Elle a appris le français au fin fond de la Sibérie en chantant des tubes du groupe Téléphone. Toute petite, elle collectionnait les plantes, dans un herbier fait maison, les observait au microscope et dévorait les livres de biologie offerts par son père, capitaine de bateau sur l'Ob. Larissa Balakireva était destinée à enrichir l'élite scientifique russe. Pourtant, tout comme une majorité de ses compatriotes, quand, à partir du milieu des années 80, la Perestroïka a rimé avec l'ouverture des frontières, elle a alimenté l'hémorragie des cerveaux russes. «Nous étions patriotes et avec mon mari, qui était chimiste et faisait aussi ses études à la Cité des sciences de Novossibirsk, nous aurions aimé rester en Russie, se souvient-elle dans un français presque parfait, juste teinté d'une tonalité slave. Nous avions tout: une crèche pour notre bébé pour pouvoir continuer nos études, puis un appartement avec un jardin, un salaire... Mais la science n'avançait pas. Il fallait des temps de préparation très longs et jusqu'à 20 ans pour faire une thèse...»
Premier CDD de trois mois
Cette boulimique de travail, élevée dans un système où la compétition est reine, ne veut plus se satisfaire de cette recherche fondamentale menée depuis la Sibérie. Alors qu'elle prend la tête d'un laboratoire russe à 23ans, abandonné par des chercheurs seniors qui répondent aux sirènes de l'Amérique, la Cité des sciences commence à accueillir des équipes internationales. Brillante, elle est rapidement repérée par des Français venus en colloque en Sibérie. «J'ai très vite été invitée en France par ces scientifiques. Ma première carte de séjour et mon premier CDD de trois mois datent de 1995 lors de ma venue dans le cadre d'une bourse d'échange universitaire au sein de l'Institut de biologie structurelle du CEA de Grenoble.» Larissa et son mari, Maxime Balakirev, chimiste, comprennent vite le boulevard qui leur est offert pour assouvir leur passion de la science. «Lorsque nous sommes arrivés, on travaillait comme des fous! Nous étions impressionnés par la richesse du CEA qui mettait à la disposition de ses chercheurs des moyens matériels pour aller vite.» Autant d'outils que la jeune Russe n'a jamais manipulés. Si ses connaissances scientifiques étaient indéniables, elle avait juste besoin de se mettre à niveau pour apprendre les procédures. «J'ai rejoint la fac de sciences à Grenoble, en parallèle.»
Experte en système D
Le manque de moyens matériels en Russie lui a appris à se débrouiller. Elle en a fait un atout et est devenue experte en système D.Aujourd'hui encore, sa façon de trouver des solutions aux problèmes matériels lui sert dans la gestion de Novocib, la société qu'elle a créée à Lyon, en 2005. «Si en Russie, nous avions toute l'information à notre disposition, nous devions trouver des moyens originaux pour faire de la recherche économique. Chez Novocib, jeune entreprise innovante, c'est pareil. C'est aussi cette approche que je mets en avant auprès des investisseurs. Dépenser utile a séduit.» Alors plutôt que d'acheter des kits de biologie tout prêts mais onéreux, Larissa Balakireva fabrique ces produits. «Non seulement on fait des économies, mais on évite la voie de la facilité et on améliore nos connaissances scientifiques.» Optimisation. CQFD.
Travailler ensemble
Depuis la création de Novocib, Larissa Balakireva n'est plus retournée en Russie et n'a pas le mal du pays. Elle s'émerveille de toutes les richesses matérielles mais surtout morales de la France. «J'ai changé et mon pays aussi. Je suis nostalgique de choses qui n'existent plus comme l'esprit scientifique, les expériences folles et le ?tout est possible? de scientifiques d'élite qui ont la rage de chercher.» Cette expatriée qui se considère aujourd'hui comme Française d'origine russe n'a gardé que le meilleur de ce que son pays lui a appris: travailler ensemble et déployer une énergie à chaque instant pour mener ses recherches.
Arrivée de Sibérie dans les années90, Larissa Balakirevaa créé Novocib, à Lyon, en 2005. Cette scientifique boulimique de travail est passée de la recherche fondamentale à la recherche appliquée dans le domainede la thérapie génique.
Stéphanie Polette