Loire-Atlantique

Énergie

Après avoir levé 7 millions d'euros, Agripower est prêt à mettre les gaz

Par Jéromine Doux, le 03 mars 2020

La petite entreprise nantaise vient de lever sept millions d’euros en bourse. Construisant des unités de méthanisation pour les exploitations agricoles, elle surfe sur un marché en plein essor en France.

Une des six unités de méthanisation vendéenne se trouve à Saint-Hilaire de Loulay, près de Montaigu.
Une des six unités de méthanisation vendéenne se trouve à Saint-Hilaire de Loulay, près de Montaigu. — Photo : Pascal Léopold

La TPE nantaise de dix salariés qui construit des unités de méthanisation pour les exploitations agricoles vient de réaliser un joli coup sur Euronext Growth Paris. L’introduction en bourse d’Agripower a rencontré, en novembre dernier, un vif succès. Elle permet à l’entreprise créée en 2012 de lever sept millions d’euros. Le fondateur et dirigeant, Éric Le Coq, espérait collecter 5 millions d’euros. Sa TPE a su convaincre les investisseurs : elle a fait l’objet de 24 millions d’euros de demande. « 10 000 actionnaires particuliers ont voulu rejoindre le projet. Nous avons dû diminuer la part de chacun puisque nous nous étions engagés à lever 7 millions d’euros maximum. Mais nous pourrons éventuellement aller chercher ces fonds ultérieurement », explique Eric Lecoq, qui conserve 60 % du capital de cette entreprise basée à Carquefou.

Agripower intervient de la conception jusqu’à la réalisation d’unités de méthanisation qui transforment les déchets organiques (effluents d’élevage, déchets agroalimentaires…) en biogaz. L’entreprise réalise les études, accompagne l’exploitant agricole dans ses démarches administratives, pilote la construction des unités, assure la mise en service, la maintenance et la formation de l’exploitant. Depuis sa création, l’entreprise a installé 50 unités de méthanisation, principalement au sein d’exploitations laitières de l’ouest et du nord de la France. En plein boom, la TPE nantaise a réalisé 7,2 millions d’euros de chiffre d’affaires sur son dernier exercice, clôturé en juin 2019, en hausse de 44 % sur un an. Une croissance pour le moment rentable, avec un résultat d’exploitation s’établissant à près de 10 % du chiffre d’affaires en 2019, à 733 000 euros. 

Vue d'une unité de méthanisation.
Vue d'une unité de méthanisation. - Photo : GRDF

33 millions d’euros de commandes

Comme l’atteste l’engouement suscité à l’occasion de son introduction en bourse, les perspectives d’Agripower sont prometteuses. « Le marché est énorme. Tous les producteurs de lait cherchent à se diversifier et à se doter d’un complément de revenu. Nous avons une centaine de commandes signées, à installer d’ici à 2021 », indique Eric Lecoq. Devant générer 33 millions d’euros de chiffre d’affaires, ce carnet de commandes se concentre sur le marché hexagonal. Depuis sept ans, des unités de méthanisation poussent en effet un peu partout dans les campagnes françaises. Un effet de rattrapage. « Notre pays a 15 ans de retard dans la méthanisation. Aujourd’hui, la France compte 815 unités (107 produisent du gaz, 708 de l’électricité) alors que l’Allemagne en recense 9 300. Cette différence s’explique par le fait qu’à la fin des années 1990, nos voisins allemands ont tenté d’arrêter le nucléaire », explique Éric Le Coq. En France, la filière est aujourd’hui en effervescence. « Les premières installations injectant du biogaz dans le réseau public sont apparues en 2012. Jusqu’à aujourd’hui, 10 à 15 unités étaient installées chaque année. Mais en 2019, nous avons recensé plus de 100 nouvelles installations », indique Jean-Christophe Pouet, chef de service mobilisation et valorisation des déchets à l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). Une forte croissance qui s’explique par l’utilisation de technologies complexes, maîtrisées depuis peu, mais également par le rendement et les tarifs d’achat, fixés par l’Etat, qui permettent aux unités produisant du gaz d’avoir une meilleure rentabilité que celle produisant de l’électricité.

« Jusqu’à présent, je me suis développé par endettement. »

Des conditions de marché favorables qui incitent le dirigeant d’Agripower à accélérer. Pour cela, l’augmentation de capital est précieuse car l’activité demande un besoin en fonds de roulement élevé. Les unités de méthanisation représentent en effet de lourds investissements. Les plus grosses installations peuvent coûter jusqu’à 10 millions d’euros. Pour les plus petites, 300 000 € suffisent. « Jusqu’à présent, je me suis développé par endettement. J’ai pu le faire parce que les projets étaient modestes », éclaire Eric Lecoq qui avait déjà lancé deux campagnes de crowdfunding, fin 2016 puis fin 2018, et levé 800 000 € à chaque fois.

Cibler le Sud-Ouest

À l’origine, Agripower était spécialisé dans les gros projets mais s’est diversifié à partir de 2015, pour s’adresser aux toutes petites exploitations, de 100 à 200 bovins. Pour se développer, l’entreprise cherche également à recruter 3 à 4 salariés, à gagner en visibilité et à diversifier ses offres. « Nous avons installé des unités de méthanisation sur des exploitations de bovins dans le Grand Ouest. L’idée est d’équiper également les exploitations de canards et donc de s’orienter vers le Sud-Ouest », détaille Eric Lecoq.

Une unité de production comme la centrale biogaz Vol-V de Montauban-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine) nécessite 8 à 9 millions d’euros d’investissement.
Une unité de production comme la centrale biogaz Vol-V de Montauban-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine) nécessite 8 à 9 millions d’euros d’investissement. - Photo : Vol-V

Avant cela, le dirigeant envisage de créer un espace de stockage à Lille, où la société dispose déjà d’une vingtaine d’installations. Un entrepôt devrait également voir le jour à Lyon puis à Toulouse, afin de cibler davantage le Sud-Ouest. Le dirigeant envisage de doubler ses effectifs dès l’année prochaine et de quadrupler les revenus de l’entreprise. Agripower devrait atteindre 40 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023.

La course sur le marché français

Car, pour l’instant, le marché français compte encore assez peu d’acteurs - « une dizaine », selon le dirigeant d’Agripower, qui fait partie des petits. Et, comme lui, ses concurrents cherchent à mailler rapidement le territoire. Ainsi, Vol-V Biomasse, dont l’activité méthanisation, est implantée à Rennes et à Rouen, espère « créer de nouvelles agences pour densifier son maillage territorial. » Rachetée en mai 2019 par Engie, la société de 60 salariés veut s’implanter dans la région parisienne, le Sud-Ouest, le Sud-Est et l’Est de la France, « pour être à proximité des unités de méthanisation qu’elle installe », explique Ollivier Chesnais, chef de projet.

« Il faut entre deux et trois ans pour créer une unité de méthanisation. »

Naskeo Environnement (60 salariés, 13 M€ de CA) nourrit aussi de fortes ambitions. Ayant son siège à Malakoff (92) et disposant d’une antenne à Bouguenais (44), cette entité du groupe Keon a levé 12 millions d’euros en 2018. Ce spécialiste du biogaz, qui conçoit et construit des unités de méthanisation veut devenir actionnaire des méthaniseurs qu’il installe aux côtés d’exploitants agricoles ou de collectivités pour densifier sa présence en France. Pour se développer, le groupe Keon, a aussi annoncé en septembre dernier la création d’une coentreprise avec Swen Capital Partners et un consortium de fonds d’investissement du groupe Crédit Agricole.

« Les démarches administratives freinent la filière »

Reste que si la filière veut se développer rapidement, la méthanisation est un domaine dans lequel il faut savoir prendre son temps. Vol-V Biomasse a par exemple commencé à travailler dès 2012 sur une unité de méthanisation que la société a installée en Vendée en 2019. « L’idée était de fédérer le territoire autour de ce projet, nous avons donc multiplié les échanges pendant deux ans », précise Ollivier Chesnais, dont l’entreprise a investi 9 millions d’euros dans ce projet. Selon le dirigeant d’Agripower, « les démarches administratives freinent la filière. Il faut entre deux et trois ans pour créer une unité de méthanisation. » Des lourdeurs qui expliquent le faible pourcentage de biogaz dans le réseau français. Aujourd’hui, ce taux est de 1 %, ce qui équivaut à environ 1,5 terawatt-heure (TW), alors que les objectifs fixés par le programme pluriannuel de l’énergie (PPE) sont de 3 % en 2020. Selon GRTgaz, la totalité des projets en attente représente une production de 21 TW. Le PPE, qui fixe un objectif de 14 à 22 TW dans le réseau public à l’horizon 2028, est donc « peu ambitieux », pour le gestionnaire de gaz. Un avis que ne partage pas l’Ademe. « Pour atteindre ces objectifs, il faudrait que nous installions 500 à 600 unités de méthanisation par an. Aujourd’hui, nous sommes à une centaine. Il y a deux ans, on était proche de zéro, nous n’en sommes qu’au début », estime Jean-Christophe Pouet, chef de service mobilisation et valorisation des déchets de l’Ademe.

Pour lui, la France a fait un autre choix que l’Allemagne, ce qui explique en partie le retard qu’a pris la filière. Mais cela pourrait finalement porter ses fruits. « L’Allemagne a choisi d’utiliser des cultures, comme le maïs, pour alimenter ses unités de méthanisation. » Un entrant plus simple à maîtriser que les effluents agricoles, qui lui a fait gagner du temps. Mais pour le chef de service de l’Ademe, « les lisiers et fumiers permettent d’obtenir un meilleur bilan environnemental. » Un choix reconnu par la commission européenne qui souhaite limiter l’utilisation des cultures pour créer de l’énergie. Cette mesure pourrait donc amener l’Allemagne à copier l’Hexagone. Et ouvrir de nouvelles perspectives à Agripower et aux autres entreprises françaises de la filière.

Une des six unités de méthanisation vendéenne se trouve à Saint-Hilaire de Loulay, près de Montaigu.
Une des six unités de méthanisation vendéenne se trouve à Saint-Hilaire de Loulay, près de Montaigu. — Photo : Pascal Léopold

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