Normandie

Politique économique

Interview Sophie Gaugain (Région Normandie) : « Disposer de sa propre ingénierie financière est un atout »

Entretien avec Sophie Gaugain, 1re Vice-Présidente de la Région Normandie, en charge du développement économique et soutien aux entreprises

Propos recueillis par Sébastien Colle - 02 décembre 2020

Aides de la Région Normandie aux entreprises pour faire face à la crise, plan de relance régional, export, relocalisation… 1re Vice-Présidente de la Région Normandie, en charge du développement économique et soutien aux entreprises, Sophie Gaugain insiste sur l’importance de l’action de la collectivité régionale en soutien aux entreprises pour les aider à surmonter la crise et trace les grandes lignes pour la relance économique de la Normandie.

"L’exécutif régional estime que la relance est transversale et que chacune des politiques que nous construisons a vocation à avoir des vrais effets de levier sur tout le territoire", précise Sophie Gauguin.
Sophie Gaugain: "Faire le tour de l’ensemble des territoires et bassins d’emploi normands sur la gestion de crise et le plan de relance permet d’entendre les chefs d’entreprise pour connaître les effets bloquants qu’il faut lever ou les effets de levier qu’il faut renforcer." — Photo : S.C

Quel bilan tirez-vous de l’action et des aides de la Région (prêt Covid-19 trésorerie (10 M€ sur la table), impulsion relance Normandie complémentaire au fonds national de solidarité Etat-Région, aides pour le tourisme, fonds de soutien aux TPE), face à la crise ?

Ce que je constate c’est que la Région Normandie a tenu son rang au début du confinement la ou les premiers impacts se sont fait sentir quand toute une partie de l’économie s’est arrêtée net. Je pense que nous avons fait preuve d’agilité en mettant en place des dispositifs d’urgence pour permettre aux entreprises de conserver une trésorerie et donc de rester en vie, ce qui était notre premier objectif. Les aider à passer cette crise dont on voit bien que les grands indicateurs économiques mondiaux indiquent qu’elle va commencer à s’estomper à partir d’avril 2021, mais pas avant. Tout le défi de l’économie régionale et de la collectivité c’est d’avoir délibéré en permanence depuis le mois de mars. C’est la force de notre organisation d’avoir fédéré les acteurs économiques par filières, ce qui nous a permis d’avoir très vite des remontées, d’identifier les besoins et d’adapter nos dispositifs. Pour les aides, je crois que nous étions dans la bonne cible puisqu’une partie est consommée sur le prêt Covid-19, les 10 millions ont été utilisés, et on a continué à prendre des dispositions pour que cela perdure. Et le dernier né, le prêt « Impulsion relance plus » en lien avec la Banque des territoires commence à rencontrer son public. L’objectif que nous nous sommes fixé, c’est que plus les effets de la crise vont se faire sentir, plus nous allons adapter les dispositifs en supprimant ou en changeant certains critères.

Pourquoi avoir réalisé un tour des bassins d’emploi ?

Faire le tour de l’ensemble des territoires et bassins d’emploi normands sur la gestion de crise et le plan de relance permet d’entendre les chefs d’entreprise pour connaître les effets bloquants qu’il faut lever ou les effets de levier qu’il faut renforcer. Cette démarche nous a permis d’adapter nos dispositifs particulièrement sur le tourisme. Toutes les entreprises touristiques, cafés, hôtels, restaurants, campings, ou encore base de loisirs disposent d’un moratoire sur l’ensemble des prêts dont ils avaient pu bénéficier en région Normandie, pour une durée de 18 mois puisqu’il y a la première étape difficile d’octobre et novembre ou les entreprises ont commencé à payer leurs charges. Et dans la gestion de la crise, il y a la seconde étape au mois de janvier, avec la question des PGE. Il y a des discussions au niveau national, mais en région nous réfléchissons déjà à la façon dont nous pourrions restructurer la dette PGE pour certaines entreprises en difficulté mais stratégiques sur le territoire. Parce que ce qui compte dans les 6 mois qui viennent, c’est de maintenir la trésorerie des entreprises et renforcer leur haut de bilan. La réflexion que nous menons avec les entreprises et l’Agence de développement pour la Normandie c’est comment je rebondis et comment je peux être accompagné avec un prêt rebond, si ma capacité me le permet ou pas. Et si j’ai trop d’endettement, comment je restructure ma dette avec l’aide de la Région Normandie.

« Ce qui compte dans les 6 mois qui viennent, c’est de maintenir la trésorerie des entreprises »

Comment agir sur la partie export des entreprises avec les restrictions de déplacements ?

Nous avions renforcé la dynamique économique normande avant le Covid, notamment sur l’export, avec beaucoup de promotion des entreprises normandes à l’étranger, et des aides adaptées avec « Impulsion export ». Pour répondre à cette crise qui a pénalisé l’ensemble des entreprises exportatrices de Normandie, on surabonde pour les primo exportateurs l’aide Impulsion export, en passant de 50 % d’aide de la Région à 80 %. Grâce à notre structuration et au fait que la Région Normandie a été une des premières à s’inscrire dans la démarche Team France export, les équipes commerciales à l’international sont sur place et peuvent faire le prospect pour les entreprises. In fine, l’enjeu c’est de préserver l’emploi sur le territoire et maintenir la dynamique économique que nous avons soutenue dès notre arrivée. Et c’est ce en quoi la décentralisation est une force en matière de développement économique, les régions ont cette agilité à pouvoir adapter en permanence et en un temps très court leurs aides aux entreprises.

« La décentralisation est une force en matière de développement économique »

« Ce qui compte dans les 6 mois qui viennent, c’est de maintenir la trésorerie des entreprises », estime Sophie Gauguin, 1ère Vice-Présidente de la Région Normandie, en charge du développement économique et soutien aux entreprises.
« Ce qui compte dans les 6 mois qui viennent, c’est de maintenir la trésorerie des entreprises », estime Sophie Gauguin, 1ère Vice-Présidente de la Région Normandie, en charge du développement économique et soutien aux entreprises. - Photo : Région Normandie

La coordination entre l’État et les Régions est-elle efficace ?

Adaptation permanente, agilité, c’est pour ça que l’État doit faire confiance aux régions. On voit bien l’état d’esprit de défiance, avec l’idée de nommer des sous-préfets à la relance. Mais le temps que les sous-préfets arrivent sur le territoire, s’approprient l’écosystème, et rencontres les acteurs économiques, il y a un trimestre de perdu et on ne peut pas se permettre ça ! On n’a pas besoin de rajouter de sur-structures, l’énergie est à consacrer maintenant sur l’ingénierie financière.

 Les entreprises normandes auront-elles les moyens de tenir le choc ?

La dette est un énorme sujet. Ainsi, une entreprise peut vivre une très grosse difficulté de trésorerie mais aussi savoir qu’elle va rebondir. Alors, non seulement il ne faut pas que sa note soit dégradée mais en plus il faut qu’on l’aide à tenir parce qu’on sait que c’est viable. C’est un gros travail à faire avec les banques et les experts comptables, et on a commencé avec l’interbancaire normande. La stratégie c’est un tout, le renforcement de la trésorerie, l’ingénierie financière, ensuite, et pour le tourisme en Normandie on a mis en place très vite avec le CRT et Normandie attractivité la campagne « La Normandie ailleurs c’est ici ». L’exécutif régional estime que la relance est transversale et que chacune des politiques que nous construisons a vocation à avoir des vrais effets de levier sur tout le territoire.

Certains secteurs industriels sont particulièrement menacés…

Sur le secteur industriel évidemment de grosses inquiétudes avec des filières qui ne sont pas touchées de la même façon, puisque si l’agroalimentaire, le domaine de la santé et l’industrie pharmaceutique tirent leur épingle du jeu, pour l’aéronautique, l’automobile et tout le réseau de sous-traitants c’est très compliqué. Le combat que nous menons c’est de nous mobiliser auprès des filières et d’accepter des modifications en urgence de leur contrat de filière. Ainsi, cet été nous avons eu des réunions de travail digitales avec la filière aéronautique pour savoir comment les marchés, avec les grands groupes qui vont bénéficier des plans de relance, peuvent être honorés et sécuriser des commandes. Et nous militons pour que les plans de relance nationaux et européens aient des déclinaisons régionales en fonction des filières.

L’approche des plans de relance est primordiale, il faut qu’il y ait une capacité des régions a pouvoir infléchir des fléchages sur certaines filières. Il faut aussi que tout ce qui concernait la formation et qui avait été mis en place pour préserver des savoir-faire et les développer dans ces secteurs industriels stratégiques pour l’économie normande ne soit pas perdu. Les réflexions qui sont en cours c’est comment on partage des salariés et des compétences. Les chefs d’entreprise n’ont pas envie de perdre des ressources humaines formées mais qu’elles n’ont plus les moyens de payer toutes seules.

Où en est la mission relocalisation lancée en mai avec Bernard Leroy, président de l’agglomération Seine Eure ? Quelles pistes se dessinent ?

Il y a un premier point collectif à relever, c’est le foncier et la capacité à pouvoir accueillir des entreprises, dont l’industrie pharmaceutique. C’est un travail de proximité à réaliser avec les communautés de communes, les communautés urbaines, les agglos et les métropoles, un travail d’identification à mener. On a une bonne ingénierie financière en région notamment grâce à nos fonds, ça, c’est un des outils du plan de relance, notre capacité à avoir nos propres fonds et qu’on renforcera certainement, c’est un atout de disposer de sa propre ingénierie financière. Normandie participations a été un élément déterminant dans la promotion de la Normandie, ça l’est pendant la crise et ça le sera dans la relance. Et dans la partie réindustrialisation, l’évolution de Normandie participations est une carte majeure à jouer.

La relance doit tourner autour du foncier, de l’ingénierie financière, et des enjeux stratégiques avec l’industrie pharmaceutique et la terre, mais aussi tout ce qui tourne autour de l’industrie du luxe et la Tech. Pour moi la Normandie doit être la terre économique sur toute la partie alimentation. On voit bien que c’est un enjeu pour la Normandie mais aussi pour la France et le monde. La Normandie dispose de toute la chaîne de compétences. La Normandie doit devenir le cluster européen de l’alimentation. Nous défendons l’intelligence économique territoriale et cela se retrouve dans le plan de relance, en défendant et confortant des entreprises de Normandie.

"La relance doit tourner autour du foncier, de l’ingénierie financière, et des enjeux stratégiques", estime Sophie Gauguin.
"La relance doit tourner autour du foncier, de l’ingénierie financière, et des enjeux stratégiques", estime Sophie Gauguin. - Photo : S.C

Le plan de relance de la Région Normandie

Après les dispositifs d’urgence mis en place pour aider les entreprises à traverser la crise sanitaire (Prêt Trésorerie, Impulsion Relance +, Prêt rebond…), la Région Normandie annonce une stratégie d’actions opérationnelles baptisée "Plan Normandie Relance". L’objectif pour la collectivité est de créer les conditions d’une reprise à moyen terme, avec notamment la création d’un fonds d’investissement "Normandie Rebond" (via Normandie participations) destiné à renforcer les fonds propres des PME et ETI "saines avant la crise mais fragilisées" et doté de 30 M€ (avec un ticket d’investissement par entreprise de 1 à 3 M€), ou encore la création d’un dispositif de soutien aux entreprises ayant contracté un PGE sous forme de prêt participatif à long terme (2,65 Md€ de PGE ont été validés en Normandie). Il s’agit de soutenir les entreprises (10 à 50 personnes) "dont les fondamentaux sont solides" sous forme de prêt participatif " à 10 ans par exemple" avec des conditions de remboursement optimisées (dispositif opérationnel au 1er trimestre 2021). La Région souhaite également revoir les contrats de territoires pour "prioriser les projets" et annonce un renforcement massif de l’investissement public régional (plus de 870 M€ pour 2020). Parmi les mesures décidées par la collectivité on notera aussi un plan de relance de l’export, le financement de stages de formation en entreprises pour les jeunes diplômés, un volet de revitalisation des commerces de centre-ville, ou encore le renforcement de la filière hydrogène, avec la nomination d’un "Commissaire à l’hydrogène".

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