Occitanie

Énergie

Enquête Hydrogène vert (1/2) : comment la filière se structure en Occitanie

Par Anthony Rey, le 15 mars 2021

Multiplication des plans stratégiques, des projets industriels, des fonds dédiés : la France connaît un véritable emballement autour de l’hydrogène décarboné, dit "vert". Dans cette course à la réindustrialisation, la Région Occitanie a pris un bon départ, en posant un diagnostic précoce et en sachant embarquer des partenaires privés dans une démarche de filière. Reste à trouver les bons marchés.

C'est à Séméac, dans les Hautes-Pyrénées, qu'Alstom développe son train à hydrogène, vitrine d'une filière occitane qui se structure autour de la production massive d'hydrogène décarboné et d'applications liées à la mobilité lourde.
C'est à Séméac, dans les Hautes-Pyrénées, qu'Alstom développe son train à hydrogène, vitrine d'une filière occitane qui se structure autour de la production massive d'hydrogène décarboné et d'applications liées à la mobilité lourde. — Photo : ©Alstom - Design & Styling

Après avoir lancé, en 2016, sa stratégie visant à devenir la première région à énergie positive d’Europe d’ici 2050, la Région Occitanie est montée en puissance sur le dossier de l’hydrogène vert. Elle s’est dotée d’une des premières feuilles de route en France sur le sujet : le plan d’animation Hydeo, voté en 2018. Elle a aussi programmé, dans le cadre du Plan Hydrogène Vert Occitanie, 150 millions d’investissements d’ici à 2030 pour soutenir l’émergence de nouvelles solutions industrielles sur le territoire. Fin février, le gouvernement a choisi Albi, dans le Tarn, pour tenir son premier Conseil national de l'hydrogène : une forme de reconnaissance pour toute la filière en Occitanie.

Un besoin de structuration

Un des premiers projets d’envergure est Hyport, qui vise à construire avec Engie-Cofely une station de production d’hydrogène vert pour les véhicules évoluant sur l’aéroport de Toulouse-Blagnac. Mais il n’existait pas encore d’acteur dédié pour lancer d’autres opérations de ce niveau. Le volontarisme de la Région s’est donc concrétisé avec le plan Hydeo, mais aussi avec la création de l’Arec (Agence Régionale Énergie Climat) ou encore, plus récemment, avec le recrutement d’un expert chargé d’animer la filière régionale, Benjamin Fèvre. « La chaîne de valeur autour de l’hydrogène est assez déstructurée en Occitanie, avec une multitude d’acteurs – laboratoires, énergéticiens, industriels et start-up –, et avec des applications très variées, allant de la trottinette au prototype d’avion. Il fallait une unité d’action et une marque pour l’accompagnement de cette filière », explique ce dernier.

>> Lire le deuxième volet de cette enquête : Hydrogène vert (2/2) : Toulouse et sa région en pole position sur les mobilités

Par rapport à d’autres territoires, la filière régionale s’est donc mise en ordre de marche assez tôt. L’initiative « Territoires hydrogène » dévoilera déjà, en mars 2021, sa quatrième salve de projets labellisés. Sur le plan financier, la Région Occitanie a été rattrapée par l’État et l’Europe, qui ont lancé des plans de soutien à la filière hydrogène de respectivement 7,2 milliards d’euros sur 10 ans et 470 milliards d’euros sur 30 ans. « Nous sommes prêts à répondre à ces plans nationaux et européens justement parce que le Conseil régional a su anticiper cette évolution. Nous essayons de multiplier les sources de financement », confirme Bernard Gilabert, conseiller régional membre de la commission Transition énergétique.

Stimuler le lien avec les industriels

Avec la médiatisation du projet Hyport, le Conseil régional a aussi vu affluer les demandes de soutien émanant d’industriels. Le plan Hydeo recense une soixantaine de partenaires potentiels, avec le souci affiché de faciliter les échanges entre eux pour permettre l’émergence de projets plus aboutis. C’est ici qu’intervient l’Arec. L’agence identifie et valide certains de ces projets, qu’elle codéveloppe ensuite avec des partenaires industriels et techniques. Elle intervient aussi en qualité d’investisseur, en prenant une part minoritaire au capital des sociétés de projet comme pour Hyd’Occ, créée en 2020 avec le groupe biterrois Qair (lire par ailleurs). « L’Arec compte aujourd’hui 40 salariés, car nous avons voulu monter en compétences juridiques, techniques et financières pour construire plus vite les projets », estime Clément Delisle, directeur des investissements de l’agence. À titre d’exemple, le projet OccHyTarn, un réseau de stations de production-distribution, a été monté en moins d’un an, et entrera en construction en 2022.

« Genvia accélérera le développement d’une technologie fondamentale pour déployer la production d’hydrogène décarboné à un prix abordable. »

Le lien avec les industriels étant vital, d’autres acteurs peuvent apporter leur contribution. Basé à Perpignan (Pyrénées-Orientales), le pôle de compétitivité régional des énergies renouvelables Derbi siège au sein du comité technique d’Hydeo. « Selon les actions, nous pouvons apporter le soutien de notre écosystème d’innovation, ou proposer directement une action. Nous avons récemment réuni des industriels pour un projet innovant autour du laboratoire Laplace, à Toulouse (spécialisé dans la conversion d’énergie, NDLR) », cite Gilles Charrier, directeur général de Derbi. De même, la nouvelle entité France Hydrogène (250 groupes et PME adhérents), qui remplace l’Afhypac (Association française pour l’hydrogène et les piles à combustible), vient d’annoncer son implantation en Occitanie. Sous l’impulsion de son premier délégué Stéphane Arnoux, issu du groupe Qair, elle s’apprête à dévoiler son plan d’actions.

Une production à déployer massivement

Une partie de ces projets concerne l’amont de la filière, plus précisément la production massive d’hydrogène. À Béziers (Hérault), Genvia, nouvelle société dédiée à la production d’hydrogène décarboné, symbolise le plus cette volonté de faire naître un nouveau savoir-faire industriel. Le projet est porté par le pétrolier Schlumberger et le CEA, associés à Vinci Construction, à Vicat, et à l’Arec. Il prévoit la construction d’une « giga-usine », destinée à produire des électrolyseurs nouvelle génération sur le site de Cameron, filiale de Schlumberger connue jusqu’ici comme fabricant de têtes de puits de pétrole. « Genvia accélérera le développement d’une technologie fondamentale qui permettra de déployer la production d’hydrogène décarboné à un prix abordable », affirme Olivier Le Peuch, directeur général de Schlumberger. Ces électrolyseurs auront la particularité d’être totalement réversibles, pouvant basculer d’un mode électrolyse à un mode pile à combustible. Sur la base d’une innovation développée par le CEA-Grenoble, Genvia va industrialiser cette nouvelle technologie, qui permettra d’atteindre de hauts rendements tout en minimisant la consommation électrique nécessaire à la production d’un kilo d’hydrogène. « Depuis 2016, le prix du kilo d’hydrogène se situe à 12 euros : notre ambition avec Genvia est de le ramener entre 9 et 10 euros, sachant que le point mort par rapport au diesel se situe entre 8 et 9 euros. Plus le prix de l’hydrogène décarboné sera bas, plus on pourra le transporter loin », décrypte Clément Delisle. Après avoir nommé sa présidente, Florence Lambert, elle-même issue du CEA-Grenoble, Genvia lance en 2021 une phase de test de performance autour de ses électrolyseurs, pour une production attendue en 2025. Le coût total de l’usine est estimé à 500 millions d’euros sur dix ans.

Airbus a dévoilé en septembre dernier ses trois concepts d'avions à hydrogène, dont les premiers vols sont espérés en 2035.
Airbus a dévoilé en septembre dernier ses trois concepts d'avions à hydrogène, dont les premiers vols sont espérés en 2035. - Photo : Airbus

Genvia prévoit aussi de développer des projets de démonstration avec d’autres partenaires industriels. Parmi ceux-ci pourrait figurer le groupe biterrois Qair (300 salariés, CA 2019 : 67 M€), producteur indépendant d’énergie d’origine renouvelable. Sa filiale Qair Premier Élément (QPE) développe une usine de production à Port-la-Nouvelle (Aude). Le portage est assuré par une société de projet, constituée autour de QPE (65 %) et de l’Arec (25 %). Livrable en 2023, elle mobilise un investissement de 50 millions d’euros. La première tranche de l’usine produira 1 000 tonnes d’hydrogène par an, avec un objectif de 5 000 à 6 000 tonnes annuelles en fin de projet. "Nous pourrions commercer d’emblée à 2 500 tonnes, mais le problème de l’hydrogène est qu’il existe encore trop peu de clients : plusieurs opérateurs déclarent qu’ils sont prêts à basculer leurs flottes de camions vers cette énergie, mais prennent-ils vraiment le risque ? C’est le problème de l’œuf et de la poule. : pour en sortir, il faut bien que quelqu’un avance. La Région Occitanie a raison quand elle veut avancer à la fois en amont et en aval », analyse Jérôme Billerey, directeur général France du groupe biterrois. En ligne avec l’initiative « Corridor H2 », une majorité de ces projets de production fournira en priorité des usages orientés vers les mobilités lourdes (maritime, terrestre, fluvial, ferroviaire) et l’aéronautique (voir pages suivantes).

Un facteur de souveraineté industrielle

Au diapason de l’effort national autour de la réindustrialisation, incarné par le plan France Relance, la dynamique enclenchée par la filière régionale ambitionne de retrouver une souveraineté perdue de longue date dans d’autres formes d’énergies renouvelables comme le photovoltaïque. « Pour réellement industrialiser la filière, on ne devra pas négliger les marchés domestiques et professionnels. Les gros projets de production sont très médiatiques, mais il y en aura 100, au mieux, en Europe ! Nous aurons aussi besoin d’applications tertiaires et résidentielles, de moyenne et petite puissance, fabriquées par des PME », plaide Nicolas Jerez, PDG de l’entreprise héraultaise Bulane (lire par ailleurs). Une analyse qui n’a pas échappé aux responsables du plan Hydeo. « Il y aura toujours des trous dans la raquette, mais nous recherchons tous les savoir-faire. À côté de la production massive et des mobilités lourdes, nous voulons aussi adresser les acteurs qui sont déjà bien positionnés sur d’autres types d’usage : ce sont eux qui pourront déclencher la massification de la production », conclut Benjamin Fèvre. Reste à vérifier si les prochains appels à projets ouverts par la Région feront une place à cette typologie d’entreprise.

C'est à Séméac, dans les Hautes-Pyrénées, qu'Alstom développe son train à hydrogène, vitrine d'une filière occitane qui se structure autour de la production massive d'hydrogène décarboné et d'applications liées à la mobilité lourde.
C'est à Séméac, dans les Hautes-Pyrénées, qu'Alstom développe son train à hydrogène, vitrine d'une filière occitane qui se structure autour de la production massive d'hydrogène décarboné et d'applications liées à la mobilité lourde. — Photo : ©Alstom - Design & Styling

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