Nouvelle-Aquitaine

Finance

Enquête En Nouvelle-Aquitaine, la Bourse a la cote auprès des PME

Par Astrid Gouzik, le 16 septembre 2022

En l’espace de neuf mois, quatre entreprises néoaquitaines ont fait leur entrée à la Bourse de Paris. Ce récent engouement des PME pour la cotation pourrait-il être contrarié par le contexte géopolitique et économique international ? Les professionnels sont confiants, et de nouvelles introductions pourraient même intervenir en 2023.

Damien Havard, PDG et fondateur d’Hydrogène de France, et son équipe sonnent la cloche pour célébrer l’introduction en Bourse de leur entreprise le 24 juin 2021 à Paris.
Damien Havard, PDG et fondateur d’Hydrogène de France, et son équipe sonnent la cloche pour célébrer l’introduction en Bourse de leur entreprise le 24 juin 2021 à Paris. — Photo : Euronext

L’image est rituelle, symbolique : le 24 juin 2021, Damien Havard, PDG et fondateur de l’entreprise girondine Hydrogène de France, sonne la cloche signalant son entrée en Bourse, sur le compartiment B d’Euronext Paris. Une introduction en Bourse (IPO) extraordinaire (avec 151 millions d’euros levés, Hydrogène de France signe la plus importante introduction réalisée en Nouvelle-Aquitaine) mais plus si singulière… Suivront les entreprises Berkem au mois de décembre 2021, Aelis Farma en février 2022 puis Hunyvers en mars.

Si elles sont quatre en Nouvelle-Aquitaine à avoir franchi le cap en quelques mois, elles avaient seulement été douze à s’introduire en Bourse ces huit dernières années. L’accélération est nette. Sur l’ensemble de la région, elles sont désormais 33 entreprises cotées représentant 28 milliards d’euros de capitalisation boursière au total. Parmi elles, deux grandes capitalisations, supérieures au milliard d’euros, se distinguent : le groupe limougeaud Legrand, spécialiste des produits et systèmes pour installations électriques et réseaux d’information, dans le cercle restreint du Cac 40, et Lectra, spécialiste des logiciels et systèmes de découpe automatique, qui a dépassé le milliard d’euros de capitalisation en 2021. Puis sept moyennes capitalisations (entre 150 millions d’euros et 1 milliard) avec notamment Fountaine Pajot, Poujoulat et les derniers arrivés Hydrogène de France, Berkem et Aelis Farma. Enfin, 24 petites capitalisations (inférieures à 150 millions d’euros) parmi lesquelles Fermentalg, le groupe Gascogne, Valbiotis, Parot ou encore Hunyvers.

Le signe d’un regain d’affection des entreprises et des investisseurs pour la Bourse. "Depuis 2019, nous observons un retour des investisseurs particuliers en Bourse, très actifs notamment au moment de la privatisation de la Française des Jeux. Puis cette tendance a été confirmée avec le Covid, il y a eu une abondance d’épargne dans un contexte de taux d’intérêt très bas. Les épargnants ont cherché à mieux rémunérer leur capital", constate Axel Champeil, PDG de la société financière bordelaise Champeil Asset Management, et président de Bordeaux Place Financière et Tertiaire. Dans ce contexte, les entreprises qui cherchaient à se financer ont vu qu’il y avait davantage d’argent en Bourse.

Bourse VS capital investissement

"La Bourse était délaissée ces dernières années au profit du capital investissement. Nous pouvons nous réjouir que certaines sociétés viennent faire appel à l’épargne publique, et cela avec un certain succès", renchérit Axel Champeil. C’est ce qu’a expérimenté Damien Havard, le dirigeant d’Hydrogène de France (30 salariés), société de développement d’infrastructures de production d’électricité à partir d’hydrogène issu d’énergies renouvelables éoliennes et solaires, basée à Lormont (Gironde). "J’avais suivi un programme d’Euronext deux ou trois ans auparavant. Cela m’avait permis de comprendre le fonctionnement et les enjeux de la Bourse. Je voyais l’IPO comme une éventualité mais je n’étais pas décidé", relate-t-il. "Après des discussions qui traînaient en longueur avec des fonds d’investissement, nous nous sommes dit qu’on allait gagner en indépendance en entrant en Bourse."

Le constat est partagé par Julien Toumieux, PDG de l’entreprise Hunyvers, spécialiste en vente, entretien et accessoires de véhicules de loisirs (91 M€ de chiffre d’affaires en 2021), basé à Limoges (Haute-Vienne). À plusieurs reprises, le parcours de ce chef d’entreprise déterminé est contrarié par des embûches financières. Au fil des opérations de croissance externes menées depuis 2008, la recherche de financement s’avère plus ardue. "En 2011, j’ai voulu racheter une société deux fois plus grosse que les deux précédentes réunies, son prix de vente était fixé à 8,7 millions d’euros. J’ai alors dû faire appel à un fonds de private equity (capital investissement, NDLR), entré en minoritaire au capital de la société", retrace-t-il. Six ans plus tard, en 2017, le dirigeant entend faire sortir le fonds par anticipation.

"Mais l’effet de levier était tel qu’il fallait que je fasse financer cette sortie. J’ai essayé en faisant du prêt classique, cela m’a été refusé. Je l’ai fait avec des fonds propres donc cela a freiné le développement de l’entreprise", déplore Julien Toumieux. "Faire entrer un fonds c’est avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête tous les sept ans".

Début mars, Hunyvers a levé près de 15 millions d’euros lors de son introduction sur Euronext Growth pour financer sa croissance, notamment les récents rachats des sociétés Ypo Camp et Martin Caravanes. Et le dirigeant conserve les coudées franches pour mener l’entreprise à son objectif : atteindre les 170 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025.

Financer l’innovation

S’il existe un seul point commun entre les quatre dernières IPO néoaquitaines, c’est un stade de développement avancé. "Ce dynamisme s’explique par la montée en maturité des entreprises françaises. Nous assistons à l’éclosion d’un bassin d’entreprises ambitieuses et plus matures qui deviennent éligibles à la Bourse", constate Jérôme Hervé, directeur listing PME-ETI pour Euronext en Nouvelle-Aquitaine. C’est le cas du groupe industriel Berkem, spécialiste de la chimie du végétal, créé à Blanquefort (Gironde) en 1993. Avec 40,6 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020 et 165 salariés, le discret industriel veut renforcer sa présence en Europe et entre en Bourse pour financer sa croissance. L’entreprise réalise une augmentation de capital de près de 44 millions d’euros. Son fondateur, Olivier Fahy, en reste l’actionnaire majoritaire.

Lorsque la maturité est conjuguée à une innovation forte, c’est la combinaison gagnante. La pépite bordelaise Aelis Farma a levé 26 millions d’euros en février 2022, avec une capitalisation boursière de 175 millions d’euros. Il s’agit de la plus importante IPO pour une biotech en France depuis 2016, et la plus forte capitalisation boursière de biotech. La jeune pousse, fondée en 2013, développe une nouvelle génération de médicaments innovants pour le traitement des maladies du cerveau, notamment pour traiter l’addiction au cannabis et les déficits cognitifs causés par la trisomie 21. "Souvent, les sociétés vont en Bourse quand elles ont besoin d’argent. Ce n’était pas notre cas", témoigne Pier Vincenzo Piazza, son cofondateur et directeur général. "Mais il nous paraissait important d’élargir la base financière de l’entreprise pour financer le développement de notre pipeline (portefeuille de médicaments, NDLR)." D’autant plus que le monde des investisseurs privés en biotech est très confidentiel. "Ils sont peu nombreux et ont souvent des idées de développement qui ne sont pas en ligne avec une société multiproduits comme la nôtre", reconnaît le dirigeant.

Le développement des innovations de rupture comme celles d’Aelis Farma ou Hydrogène de France est gourmand en capitaux jusqu’à ce qu’elles rencontrent leur marché. "Je me rappelle d’un investisseur potentiel qui me disait ‘il faudrait y aller doucement pendant les quinze prochaines années' alors que la Bourse, elle, nous disait ‘si vous avez le marché, allez-y tout de suite", rapporte Damien Havard, d’Hydrogène de France. "La Bourse nous a permis d’aller vite dans les décisions et la stratégie."

Une tendance sur le long terme

Cet engouement récent des PME et ETI régionales pour la Bourse va-t-il perdurer ? La conjoncture mondiale risque de freiner certaines velléités d’introductions : après la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, les incertitudes liées à l’inflation et aux réactions des banques centrales créent de l’incertitude chez les chefs d’entreprise. Le contexte n’est pas favorable pour prendre des décisions qui engagent leur société sur le long terme. Pour autant, les professionnels du secteur sont optimistes. "Je pense que cette tendance va perdurer sur le long terme. Les investisseurs vont voir qu’il y a toujours des risques, pour tous les placements, insiste Axel Champeil, de Champeil Asset Management. Les marchés financiers représentent un actif liquide. Dans des périodes plus turbulentes et incertaines, c’est un plus, cela va continuer à intéresser les investisseurs."

Et du côté des entreprises, cette bonne dynamique devrait perdurer. "Le nombre de sociétés qui préparent une introduction en Bourse continue d’augmenter", acquiesce Jérôme Hervé, d’Euronext, qui "C’est un sujet de réflexion pour quelques entreprises en Nouvelle-Aquitaine… Des dossiers qui pourraient sortir en 2023", abonde Axel Champeil, soulignant néanmoins que "la Bourse n’est pas la réponse à tout". C’est "adapté aux perspectives et au business plan de chacun, plutôt à des sociétés qui se lancent dans une optique d’évolution et de croissance constante", observe Pier Vincenzo Piazza, directeur général d’Aelis Farma.

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