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Enquête En Occitanie, la filière du jeu vidéo connaît une croissance euphorique

Par Anthony Rey et Paul Falzon, le 12 juillet 2021

Avec des ventes en hausse de 50 % en France, l'industrie du jeu vidéo a bénéficié à plein de la crise sanitaire de 2020. L’Occitanie, qui dispose historiquement d’un écosystème reconnu et bien structuré, profite de cette dynamique. Floraison de studios, croissance des éditeurs, intérêt grandissant des investisseurs et des grands groupes mondiaux : les voyants sont au vert.

Yoan Fanise est le PDG de DigixArt, l’un des studios montpelliérains les plus médiatisés.
Yoan Fanise est le PDG de DigixArt, l’un des studios montpelliérains les plus médiatisés. — Photo : DigixArt

Le 17 mars 2021, la troisième cérémonie des Pégase, équivalents des Césars pour les jeux vidéo, a décerné quatre prix à des personnalités de l’écosystème vidéoludique montpelliérain : trois aux fondateurs des studios Game Bakers et Pixel Reef, et un dernier à Adrien Nougaret, le joueur en ligne ("streamer") Zerator. Un triomphe, de l’avis général, qui confirme l’inexorable croissance de l'industrie du jeu vidéo en Occitanie. Avec plus de 600 emplois et près d’une centaine d’entreprises, la région se classe au troisième rang national après l’Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes.

Une attractivité toujours plus forte

Septième ville de France en population, mais la deuxième après Paris pour les jeux vidéo, Montpellier se taille la part du lion. Le terreau est fertile, avec notamment une forte densité d’écoles pourvoyeuse de talents : l’École supérieure des métiers de l’audiovisuel et ArtFX - toutes deux classées dans le top 10 des meilleures écoles mondiales -, ou encore l’Université Paul Valéry, le groupe Ynov qui ouvrira un campus de 20 hectares en 2022, et le voisin nîmois Créajeux. Il y a aussi le poids lourd Ubisoft Montpellier (400 salariés), l’entité locale du géant français présente depuis 1994, qui a inauguré un site de 4 500 m2 en 2019.

L’éditeur rennais joue un vrai rôle de locomotive. Deux ex-Ubisoft Paris se sont installés à Montpellier en 2021 pour lancer leur studio Sandfall Interactive. Un cas loin d’être isolé. En quelques mois, Montpellier a enregistré l’installation des canadiens d’Artisan Game Studios, des parisiens de Fireplace Games ou encore des arlésiens de Smart Tale. "Pour faire face aux propositions à venir, nous avons besoin de doubler nos effectifs pour atteindre 50 personnes d’ici deux ans. Montpellier était la destination idéale", résume Charles Martini, le cofondateur de Smart Tale, cité par l’Association française des jeux vidéo.

Les moteurs de l’écosystème

Plusieurs facteurs se cumulent pour expliquer cette attractivité. Du côté des professionnels, l’écosystème montpelliérain se rassemble derrière l’association Push Start (150 adhérents). Elle porte plusieurs actions pour entretenir cette dynamique. "Le tissu local est très créatif, produit de bons jeux, ce qui attire les regards et incite encore plus de gens à venir. Il y a aussi beaucoup de capillarité : les salariés changent d’entreprises, échangent des bonnes pratiques. C’est un écosystème très bienveillant, sans réelle concurrence entre nous", témoigne Frédéric Lopez, vice-président de Push Start et PDG du studio AltShift. L’association a notamment créé le Montpellier Game Lab, un nouvel incubateur de studios de jeux vidéo. La première promotion intègre cinq pépites. "Les créatifs derrière ces studios sont souvent jeunes, sans expérience du monde de l’entreprise. Nous allons les accompagner, avec du coaching et des ateliers, sur des sujets comme le financement, le droit ou la propriété intellectuelle", poursuit Frédéric Lopez.

Au regard du dynamisme montpelliérain, l’écosystème toulousain reste embryonnaire. Depuis 2015, l’association Toulouse Game Dev fédère la communauté locale des créateurs et créatrices de jeux vidéo, qui exercent pour la plupart en indépendants ou dans des petits studios. "Notre objectif est de centraliser les efforts d’ancrage de l’industrie dans la métropole, indique Julien Barbe, président de l’association. Toulouse possède de réels atouts : une tradition universitaire méconnue autour du jeu vidéo, un écosystème culturel et scientifique très dynamique, et plusieurs bonnes formations privées."

Pour ancrer davantage l’industrie dans la Ville rose, la création d'une formation publique pour diversifier les profils et la mise à disposition de locaux pour soutenir les entreprises en création sont des solutions évoquées. "Les premières années sont souvent les plus difficiles pour un studio : il faut sortir au moins trois ou quatre jeux pour gagner en expertise sur les nombreuses technologies nécessaires au développement, témoigne Yannick Elahee, fondateur en 2019 de Tavrox Games (8 collaborateurs dont trois en région toulousaine). C’est pour passer ce cap que les aides publiques sont importantes, pour notre part du CNC et de la Région Occitanie."

Du côté des institutionnels, l’importance de l’industrie vidéoludique a bien été perçue. En 2019, la Région Occitanie a été la quatrième en France à mettre en place un dispositif de soutien aux entreprises du secteur (aides à la préproduction, à la création de jeux, ou commandes de prestations). De son côté, Montpellier Méditerranée Métropole s’engage aussi, en cofinançant par exemple l’incubateur Montpellier Game Lab. À son initiative, le projet devrait évoluer en structure d’accompagnement de plus grande ampleur, à l’horizon 2024. Plus globalement, la Métropole a lancé en 2016, au cœur de Montpellier, la reconversion d’un quartier de 40 hectares autour des industries culturelles et créatives (ICC), dont le jeu vidéo est un pilier majeur. Cette nouvelle ZAC baptisée "Cité créative", toujours en cours de construction, sera dotée sous peu d’un hôtel d’entreprises de 3 500 m2, entre autres équipements.

"Montpellier n’a pas d’industrie mais peut s’appuyer sur les ICC pour valoriser son territoire. Nous avons une forte densité d’entreprises, avec de plus en plus d’acteurs reconnus dans l’audiovisuel, l’animation, le son et le jeu vidéo. Cette chaîne de l’innovation est nourrie par la grande appétence qui se développe chez nos étudiants et la jeunesse en général. Cela crée des vocations", estime Hind Emad, vice-présidente de la Métropole chargée de l’économie.

Une puissante chaîne de valeur

Au-delà des studios de développement, la vitalité de la filière locale se juge aussi par la présence d’éditeurs. Dans l’ombre d’Ubisoft, deux entreprises sont en pleine croissance et permettent de financer ou cofinancer les projets des studios, grâce au partage des revenus générés. La première, Playdigious (10 salariés), vient de fêter ses 10 ans. La seconde, Plug In Digital (40 salariés), a été fondée en 2014 comme simple distributeur de productions indépendantes. Elle a développé, depuis 2017, deux labels d’édition (Dear Villagers et PID Publishing) pour créer ses propres jeux : elle prévoit six sorties en 2022. "La floraison actuelle de studios est épatante à observer. Cela fait effet boule de neige quand ils perçoivent la qualité de l’écosystème, quand ils apprennent l’existence de financements pour le développement ou la recherche de locaux. Nous jouons notre rôle de locomotive pour les orienter, soit via notre activité historique d’éditeur-distributeur, soit en les accueillant dans nos nouveaux locaux où nous avons des espaces de coworking réservés", indique le PDG de Plug In Digital Francis Ingrand.

Plus loin dans la chaîne de valeur vidéoludique, le dynamisme de l’Occitanie se mesure encore par le nombre de prestataires dans des métiers connexes à la création de jeux : effets sonores, musique, réalisation de bandes-annonces, etc. En matière de postproduction, la renommée du studio montpelliérain Audio Workshop (4 salariés) explose. Pour son nouveau jeu Road 96, le développeur DigixArt lui a confié l’enregistrement de 12 heures de son, soit l’équivalent de deux longs métrages. La référence régionale sur ce segment reste le studio toulousain Novelab (ex-Audio Gaming) et ses nombreuses récompenses à l’international. Forte d’une trentaine de salariés, l’entreprise a diversifié ses marchés avec des prestations pour l’animation et l’audiovisuel, les musées, et même le secteur industriel. Elle a aussi élargi ses expertises, notamment sur les installations interactives et la proposition d’expérience immersive en réalité virtuelle.

Toujours à Toulouse, l’Agence Esport contribue elle aussi à structurer la filière avec une approche cette fois centrée sur la pratique sportive des jeux vidéo. En partenariat avec le Village by CA, la jeune société a créé un incubateur dédié à l’e-sport et au divertissement, Pex’In. Dévoilée en avril 2020, la première promotion inclut deux start-up directement reliées à l’industrie du jeu vidéo : The Seed Crew, un studio indépendant qui veut créer des jeux à impact positif, et Bigger Inside, une solution qui permet de mélanger la réalité avec des jeux 3D. L’Agence Esport est aussi à l’origine du projet Icône, une arène de 16 000 m2 entièrement vouée à l’e-sport, qui verra le jour en 2022 dans le quartier des Argoulets à Toulouse. Près de 400 créations d’emplois directs ou indirects sont attendues.

Une excellence reconnue internationalement

Alors que le volume d’affaires mondial du jeu vidéo a dépassé depuis longtemps celui du cinéma, l’insolente croissance de la filière aiguise aujourd’hui tous les appétits. Les investisseurs démarchent les éditeurs jusqu’à Montpellier, comme Playdigious, récemment racheté par le suédois Fragbite Group. Plug In Digital finalise une levée de fonds d’au moins 10 millions d’euros et pourrait annoncer des acquisitions. Gaël Bonnafous, fondateur de l’éditeur de jeux sur mobiles Scimob (racheté en 2016 par le groupe français de médias en ligne Webedia), s’est relancé dans la filière avec Elia Games, pour lequel il prépare aussi une levée de fonds "très conséquente".

Plus important sans doute pour les créateurs de jeux montpelliérains, ce sont les grands acteurs de l’industrie mondiale qui les observent à présent de près. Après avoir enregistré 2,6 millions de téléchargements pour son premier jeu Lost in Harmony, le studio DigixArt (17 salariés) reçoit une couverture médiatique mondiale alors qu’il s’apprête à sortir Road 96. Cette popularité permet à DigixArt de signer des partenariats avec le constructeur informatique HP et Google afin de booster l’impact de cette sortie. Pour Yoan Fanise, fondateur du studio et ex-Ubisoft, c’est un mouvement bien plus profond qui se joue : "Peu de gens l’avaient perçu jusqu’ici, mais le monde du divertissement est en train de basculer vers le jeu vidéo. C’est une industrie mais c’est aussi une culture, avec ses codes, ses réseaux sociaux. Les enfants délaissent la télé, mais passent des heures à regarder les streamers jouer en ligne. Il a fallu le confinement lié au Covid-19, pendant lequel les abonnements aux plateformes de contenus ont explosé, pour qu’on le comprenne. C’est une conjoncture favorable pour un territoire comme Montpellier." Selon Frédéric Lopez, de Push Start, il ne manquerait plus qu’un grand succès créé par un studio local pour passer dans une autre dimension. Tous les ingrédients semblent réunis.

Yoan Fanise est le PDG de DigixArt, l’un des studios montpelliérains les plus médiatisés.
Yoan Fanise est le PDG de DigixArt, l’un des studios montpelliérains les plus médiatisés. — Photo : DigixArt

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