Vendée

Emploi

Enquête Les réfugiés prêts à sauver la Vendée des tensions de recrutement ?

Par Jéromine Doux, le 14 novembre 2018

En Vendée, les problèmes de recrutement ne cessent de s'accroître. Au point que certains industriels envisagent de délocaliser leurs ateliers pour trouver de la main d’œuvre. En parallèle, les demandeurs d’asile affluent sur le territoire et ne demandent qu’à s’intégrer. C'est pourquoi les formations "Hope" ont vu le jour. Onze réfugiés viennent d’apprendre le métier de soudeur à La Roche-sur-Yon. Et dix autres prennent le relais dans le bâtiment.

Nasire, 26 ans, est afghan. Il est arrivé en France il y a un an et va suivre le programme "Hope".
Nasire, 26 ans, est afghan. Il est arrivé en France il y a un an et va suivre le programme "Hope". — Photo : Jéromine Doux - Le Journal des Entreprises

Faute de main d'œuvre, les métiers en tension se multiplient sur le territoire vendéen. Bâtiment, hôtellerie restauration, transport, services à la personne, nettoyage industriel… La liste est longue. De l’autre côté, des milliers de demandeurs d’asile arrivent dans la région et peinent à s’intégrer. « Si l’emploi peut être une solution, tant mieux », lance Emmanuel Jean.

D’avril à octobre, le gérant de la société de travail temporaire d’insertion Siti Intérim a accompagné onze réfugiés, formés au métier de soudeur à La Roche-sur-Yon. Une première en Vendée. Ils ont suivi le programme de formation étatique "Hope" qui signifie "Hébergement, Orientation, Parcours vers l’Emploi". Après 400 heures d’apprentissage du français, 450 heures de pratique et quatre semaines de stage, les réfugiés sont prêts à être recrutés. La plupart ont d’ailleurs obtenu une promesse d’embauche avant la fin de leur formation et ont démarré leur nouvelle vie.

Critères obligatoires et longue procédure

Pour intégrer Hope, les réfugiés doivent avoir le niveau minimum A1 en français, qui permet de comprendre une conversation basique. Un niveau qu’ils peuvent atteindre avant l’entrée en formation, grâce à l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), qui leur dispense des cours. Les autres critères obligatoires concernent le statut de célibataire et la mobilité. L’objectif est de pouvoir les placer là où les besoins sont les plus importants. Enfin, les réfugiés doivent avoir obtenu la protection de la France et un titre de séjour.

« Laisser des personnes trop longtemps dans la précarité est une erreur. »

Mais les démarches peuvent être longues. Les demandeurs d'asile, prêts à être formés, résident donc en France depuis déjà deux ans, en moyenne. Pour Emmanuel Jean, il faut aller plus vite. « Laisser des personnes trop longtemps dans la précarité est une erreur. J’ai rencontré des réfugiés qui ont mis 5 ans à trouver leur premier emploi. L'intégration est d'autant plus dure dans ces cas-là. » Le gérant de la société Siti Intérim pensait donc, depuis un moment, à des formations pour ces personnes. « On intégrait déjà des demandeurs d’asile à nos programmes depuis quelques années, précise Freddy Vincent, responsable de l’agence de La Roche-sur-Yon. Mais depuis 2018, on propose des formations spécifiques pour ces publics. »

Bâtiment et sidérurgie ciblés en priorité 

En Loire-Atlantique et en Vendée, la société d'insertion a donc lancé d'autres programmes, en parallèle. Des formations pratiques de 450 heures uniquement, qui intègrent un apprentissage du vocabulaire propre au domaine d’activité. Le bâtiment, les services, l’industrie ou la sidérurgie sont les secteurs ciblés en priorité. En 2018, 12 personnes ont, par exemple, été formées au métier de maçon-coffreur à Nantes. Grâce à cette formation condensée, mais aussi au programme Hope, l'agence de La Roche-sur-Yon espère former à nouveau 20 personnes au cours du premier trimestre 2019.

Touhami et Mohammad, originaires du Soudan, vivent en France depuis un an et demi. Début décembre, ils commenceront une formation pour devenir agent d'entretien du bâtiment.
Touhami et Mohammad, originaires du Soudan, vivent en France depuis un an et demi. Début décembre, ils commenceront une formation pour devenir agent d'entretien du bâtiment. - Photo : Jéromine Doux - Le Journal des Entreprises

Et le dispositif intéresse d’autres sociétés d'intérim. C’est le cas de l’agence plus traditionnelle Partnaire, à La Roche-sur-Yon. Début décembre, elle va piloter sa première formation Hope pour dix réfugiés, qui veulent devenir agent d’entretien du bâtiment. « Nos entreprises clientes nous suivent dans ce projet », précise Laurence Bonnin, responsable régionale de l’agence, qui pense déjà placer toutes les personnes qui seront formées. A l’issue des sept mois d’apprentissage, les réfugiés travailleront de trois à six mois en intérim. Puis l’objectif est qu’ils signent rapidement un CDI. « Les dirigeants ne sont pas des spécialistes de l’accompagnement des migrants. Ça les rassure qu’on conserve cet aspect », indique le gérant de Siti Intérim, qui se rémunère également ainsi.

Un rêve : avoir une vie stable

Touhami, 27 ans, va faire partie de cette formation pour travailler dans le bâtiment. Originaire du Soudan, il a fui son pays pour s’installer en Libye, puis est arrivé en France il y a un an et demi. Après avoir dormi dans la rue pendant plusieurs mois, à Paris, il est arrivé à Fontenay-le-Comte. Là, il a ramassé des melons et des pommes pendant la saison. Mais Touhami, qui vit désormais à La Roche-sur-Yon, ne rêve que d’une chose : avoir une vie stable.

« J’ai envie d’un travail, d’un logement », confie le jeune homme. Touhami, qui a déjà de l’expérience dans le bâtiment, voit donc cette formation comme une aubaine. « J’ai travaillé dans ce domaine en Libye et j’ai fait un peu d’électricité », raconte-t-il. C’est aussi le cas de Nasire qui travaillait dans la peinture. Cet Afghan de 26 ans, qui a rejoint la France il y a un an, a un peu touché à tout : mécanique, jardinage, machine à coudre… Alors, quand il a entendu parler de cette formation, il a sauté sur l’occasion. Pour lui, l’objectif principal est d’apprendre le français. « Certains veulent à tout prix gagner de l’argent. Moi je veux absolument parler la langue pour m’intégrer », lâche-t-il, dans un large sourire.

« La survie de nos entreprises est en jeu »

Du côté des chefs d’entreprise, l’initiative séduit aussi. Ronan Le Bourdonnec, directeur général d’ACSM, qui propose des solutions de stockage et de manutention pour les produits en vrac, aux Herbiers, a accueilli deux des apprentis soudeurs, pendant deux semaines. « Ils voient cette intégration comme une chance. Cela fait plaisir de voir des personnes motivées à travailler. » Une première expérience qui l’a donc convaincu d’embaucher les deux réfugiés. « L’intégration avec les équipes a été excellente. Ce sont des personnes réfléchies. L’un d’eux était ophtalmo dans son pays », raconte le dirigeant, qui recherche constamment de la main d’œuvre. Un véritable fléau dans le pays des Herbiers. « On se pose pleins de questions, certains envisagent de délocaliser leurs ateliers. », complète-t-il.

« Ces personnes ne piquent pas le travail des Français. Ils prennent celui dont personne ne veut. »

Selon Ronan Le Bourdonnec, la nouvelle génération est peu attachée au CDI et préfère des contrats courts. Difficile dans ce contexte de trouver des personnes expérimentées pour les postes plus techniques. Recruter des réfugiés semble donc être une bonne solution pour ce chef d’entreprise. « Nous cherchons des personnes qui se projettent sur le long terme », poursuit le dirigeant qui s’alarme : « l’ensemble de la Vendée recherche de la main d’œuvre. La survie de nos entreprises est en jeu. »

Entre 15 et 20 Polonais recrutés

Un constat partagé par Yvan Mouillesse, le dirigeant de l’entreprise Stimy, spécialisée dans la sous-traitance en chaudronnerie, mécano-soudure et découpe laser, qui s’apprête à accueillir un soudeur réfugié. Mais le chef d’entreprise s’inquiète de l’interprétation qui peut en être faite : « Ces personnes ne viennent pas piquer le travail des Français. Ils prennent le travail dont personne ne veut. »

Yvan Mouillesse manage une centaine de salariés et peine à recruter depuis des années. « Ce n’est pas compliqué, nous n’avons pas de candidats français », lance-t-il. Pour faire tourner son entreprise, il emploie donc entre 15 et 20 Polonais. Mais, « ces salariés retournent chez eux à un moment ou à un autre. Parfois même sans prévenir. » Il espère donc une autre issue avec son nouveau soudeur et souhaite, à terme, recruter d’autres réfugiés. Mais sans aller trop vite. « Nous voulons prendre le temps de les former à notre manière. Et de les intégrer. »

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