C’est un signal fort pour la souveraineté industrielle de la filière ludique française. Début avril, l’entreprise Game In France lancera officiellement ses lignes de production à Houdemont, près de Nancy. À plein régime, avec une équipe travaillant huit heures, jusqu’à 1 million de boîtes pourront sortir chaque année de cette nouvelle usine. "Nous avons envisagé d’atteindre les 2 millions de boîtes en doublant les postes", précise Hugues Baechel, le directeur général de Game In France, qui va démarrer l’usine avec une équipe de cinq personnes. "Et nous n’écartons pas l’idée de passer en trois postes de huit heures, si les volumes commandés sont importants", ajoute-t-il.
Deux éditeurs meurthe-et-mosellans parmi les plus gros exportateurs
En l’espace de quelques mois seulement, ce projet est passé d’une étude de la préfecture de Meurthe-et-Moselle, à une réalité industrielle concrète. Après le Covid, les services de l’État avaient révélé que les deux plus gros éditeurs de jeux de société locaux, Iello, basé à Heillecourt (CA : 20 M€) et Blue Orange, situé à Pont-à-Mousson (CA : 10 M€), figuraient parmi les plus gros exportateurs du département, sans disposer d’un fournisseur français capable de répondre à leurs besoins.
L’ambition de Game In France est affichée : rapatrier jusqu’à 20 % de la production actuellement délocalisée. "D’après les dernières statistiques, 80 % des jeux français sont fabriqués en Chine et 20 % en Pologne", précise Hugues Baechel.
1,4 million d’euros apporté par France 2030
Installée dans l’ancien hall de stockage des bobines de papier de L’Est Républicain, soit 1 500 m² entièrement sécurisé par un système automatique d’extinction d’incendie, l’usine a mobilisé 5,5 millions d’euros pour devenir une réalité, dont 1,4 million d’euros de subventions apportées dans le cadre de France 2030.
Lancée à l’été 2024 avec 112 000 euros de capital portés par les deux éditeurs de jeux Blue Orange (dirigé par Timothée Leroy) et Abeilles (piloté par Christian Molinari), ainsi que le titre de presse L’Est Républicain et Hugues Baechel, Game In France a depuis levé des fonds pour financer le lancement de l’usine.
Une dizaine d’éditeurs de jeux au capital
En plus des Business Angels de Yeast et du fonds régional Groupe ILP, une dizaine d’éditeurs de jeux sont entrés au capital de la société lorraine. "C’est une partie des éditeurs de jeux de société français qui ont la capacité de nous approvisionner en tant que client sur des productions", souligne Hugues Baechel.
Un bâtiment qui a fait gagner du temps
La première machine est arrivée le 8 décembre, et sauf contre-temps, l’usine sera entièrement opérationnelle début avril 2026. "Si nous avions dû construire 1 500 m2 avant de lancer la production, nous perdions entre un an et un an et demi", souligne le directeur général de Game In France, qui arrive au bout d’un sprint pour lancer la production dans les meilleurs délais.
Après plusieurs mois de flottement dus à la dissolution de l’Assemblée nationale, l’écrit formalisant l’accord des services de l’État au sujet de la subvention accordée à Game In France est arrivé en septembre 2025. Entre-temps, pendant l’été 2025, les investisseurs privés, et notamment ceux de Yeast, avaient pris la décision d’investir. "Évidemment, les investisseurs privés et les banques voulaient financer à condition que la subvention arrive", retrace Hugues Baechel. Grâce à l’engagement de l’État, la situation a été débloquée dès le mois de septembre, et les commandes de machines sont parties dans la foulée.
Une équipe d’anciens de Cartamundi
L’atout maître de Game In France reste son capital humain : 90 % de l’équipe initiale, soit 5 salariés, est composée d’anciens du site France Cartes de Saint-Max (Meurthe-et-Moselle), dont s’est séparé le groupe belge Cartamundi en 2023. À cette date, le leader mondial de la fabrication de cartes à jouer et de jeux de société a pris la décision de délocaliser sa production lorraine en Espagne. "Dans l’équipe, nous avons une moyenne de 15 ans d’expérience dans la fabrication de la carte à jouer", comptabilise le directeur général. Une expérience mise à profit pour la commande des machines et de la matière première, mais aussi pour réaliser l’impression des cartes. Une opération confiée à deux anciens sous-traitants du site lorrain de Cartamundi, Vagner Graphic et l’Imprimerie Moderne. À terme, le montage des boîtes sera réalisé sur le site par des travailleurs en situation de handicap, dans le cadre d’une prestation fournie par un ESAT.
Ambitions et montée en puissance
Le carnet de commandes se remplit déjà. La première production, un jeu nommé Dozito, développé par l’éditeur Double Combo, a été lancée pour 10 000 exemplaires. L’objectif est d’atteindre 1,5 million d’euros de chiffre d’affaires pour le premier exercice, avec un point mort prévu autour de 2,5 millions d’euros d’activité, niveau qui devrait pouvoir être atteint d’ici 18 mois.
"Pour les petits éditeurs, aller en Chine pour commander 5 000 ou 6 000 jeux, c’est prendre un risque financier. Avoir la capacité de réaliser 1 000 jeux en France pour voir ce que ça donne, ça les arrange"
"Nous sommes beaucoup consultés, les premières commandes arrivent", se félicite Hugues Baechel. Trois jours passés au festival du jeu de Cannes ont confirmé au directeur général de Game In France que le secteur du jeu avait de l’intérêt pour le Made In France. "Pour un petit éditeur, aller en Chine pour commander 5 000 ou 6 000 jeux, c’est prendre un risque financier lié au volume, décrit le dirigeant. Avoir la capacité de réaliser 1 000 jeux en France pour voir ce que ça donne, ça les arrange. Et quand les éditeurs viennent chez vous, dans votre usine, il y a une autre relation qui se met en place." Si le succès se confirme, Hugues Baechel envisage déjà de déménager vers un site plus grand d’ici 5 ans.
Tordre le cou au mythe du Made in France trop cher
Le défi majeur reste la compétitivité. Face aux prix agressifs de l’Europe de l’Est et de la Chine, Game In France mise sur deux leviers : la standardisation et l’automatisation. "Nous voulons tordre le cou à l’idée que le Made in France est cher", martèle Hugues Baechel. L’usine se focalise sur quatre formats de boîtes standards, répondant à 80 % du marché, évitant ainsi les "coûts improductifs" liés aux changements de réglages des machines. Résultat : des tarifs à peine supérieurs de 2 % à 8 % à ceux de la Pologne. En échange, les clients bénéficient de délais records : "Nous pouvons livrer dans les 2 mois", fixe Hugues Baechel.