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Innovation

Enquête Open innovation : start-up et grands groupes de la Région Sud veulent transformer l'essai

Par Didier Gazanhes, le 30 août 2022

La Région Sud a lancé sa marketplace SudPlace, dédiée à l’innovation collaborative et promettant de faciliter la mise en contact entre grands groupes et start-up. Une démarche que les entreprises locales ont toutefois anticipé.

C’est à l’occasion du salon Vivatech que la Région Sud a annoncé le lancement de SudPlace, sa marketplace dédiée à l’innovation.
C’est à l’occasion du salon Vivatech que la Région Sud a annoncé le lancement de SudPlace, sa marketplace dédiée à l’innovation. — Photo : DR

En juin dernier, se tenait à Paris la sixième édition du salon Vivatech, l’un des principaux évènements start-up et innovation en Europe. L'occasion pour la Région Sud, qui a accompagné 36 start-up du territoire sur place, principalement dans le domaine de l’écologie et de la Greentech, d'annoncer la création de SudPlace, une marketplace de l’innovation, 100 % gratuite non seulement pour ceux qui innovent, mais également pour ceux qui ont besoin d’innover : grandes entreprises, ETI, PME et administrations publiques. "Cette plateforme, qui a d’ores et déjà référencé près de 1 300 start-up et PME innovantes de la région, s’inscrit dans le plan de reconquête économique pour faciliter et développer l’innovation dans la région", confie-t-on à la Région Sud. Elle a pour objectif de faciliter les collaborations entre donneurs d’ordres et start-up et PME innovantes, notamment en proposant de consulter les offres de collaboration proposées par les donneurs d’ordres du territoire et d’ainsi favoriser ce que l’on nomme "open innovation". Un terme popularisé par le chercheur en innovation de l’université de Californie, à Berkeley, Henry Chesbrough, dans son ouvrage Open Innovation : the new imperative for creating and profiting from technology, paru en 2003.

La croissance doit passer par l’innovation

L’open innovation, l’innovation ouverte ou encore l’innovation partagée, consiste, pour une entreprise, à développer un processus d’innovation fondé sur le partage et la collaboration. "Nous sommes loin des années 1970 durant lesquelles, les entreprises vivaient ans un monde d’innovation fermée où le partage faisait peur", souligne Patrick Siri, cofondateur de l’accélérateur marseillais P. Factory et président du Club Open Innovation Sud, créé en 2016.

Patrick Siri, cofondateur de l'accélérateur marseillais P.Factory et président du Club Open Innovation Sud.
Patrick Siri, cofondateur de l'accélérateur marseillais P.Factory et président du Club Open Innovation Sud. - Photo : Dider Gazanhes/Le Journal des Entreprises

"Depuis l’avènement des start-up, beaucoup de choses ont changé. La croissance doit passer par l’innovation. Il est nécessaire d’innover sans cesse pour ne pas se laisser distancer", poursuit-il.

L’open innovation consiste ainsi à aller chercher à l’extérieur de l’entreprise, notamment auprès des start-up, des compétences en recherche et développement, afin de pouvoir créer plus vite et à moindre coût. "L’open Innovation, c’est quand deux personnes qui n’ont pas le même profil travaillent ensemble sur un même projet innovant", confie de son côté Cyril Zimmermann, créateur en 2019 à Marseille, de La Plateforme, école du numérique et des nouvelles technologies.

"L'open Innovation, c'est quand deux personnes qui n'ont pas le même profil travaillent ensemble sur un même projet innovant."

Si l’alliance entre un grand groupe et une start-up peut sembler contre-nature, et proche de la relation entre David et Goliath, une étude menée par le cabinet de conseil Bain & Company, montre qu’en 2018, 84 % des jeunes entreprises déclaraient avoir des interactions avec une grande entreprise. En novembre 2021, le prix organisé par le cabinet conseil comptait deux entreprises de Paca sur les trois lauréats : le tandem Total/Ombrea et Jean Bouteille/L’Occitane.

Gagner un temps précieux

"Une start-up est une entreprise en faillite permanente et 50 % d’entre elles disparaissent avant cinq années d’existence", précise Patrick Siri. En termes de survie, la collaboration avec un grand groupe peut ainsi s’avérer essentielle.

Ainsi, l’entreprise Sakowin (14 salariés, 10 millions d’euros levés entre 2021 et 2022), fondée en 2017 à Fréjus par Gérard Gatt, qui a développé une brique technologique pour la production d’hydrogène, s’est notamment rapprochée de Saint-Gobain. "Nous travaillons avec le groupe, qui a investi, avec d'autres entreprises, au capital de Sakowin en décembre 2021. Avec Saint-Gobain, nous sommes en train de développer une relation pour faire de la recherche commune. Ensemble, nous voulons étudier la possibilité de convertir des process industriels vers l’hydrogène tout en explorant de possibles innovations liées à l’utilisation du carbone", précise Gérard Gatt, qui rappelle que son entreprise travaille également avec des ETI, à l’image de l’entreprise Ponticelli Frères et la société d’ingénierie ADF.

Gérard Gatt, dirigeant de Sakowin
Gérard Gatt, dirigeant de Sakowin - Photo : DR

"Ensemble, nous co-développons les verticales industrielles pour notre prototype de production d’hydrogène. Avec ADF, nous co-développons une station de ravitaillement en hydrogène répondant aux réglementations aéroportuaires. Avec Ponticelli Frères, nous co-développons une solution d’extraction de pétrole et de gaz sans émissions de CO2". Pour le dirigeant, "cette manière de travailler permet d’aller plus vite. En collaborant avec des partenaires industriels, cela permet d’avoir accès à des ressources, des compétences, des moyens auxquels nous n’avons pas encore accès. Avec ces partenaires, nous gagnons un temps précieux car nous collaborons avec des partenaires qui ont une connaissance parfaite de leur sujet industriel".

Innovation collaborative avec Veolia

Un avis partagé par Emmanuel Souraud, cofondateur d’Ubiplace (10 salariés), basé à Nice, qui souligne : "Au-delà du financement du développement, nous avons mis en place une véritable collaboration avec Enedis. Travailler avec des grands groupes demande toujours un certain effort pour une start-up, car chacun a sa propre culture. Il y a toujours des phases un peu compliquées mais chez Enedis, il y a eu un bon alignement des planètes". L’éditeur de logiciel (né sous le nom de Smart Connect Service en 2016) spécialisé dans le recueil de données terrain, a lancé une expérimentation présentée comme inédite en France en matière de gestion de travaux et d’information, des professionnels comme du grand public, en créant Smart Chantier. L’application permet d’accéder à des informations sur les gênes induites par des travaux en cours ou à venir et de faire remonter des éléments sur les perturbations occasionnées. "Enedis cherchait à améliorer sa relation clients, nous avons travaillé sur la mise en place d’une solution pour les commerçants afin de les prévenir d’une part, par SMS, e-mails ou pushes, afin de mieux faire accepter les chantiers, et d’autre part, pour une écoute client : le commerçant peut faire facilement remonter une information, réclamation".

Pour la PME aubagnaise Oxytronic (53 salariés, 5 M€ de CA), créée et dirigée par Serge de Senti, l’élément décisif est que le grand groupe ou l’entreprise innovante doivent chacun avoir intérêt à la réussite du projet. "Nous faisons de l’innovation collaborative avec Veolia. Nous mettons en place un nouveau seau d’incinération de déchets. C’est un travail en partenariat. Veolia a besoin de ce seau. De notre côté, nous développons le moule à nos frais et nous en sommes donc propriétaires. À l’issue du travail de R & D, nous pourrons le vendre à Veolia, mais également à d’autres entreprises. Ces travaux collaboratifs durent en général de deux à trois ans, et nous essayons d’en avoir toujours un en cours. Il s’agit toujours d’une prise de risque. Quand on innove, on ne réussit pas toujours", poursuit le dirigeant, dont l’entreprise a également mis en place un capteur de maintenance prédictive, baptisé Irma, en collaboration avec ST Microelectronics. "Entrer en contact avec un grand groupe n’est pas forcément compliqué. Nous y parvenons par le réseautage, par les discussions entre dirigeants ou par le biais de pôles de compétitivité", précise par ailleurs le dirigeant.

"Entrer en contact avec un grand groupe n'est pas forcément compliqué. Nous y parvenons par le réseautage, par les discussions entre dirigeants ou par le biais de pôles de compétitivité."

La foire aux start-up

Une démarche que le pôle de compétitivité Optitec, dédié aux technologies innovantes qui utilisent la lumière, qui regroupe 150 entreprises dans les régions Paca et Occitanie a choisi de mettre en place. Depuis 2016, le pôle a en effet créé un programme Open Innovation. "Nous avons souhaité amener la technologie de nos start-up et entreprises, vers les grands groupes. Souvent l’open innovation se fait autour d’appels à candidatures émis par les donneurs d’ordres et auxquels répondent des dizaines de start-up. Nous avons vraiment voulu nous positionner comme interface. Nous allons chercher les besoins au sein des grands groupes, nous les traduisons en cahier des charges et, ensuite, nous identifions, au sein de nos membres, les start-up qui peuvent y répondre", confie Marc Ricci, directeur général du pôle Optitec.

Marc Ricci, directeur général du Pôle de compétitivité Optitec.
Marc Ricci, directeur général du Pôle de compétitivité Optitec. - Photo : D.Gz.

Une démarche qui permet aux groupes de travailler sur des besoins plus discrets. "L’appel à candidature, c’est un peu la foire aux start-up. Le grand groupe vient faire son marché et trouve des innovations à moindre coût. Les start-up étant financées par des fonds publics ou privés. Nous avons constaté que ce modèle n’apportait pas forcément des résultats au niveau des attentes et cela peut être dangereux pour les start-up. Nous avons donc choisi d’aller chercher les besoins, de les analyser, de les valider et de servir d’interface". Depuis 2019, Optitec a ainsi mis en évidence une dizaine de besoins, dont trois ont abouti à des livraisons et des commandes. "Nous sommes sur du temps long. Un projet peut en effet prendre deux à trois ans. Il est toutefois souvent plus facile pour une start-up, que pour une PME de s’impliquer dans un projet collaboratif".

David et Goliath

Si la relation entre grands groupes et start-up s’apparente au duo David et Goliath, Michel Fallah, fondateur de la société marseillaise Traxens et aujourd’hui directeur général de Kitech, en souligne aussi les risques au travers de l’image du plancton et de la baleine. "Le plancton se nourrit des déchets de la baleine qui finit par l’avaler", raconte-t-il avec humour, rappelant ainsi que le partenariat peut être à haut risque. Traxens a vu le jour en 2010.

"Le plancton se nourrit des déchets de la baleine qui finit par l'avaler"

"À cette époque, nous ne savions pas encore que nous faisions de l’open innovation. En 2000, j’avais rencontré Jacques Saadé, PDG du groupe CMA CGM, qui souhaitait disposer d’un outil permettant de connaître l’emplacement de l’ensemble de ses conteneurs dans le monde. À ce moment-là, les technologies n’étaient pas matures. Pendant dix ans, j’ai songé à ce sujet et quand j’ai créé Traxens, j’ai imaginé coordonner le conteneur avec l’ensemble des acteurs qui l’utilisent (transitaire, agent, loueur, chargeur, compagnie maritime…) Mais il ne suffit pas d’avoir des idées, il est nécessaire de trouver un marché. J’ai alors présenté un dossier de faisabilité à CMA CGM. Ils ont été enthousiasmés et nous nous sommes mis à créer une solution qui n’existait nulle part ailleurs". Michel Fallah ne s’arrête pas à l’armateur marseillais, il approche également les autres géants du marché du transport maritime de conteneurs : MSC et Maersk. "Je développais des produits pour eux, il était donc nécessaire de les rencontrer. Mais ce sont de grands groupes avec une vision large, qui jouent sur un échiquier géant". Aujourd’hui les trois compagnies maritimes se partagent le contrôle de l’entreprise, devenue une sorte de laboratoire numérique partagé du shipping.

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