Normandie

Logistique

Enquête Les nouvelles voies vertes de la logistique

Par Isabelle Evrard, le 04 novembre 2021

Acheminer des marchandises par des moyens de transport vertueux pour l’environnement a longtemps été un vœu pieux. Pourtant la transition énergétique, qui s’est imposée comme une nécessité, amène les entreprises et l’ensemble des acteurs de la logistique à multiplier les initiatives en matière de transport durable, en privilégiant les voies maritimes ou ferroviaires.

Haropa Port a vu, en cinq ans, l’activité de transport fluvial augmenter de plus de 10 % : 31 millions de tonnes de marchandises transportées en 2020.
Haropa Port a vu, en cinq ans, l’activité de transport fluvial augmenter de plus de 10 % : 31 millions de tonnes de marchandises transportées en 2020. — Photo : Haropa

Avec 8 500 km de voies navigables, la France possède le plus long réseau d’Europe, mais elle en est aussi l’un de ses plus faibles utilisateurs : le transport fluvial de marchandises représente moins de 3 % des tonne-kilomètres transportées, principalement des matériaux lourds, céréales et BTP, contre 7 % en moyenne en Europe. Le transport routier se taille la part du lion avec 88 % du transport de marchandises. Mais les industriels commencent à prendre conscience de l’intérêt de la navigation fluviale pour acheminer leurs marchandises, un mode de transport aujourd’hui considéré comme l’un des principaux vecteurs de la transition énergétique.

C’est pourquoi l’État et les organisations compétentes telle que VNF (Voies Navigables en France) multiplient les actions visant à réintégrer le transport fluvial au cœur des chaînes logistiques et tirer profit du potentiel économique de ce marché.

Favoriser la logistique fluviale dans la vallée de la Seine

Un conteneur sur cinq emprunte la voie fluviale depuis Le Havre.
Un conteneur sur cinq emprunte la voie fluviale depuis Le Havre. - Photo : Haropa

À l’échelle de la vallée de la Seine, les biens et marchandises sont aujourd’hui transportés à 85 % par la route. Et la vallée de la Seine représente 50 % du fret fluvial français. "L’effort de rééquilibrage entre les modes de transport à l’échelle a donc aussi une portée nationale" avait souligné Edouard Philippe, maire du Havre, lors de la rencontre Axe Seine qui s’était tenue le lundi 31 mai 2021 au Havre, avec Anne Hidalgo, maire de Paris et, Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen. Les élus des trois principaux espaces métropolitains de la vallée de la Seine souhaitent aujourd’hui décliner une stratégie coordonnée visant à créer des écosystèmes métropolitains beaucoup plus favorables à la logistique fluviale. Ainsi, les collectivités de Paris, Rouen et Le Havre intégreront désormais dans leurs cahiers des charges de nouveaux critères de notation permettant de favoriser la croissance des flux logistiques sur la voie d’eau. Elles souhaitent également créer un "effet réseau" à l’échelle de la vallée de la Seine en favorisant les rencontres entre les acteurs économiques et en valorisant les métiers de la logistique fluviale. Dans ce cadre, Le Havre accueillera en octobre 2022 le Riverdating (salon de la logistique fluviale), en partenariat avec VNF, pour renforcer les échanges entre les acteurs économiques et animera une démarche de promotion des métiers du fluvial en lien avec les fédérations et les acteurs de la formation et de l’enseignement.

Un mode de transport plus écologique et économique

Haropa Port, le Grand port fluvio-maritime de l’axe Seine, qui réunit depuis le 1er juin 2021, les ports du Havre, Rouen et Paris, a vu en cinq ans, l’activité de transport fluvial augmenter de plus de 10 % : 31 millions de tonnes de marchandises transportées en 2020, contre 28 millions en 2015. "La tendance est à la hausse. La voie fluviale est idéale pour desservir le cœur du marché parisien qui totalise à lui seul plus de 23 MT, dont 50 % pour les filières du BTP, 30 % pour les déchets et 11 % pour l’agroalimentaire", confirme Véronique Hauchecorne, directrice du projet multimodal chez Haropa Port. Le port de Rouen enregistre de son côté 6 millions de tonnes transportées par voie fluviale et un conteneur sur cinq emprunte la voie fluviale depuis Le Havre.

Les économies de CO2 sont deux à cinq fois plus importantes via le transport fluvial.
Les économies de CO2 sont deux à cinq fois plus importantes via le transport fluvial. - Photo : Haropa-Laurent Guichardon

Le fret fluvial affiche de nombreux avantages par rapport à la route, comme le précise Véronique Hauchecorne : "C’est une voie directe non congestionnée et beaucoup plus sécurisée par rapport au transport routier. Il s’agit aujourd’hui d’une attente forte de la part de notre clientèle, à l’instar de groupes tels que Franprix, Ikéa, ou encore Tang Frères, qui veulent inclure le développement durable dans leur activité et afficher une chaîne logistique plus verte. Les économies de CO2 sont deux à cinq fois plus importantes via le transport fluvial." Mais l’atout n’est pas seulement écologique, il est aussi économique. "Même si l’organisation est différente, car l’entreprise doit planifier ses flux de transport, les clients y trouvent leur intérêt de par la massification des flux de marchandises : une unité fluviale transporte l’équivalent de 250 poids lourds", souligne la directrice.

De nombreux investissements à venir

Face à cet engouement pour les voies vertes de la logistique, Haropa a programmé plusieurs investissements importants visant à donner un coup d’accélérateur au développement du fret fluvial : 125 millions d’euros seront consacrés à la modernisation de la chatière du Havre. Un projet qui vise à connecter toutes les unités fluviales avec les bassins de Port 2000 (mise en service annoncée pour fin 2023). Selon une étude menée par la Société d’études techniques et économiques (SETEC) en 2017, la création d’un accès fluvial direct à Port 2000 permettrait à elle seule de faire croître la part du report modal fluvial depuis le port du Havre de 4 points. Par ailleurs, 122 millions d’euros seront dédiés au projet de Port Seine-Métropole Ouest (PSMO) destiné à améliorer le maillage portuaire francilien à échéance 2024.

Haropa va également entamer la phase 2 d’installation d’un réseau de bornes d’alimentation électrique et eau (9 M€ d’investissement), avec 78 bornes à venir dans les trois ports. Une démarche qui vise à mettre en place, tout le long de l’axe Seine, un dispositif harmonisé et interopérable de bornes d’alimentation électrique pour les bateaux fluviaux de marchandises en escale, ou en attente en remplacement des groupes électrogènes actuellement utilisés à bord et nécessaires au fonctionnement des équipements domestiques et de sécurité.

Ferrero veut réduire son empreinte carbone

La liaison fluviale mise en place par Ferrero est destinée à livrer 22 palettes de confiseries, une fois par semaine, à l’entrepôt Monoprix de Wissous, dans l'Essonne.
La liaison fluviale mise en place par Ferrero est destinée à livrer 22 palettes de confiseries, une fois par semaine, à l’entrepôt Monoprix de Wissous, dans l'Essonne. - Photo : Sébastien Colle

Le chocolatier Ferrero, dont le siège France est basé à Mont-Saint-Aignan en Seine-Maritime, a également fait le choix de la voie fluviale et mis en place une liaison pour transporter ses marchandises sur l’Axe Seine, au départ de Rouen et à destination de Gennevilliers pour son client de la grande distribution Monoprix. Une démarche qui s’inscrit dans le cadre de sa stratégie de transport durable, et qui fait suite au développement des liaisons italo-françaises en fret ferroviaire et des camions roulant au bioGNV dans le Nord de la France. Ferrero France (1 600 salariés dont 1 000 en Normandie ; 1,5 Md€ de CA) souhaite ainsi renforcer son utilisation de transports plus durables. Avec un objectif chiffré : réduire de 7 % son empreinte carbone liée aux transports d’ici à 2022. Au total, Ferrero annonce une réduction du nombre de camions, passant de 54 à 19 camions, grâce à cette nouvelle ligne fluviale, reportant ainsi 65 % des trajets vers le multimodal. "C’est un projet qui nous a demandé huit mois de travail et qui s’inscrit dans une démarche plus globale, qui permet de réduire considérablement l’empreinte carbone. Avec cette ligne fluviale, un peu plus de cinq tonnes de CO2 seront ainsi économisées chaque année", assure Grégory Debuchy, directeur supply chain Ferrero France. Une démarche vertueuse qui se heurte pour l’instant à certaines réalités économiques, le temps de livraison par barge fluviale étant "un peu plus long qu’un trajet en camion" et l’équilibre économique étant difficile à atteindre sur ce type de liaison : "Il faut une liaison de plus de 400 kilomètres pour arriver à trouver un équilibre financier. Si jusqu’à présent, cette offre de transport n’est pas encore très développée, nous espérons arriver à inciter d’autres entreprises à suivre le chemin de la voie fluviale pour leurs transports de marchandises agroalimentaires". L’entreprise s’est déjà mise en quête d’un partenaire pour le flux retour afin de compléter sa démarche et ne pas faire revenir à Rouen les barges à vide.

Développer le fret ferroviaire sur l’axe Seine

Autre voie "verte" : le ferroviaire. Il représente environ 9 % du transport de marchandises en France, "soit environ la moitié de la moyenne européenne", selon le ministère de la Transition écologique. Ainsi, ce sont 16 500 trains qui partent chaque année depuis la Normandie avec du fret : un chiffre qu’Haropa souhaite développer. "Le développement du fret ferroviaire à l’échelle de l’Axe Seine est au cœur de la stratégie du Grand Port Maritime d’État. C’est grâce à l’optimisation des liaisons ferrées existantes et au développement de nouveaux services que nous augmenterons le report modal sur l’ensemble des régions françaises et pourrons conquérir de nouveaux marchés dans toute l’Europe", assure Stéphane Raison, directeur général du Grand port fluviomaritime de l’axe Seine Haropa Port. Dans ce but, la ligne Serqueux-Gisors a été modernisée au printemps dernier, afin de renforcer la compétitivité du Grand Port Maritime du Havre et de Rouen en améliorant l’accès à l’Île de France. La nouvelle infrastructure a permis de déployer 25 sillons journaliers supplémentaires et a diminué de plus de 6 000 le nombre de camions par semaine sur les routes. D’un montant total de 246 millions d’euros, l’opération a été financée à hauteur de 90 millions d’euros par la Région Normandie, 90 millions d’euros par l’État et 66 millions d’euros par l’Europe au titre du Mécanisme pour l’Interconnexion en Europe (MIE).

Du ferry au train pour la Brittany Ferries

Dans ce contexte de réduction des émissions polluantes et de gaz à effet de serre qui impactent la stratégie logistique des chargeurs, la compagnie maritime Brittany Ferries souhaite elle aussi diversifier son offre et va proposer un service de transport combiné de remorques non accompagnées sur la façade Atlantique de la France, en prolongement de ses propres services maritimes RoRo Transmanche. En collaboration avec Ports de Normandie (gestionnaire des ports de Caen-Ouistreham, Cherbourg et Dieppe), la Compagnie maritime lance un projet de ferroutage via Cherbourg reliant la Grande-Bretagne et l’Irlande à l’Espagne.

Le nouveau service d’autoroute ferroviaire, d’une distance de 970 km, permettra d’acheminer une partie des flux anglo-ibériques de remorques de fret en réduisant le nombre de ces véhicules circulant en transit sur les routes françaises. Le projet va représenter 7 millions d’euros d’investissement pour les collectivités (Ports de Normandie, Région Normandie, Département de la Manche et Agglo du Cotentin) et 30 millions d’euros pour Brittany Ferries. Les mises en service du nouveau terminal ferroviaire et de la ligne de ferroutage sont prévues pour le printemps 2022.

Poursuivez votre lecture

Plus de Newsletters

Déjà abonné à une newsletter gratuite ? Inscrivez-vous ici à une autre édition