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Industrie

Interview Mutares : "Nous voulons que notre projet pour Magna Blanquefort soit compris"

Entretien avec Philipp Szlang, président de Mutares France, et Mathieu Purrey, directeur général Automobile chez Mutares

Propos recueillis par Romain Béteille - 27 septembre 2022

Le groupe allemand Mutares a annoncé le 23 septembre son projet de rachat de l’usine Magna Powertrain, qui fabrique des boîtes de vitesses pour le constructeur américain Ford, à Blanquefort (Gironde). Si une réunion doit se tenir le 29 septembre avec des représentants du personnel, deux responsables de Mutares évoquent la stratégie derrière ce rachat et ce qu’on peut en attendre.

Philip Szlang, président de Mutares France, et Mathieu Purrey, directeur général en charge du portefeuille automobile chez Mutares.
Philip Szlang, président de Mutares France, et Mathieu Purrey, directeur général en charge du portefeuille automobile chez Mutares. — Photo : Mutares

L’annonce du dépôt de l’offre de rachat de l’usine Magna Powertrain par le groupe Mutares a visiblement surpris, même en interne chez Magna. Pourriez-vous nous en dire plus sur le contexte qui l’a précédée ? Ressemble-t-elle à une opération s’insérant dans votre habituelle stratégie d’acquisitions (10 entreprises depuis janvier 2022) ?

Mathieu Purrey : Le segment automobile et mobilité, dont je suis responsable, pèse 45 % de notre portefeuille, soit un peu plus de deux milliards d’euros et 13 sociétés.

Philipp Szlang : Mutares France a été créée en 2015 avec pour mission de développer la société sur ce marché. Nous y sommes depuis longtemps, c’est le bureau le plus ancien après l’Allemagne et le pays dans lequel on a le plus d’activités. Notre métier, c’est l’acquisition de sociétés, la plupart du temps en sous-performance, ayant des défis à relever et besoin d’être accompagnées dans la définition d’une stratégie de croissance pérenne. Ces sociétés ont été achetées auprès de grandes entreprises qui avaient besoin d’un accompagnement actif pour trouver une stratégie propre.

L’offre de rachat intervient dans un contexte très particulier pour les 740 salariés de Magna et les collectivités locales, échaudés par le départ du constructeur américain Ford (seul client de Magna jusqu’en 2027) de son usine de Blanquefort en 2019. Tous ont fait part de leur vigilance et de leur "vive inquiétude" à l’annonce de cette reprise.

Philip Szlang : Les craintes sont souvent les mêmes, elles sont valables et justifiées. À chaque fois, nous sommes dans un même schéma : pour plein de raisons, malgré la qualité de l’actionnaire, ces sociétés ne vont pas bien, ou ont un risque majeur, et ont besoin de retrouver une nouvelle dynamique pour prendre un nouveau virage.

Les temps n’ont pas été faciles pour l’usine de Blanquefort, notamment avec l’échéance de fin de contrat de Ford. Toutes les sociétés automobiles ont des enjeux et des difficultés. Sur toutes celles qu’on a acquises, il n’y en a aucune qui a mis la clé sous la porte ou que nous n’avons pas accompagnée durant cette période complexe.

Mathieu Purrey : Le contexte et l’environnement du secteur sont très délicats en ce moment, avec une grosse transition en cours vers l’électrique en 2035. Mais c’est aussi une opportunité. Pour nous, cette reprise s’inscrit dans une stratégie de technologie et non pas de produit, puisqu’on sait que certains produits n’auront plus leur potentiel après 2035. Nous allons chercher les synergies entre les entreprises par la technologie pour développer des nouveaux produits. On ne s’enferme pas dans un carcan en affirmant que nous allons faire essentiellement du véhicule léger. Nous pouvons aller sur du camion ou de l’industrie, le tissu bordelais et aquitain est rempli d’opportunités et de pistes à poursuivre que nous ne fermerons pas.

Il y a de l’espace libre dans cette usine, et donc la possibilité d’accueillir des activités différentes. Le savoir-faire est dans l’usinage, il peut se développer pour d’autres industries. De nouveaux produits arrivent sur le marché et sont demandés par les constructeurs automobiles : demandes auxquelles nous répondons avec le reste des entreprises de notre portfolio, complémentaires avec la capacité d’usinage de Magna à Blanquefort. Le parc compte 198 machines, nous discuterons de leur utilisation dans les semaines ou mois à venir.

Quid de l’avenir des salariés du site ? Vont-ils tous rester en place ? On a vu que des postes ont été supprimés par Lapeyre (racheté en 2021 par Mutares) récemment…

Philip Szlang : Il y a eu des ajustements d’effectifs, mais il y a aussi eu des recrutements. Nous acquérons des sociétés dans une situation délicate, donc la question se pose. La relance s’appuiera sur les équipes et le personnel en place. Le savoir-faire spécifique de cette usine (Magna, NDLR), ce sont les salariés qui l’ont, pas nos experts automobiles. C’est une collaboration entre le savoir-faire des sociétés que nous rachetons, la méthodologie et le métier de Mutares.

Vous évoquerez le futur du site lors d’une réunion avec les salariés le 29 septembre. Vous parlez d’investir de nouveaux marchés, hybride et électrique en tête. La stratégie de Mutares étant de revendre ensuite les sociétés rachetées, avez-vous déjà une idée des étapes qui vont jalonner vos investissements ?

Philip Szlang : Il ne faut rien s’interdire, c’est une très belle usine, avec un vrai savoir-faire. De manière générale, quand on reprend ce genre de société, c’est en exploitant les choses qui n’ont pas pu être faites que nous lui permettons de retrouver une place et d’autres projets. La société est monoclient aujourd’hui, notre stratégie n’est pas de continuer dans ce sens.

Nous avons des durées de détention tout à fait variables. Nous avons racheté le groupe STS en 2012 pour le faire passer de 100 à plusieurs centaines de millions d’euros de chiffre d’affaires via de la croissance externe, nous l’avons introduit en Bourse et revendu. Le processus a duré huit ans. Plus récemment, nous avons revendu une société au bout de dix ans. Lorsqu’il faut développer la société, lui faire passer un nouveau palier de croissance, on peut être approchés, ce sont des procédures de cessions naturelles. Peut-être qu’un jour, les sociétés en question seront pertinentes dans un autre groupe automobile.

Mathieu Purrey : Nous voulons créer un acteur à la fois local qui se retrouve dans le groupe automobile de Mutares et européen. Nous travaillons avec d’autres constructeurs automobiles au niveau mondial, nous voulons approfondir les pistes. De nouveaux constructeurs viennent s’installer en France : Opium, Alpine, Leap Motor… Nous envisageons ce développement avec le soutien de nos équipes opérationnelles, soit 120 personnes dont plus de 50 experts de l’automobile, qui viendront définir avec les instances représentatives le plan stratégique à court, moyen et long termes. 

La durée de l’engagement avec Magna n’est donc pas arrêtée ?

Philip Szlang : On investit à partir de notre bilan, nous n’avons donc pas de contraintes de sortie, contrairement à des fonds d’investissement qui ont une durée définie de détention.

Mathieu Purrey : Une grande partie des actions de Mutares sont détenues par le conseil d'administration, il n’y a donc aucune pression pour acheter, garder ou vendre une participation.

Quelle sera la prochaine étape pour vous ?

Philip Szlang : Pour ce qui est des échéances, la réunion du comité social et économique (CSE) sera essentielle, car nous voulons que notre projet soit compris et entendre tout le monde. Rendre l’information de cette offre publique nous permet, je l’espère, d’être plus près de l’usine et des équipes et de pouvoir commencer à travailler, en sachant que la priorité est d’aller au bout du processus d’acquisition.

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