Normandie

Défense

Enquête Les industriels normands parient sur la Défense

Par Sébastien Colle, le 13 septembre 2022

Alors que des marchés comme l’automobile et l’aéronautique ont connu des jours meilleurs, celui de la Défense a le vent en poupe. Dans un monde en pleine phase de réarmement massif sur fond de guerre en Ukraine, les entreprises normandes cherchent à accélérer leur diversification et saisir de nouvelles opportunités de marchés.

La filière normande de l’aéronautique, du spatial, de la Défense et de la sécurité, Normandie AeroEspace (NAE), a fait son retour au salon Eurosatory de juin dernier, spécialisé dans l’armement pour les armées de terre. Avec plus d’une vingtaine d’entreprises sur son pavillon.
La filière normande de l’aéronautique, du spatial, de la Défense et de la sécurité, Normandie AeroEspace (NAE), a fait son retour au salon Eurosatory de juin dernier, spécialisé dans l’armement pour les armées de terre. Avec plus d’une vingtaine d’entreprises sur son pavillon. — Photo : Sébastien Colle

Après deux ans de diète de salons professionnels, la filière normande de l’aéronautique, du spatial, de la Défense et de la sécurité, Normandie AeroEspace (NAE), a fait, en juin dernier, son grand retour au salon Eurosatory, spécialisé dans l’armement pour les armées de terre. Avec plus d’une vingtaine d’entreprises sur son pavillon, NAE a cherché à renforcer ses positions au moment où les nations sont en pleine phase de réarmement depuis plusieurs années, avec une accélération du processus depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. Une opportunité à saisir pour les entreprises, selon Hervé Morin, président de la Région Normandie et ancien ministre de la Défense (sous la présidence de Nicolas Sarkozy) : "Il y a un virage stratégique lié à la guerre en Ukraine. Car même si l’accroissement des budgets militaires était observable partout dans le monde avant l’Ukraine, la nouveauté, c’est la prise de conscience des Européens qu’ils ne peuvent pas seulement fonder leur défense sur l’Alliance Atlantique avec les États-Unis. J’espère que c’est le réveil des Européens, même si je reste interrogatif face à des nations qui ont démissionné depuis des décennies. Alors cette nouvelle donne, pour l’industrie française et normande, c’est le signe de très bonnes années à venir, liées notamment à des ruptures gigantesques dans des domaines comme l’énergie, la Défense et la sécurité".

En France, articulés autour de neuf grands groupes et 4 000 PME, les activités liées à la Défense emploient 200 000 salariés et pèsent 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires (plus de 12 500 emplois en Normandie dans plus d’une quarantaine de PME/ETI et près de 10 grands groupes pour un CA de 2 Md€). Les années à venir s’annoncent prometteuses pour ces entreprises. Car, comme l’a rappelé Emmanuel Macron au salon Eurosatory, "la France est entrée dans une économie de guerre et nous avons besoin d’une industrie de la Défense européenne beaucoup plus forte". Cela a des conséquences directes sur le budget de l’armée tricolore, qui est passé de 35,9 milliards d’euros en 2019 à 41 milliards cette année. Et qui va encore croître de trois milliards d’euros par an pour atteindre les 50 milliards d’euros en 2025.

Se positionner sur les nouveaux marchés militaires

Cette montée en puissance constitue une belle opportunité pour les entreprises du secteur et aiguise l’appétit d’entreprises ne travaillant pas encore pour la Défense. Reste qu’intégrer les marchés militaires est souvent un objectif de long terme pour une entreprise. Les cycles de qualification sont longs et complexes, mais une fois achevés, ils peuvent permettre d’être référencés pour de nombreuses années. C’est l’ambition de NAE pour ses membres assure Philippe Eudeline, président du cluster normand (plus de 160 membres) : "Notre objectif est d’entrer sur les nouveaux marchés en faisant connaître nos entreprises auprès de groupes spécialisés dans l’armement comme Nexter (fabricant français pour la défense terrestre, NDLR) et Arquus (constructeur de véhicules blindés, NDLR). Le Président de la République a déclaré que le budget de la Défense allait être augmenté, il va donc falloir produire plus et de nouveaux lancements vont avoir lieu auxquels nous voulons participer". Parmi ceux-ci, le système de combat aérien du futur (SCAF) développé par la France, l’Allemagne et l’Espagne, un ensemble de systèmes d’armes aérien connectés entre eux comprenant notamment un avion de combat et des drones. "On veut pouvoir se positionner sur ce projet phare, mais aussi sur les nouveaux véhicules terrestres, les frégates et le futur porte-avions nouvelle génération. Nous sommes dans une phase de prise de connaissance des futurs marchés et de positionnement de nos membres. C’est un enjeu majeur pour le développement de nos entreprises", explique le président de NAE.

Une problématique de production

Le développement des entreprises normandes dans le domaine de l’armement est toutefois confronté à une réelle problématique de production liée notamment à la hausse du coût des matières premières, aux délais d’approvisionnement, voire aux ruptures de stocks. Des difficultés contournables pour Philippe Eudeline : "Il faut arriver à trouver des solutions alternatives pour remplacer des composants qu’on ne trouve plus, mais aussi obtenir de nouvelles qualifications". Des difficultés d’approvisionnement que l’on trouve notamment dans le domaine des semi-conducteurs, notamment pour les micro-processeurs et les mémoires, mais aussi pour certaines matières premières indispensables "comme le titane, même s’il n’y a pas encore de blocage. La fermeture des ports chinois a créé du retard, mais la crise, surtout à Shanghai se régularise", explique, optimiste, le président de NAE.

Des difficultés renforcées par l’impact du conflit ukrainien sur l’économie mondiale, mais qui n’entament pas non plus la confiance en l’avenir de Guillaume Lisle, président de Solcera, une entreprise spécialisée dans les céramiques de haute technologie pour les industries de l’aéronautique, de la Défense et du nucléaire. Malgré le déclenchement du conflit ukrainien, le déploiement international de Solcera "n’a pas été impacté", assure Guillaume Lisle, président de l’entreprise normande de 400 salariés. Avec plus de 50 % de ses 34 millions d’euros de chiffre d’affaires réalisé à l’export, la stratégie de développement de l’entreprise passe par l’ouverture de nouvelles filiales sur ses marchés clés. "Le contexte international entraîne des besoins accrus en composants pour les domaines de la Défense et de l’aéronautique. Alors, même si à court terme nous allons forcément être impactés négativement par la crise, il y a une prise de conscience des Européens pour augmenter leurs investissements dans le domaine de la Défense, notamment en Allemagne ou en Suède. C’est donc un domaine qui va être porteur pour nous sur le moyen et long terme", analyse Guillaume Lisle.

L’enjeu de l’emploi et de la formation

Une situation mondiale de réarmement et de multiplication des conflits qui doit permettre de donner "des opportunités fortes de business pour nos entreprises", souligne Philippe Eudeline, mais peut-être aussi de pallier les difficultés de recrutement rencontrées par la filière : "Puisque tout le monde se réarme, cette situation dangereuse peut donner envie à des jeunes de s’engager dans nos métiers avec l’idée de participer à l’effort de défense de la nation. Car, les équipements sont de plus en plus complexes et nous avons besoin de beaucoup de compétences pour mener à bien les projets". Mais, pour bien former et recruter, "nous avons besoin que les entreprises nous remontent leurs besoins pour ouvrir des formations correspondantes", insiste Hervé Morin qui souhaite augmenter les effectifs de formation de 20 à 30 % "pour former entre 3 000 et 4 000 ingénieurs en plus en Normandie".

Rendre les entreprises attractives

Aujourd’hui, comme ans beaucoup d’autres secteurs, les entreprises rencontrent des difficultés dans leurs recrutements. En effet, la crise a amené un changement dans les mentalités, avec plus d’exigences des candidats par rapport au télétravail, ou encore en matière d’avantages. La filière aéronautique a également dû faire face à un "avion bashing" (dénigrement de l’avion) important depuis plusieurs années, et qui a laissé des traces. Des ingénieurs ont ainsi commencé à quitter la filière "ce qui n’était jamais arrivé auparavant, et les jeunes candidats ont été très réceptifs aux arguments des anti-avions", souligne Philippe Eudeline. Normandie AeroEspace s’est saisie de ce sujet et travaille à mettre en avant le souci de l’environnement et du développement durable des membres de la filière : amélioration des outils de travail, moindre consommation et développement de la RSE (responsabilité sociale des entreprises). "Nous voulons que nos membres communiquent sur tous ces sujets, afin de se donner les moyens d’attirer les candidats", insiste le président de NAE. La filière a même mis en place un comité d’entreprise partagé pour ses membres : "Beaucoup de PME n’avaient pas de comité d’entreprise. C’est un outil de plus à mettre en avant auprès d’un candidat lors d’un recrutement".

Le virage de la diversification

Des entreprises pour lesquelles la filière normande souhaite également revoir les modèles de développement en prenant le virage de la diversification. "Nous avons constaté au cours de la crise que les entreprises tournées à 100 % vers l’aéronautique sont celles qui ont le plus souffert, ainsi que celles uniquement orientées vers l’aéronautique et l’automobile. C’est pourquoi nous avons lancé l’action "Puissance 10", qui permet chaque mois à une trentaine de membres de se réunir pour partager leurs réseaux et accélérer leur diversification", précise Philippe Eudeline. Membre de NAE, Derivery, spécialiste des peintures pour la Défense, l’industrie et le bâtiment, et seule entreprise française habilitée par la direction générale de l’armement (DGA) pour certains systèmes de l’armée de Terre, veut notamment diversifier ses marchés à l’international grâce à son homologation DGA qui pourrait lui permettre de viser les pays de l’Otan. "Mais c’est compliqué car il y a un fort protectionnisme des pays", tempère Eric Olejniczak, directeur commercial de Derivery. Les secteurs de la Défense et de la Sécurité se sont naturellement imposés aux membres de NAE pour assurer cette nécessaire diversification, et la filière a créé un comité Défense en octobre 2021. L’objectif de ce nouvel outil est de permettre aux membres de NAE de mieux comprendre le marché, qui sont les grands acteurs, les réseaux, ou encore les mécanismes d’appels d’offres dans ce domaine spécifique.

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