Normandie

Aéronautique

Enquête La filière drones normande prend son envol

Par Isabelle Evrard, le 17 juin 2021

Surveillance des sites nucléaires, mesure de la qualité de l’air, suivi de chantiers du BTP… : les applications professionnelles liées à l’utilisation des drones sont de plus en plus nombreuses sur le territoire normand. Avec l’inauguration en décembre 2020 du Centre d’Innovation Drones Normandie (CIDN), la Normandie devient l’une des régions françaises les plus actives dans ce domaine.

Le drone autonome Skeyetech de la société Azur Drones réalise quotidiennement des missions de surveillance et d’inspection sur le site Orano de La Hague.
Le drone autonome Skeyetech de la société Azur Drones réalise quotidiennement des missions de surveillance et d’inspection sur le site Orano de La Hague. — Photo : Azur Drones

La filière normande du drone franchit une nouvelle étape de son développement avec l'installation officielle, en décembre 2020 du premier Centre d’Innovation Drones de Normandie (CIDN) sur le site de l’aéroport du Havre-Octeville. Financé à la fois par des fonds publics (Région Normandie, Feder, Banque des Territoires) et privés (entreprises partenaires), le CIDN vise à renforcer le développement de l’activité drones et de son écosystème en Normandie. Objectif : attirer de nouvelles entreprises en Normandie sur ce marché en pleine croissance. En 2020, le marché mondial des drones professionnels est estimé à 5,6 milliards de dollars. C’est sur le territoire de la Communauté urbaine du Havre, que Normandie AeroEspace (NAE), le réseau normand des acteurs du domaine aéronautique, spatial, défense et sécurité, a souhaité booster la filière drones régionale. Pour la NAE (160 membres), "le territoire havrais présente des caractéristiques idéales pour le développement et l’expérimentation d’applications innovantes autour des drones." Le territoire du Havre présente notamment une forte implantation industrielle associée à la présence du port, propice au développement dans le domaine de la logistique pour l’optimisation des flux de marchandises. Par ailleurs, il affiche une forte mobilité des professionnels et salariés autour de la zone industrialo-portuaire de l’Axe Seine et se présente comme une zone idéale pour des tests sur la surveillance de l’environnement avec l’évaluation de la qualité de l’air et de l’eau.
Forte de ces atouts, la Normandie fait aujourd’hui partie des quatre principaux clusters drones en France avec, AeroSpace Valley (Occitanie), SAFE (Provence-Alpes-Côte d’Azur) ASTECh (Paris) et Cluster Drones Paris Région.

Chasser en meute

Test de drones
Test de drones - Photo : Richard Unten

Le CIDN a été fondé par sept acteurs normands du drone : Abot (concepteur et distributeur de drones professionnels, basé à Rouen), 7CIS (exploitant, télépilote, instructeur et centre de formation, au Havre), l’agence de développement économique Le Havre Seine Développement, NAE, Polidrone (exploitant de drones civils professionnels, Ivry-la-Bataille), Roav7 (spécialiste de l’inspection par drone en environnement industriel et pétrochimique, Le Havre) et l’Université Le Havre Normandie. À l’origine du projet, le lancement d’une feuille de route dédiée aux drones en février 2019, à l’initiative de NAE, conjugué avec le projet " Le Havre Smart Port City ". Mobilisant 222 millions d’euros articulés autour d’actions axées sur l’innovation, la transition écologique, le numérique et la mobilité, il est lauréat du troisième Programme d’Investissement d’Avenir. Parmi les vingt actions que ce projet propose, la "Plateforme Normande de drones ", pilotée par l’université Le Havre Normandie et Normandie Aéroespace qui s’est fixée pour ambition de multiplier les initiatives et la coopération des acteurs économiques, académiques et d’innovation impliquant l’usage du drone sur l’ensemble du territoire normand.

" Notre mission est d’abord d’identifier tous les acteurs drones de notre territoire et de les rassembler autour du CIDN. Le centre havrais nous permet de mutualiser nos compétences pour faire face à la compétition nationale et internationale et de chasser en meute sur le marché européen ", souligne Philippe Eudeline, président de NAE. Une volonté confirmée par Paul Clais, directeur général de Roav7 au Havre, membre fondateur du CIDN : "La zone industrielle et le port du Havre sont des terrains de jeu extrêmement intéressants pour nous. Le CIDN va nous permettre de gagner en efficacité avec une mutualisation des équipements, des moyens humains mais aussi des moyens immobiliers puisque la Communauté urbaine peut nous mettre à disposition des zones de vols autour de l’aéroport."

Si la Normandie compte 200 à 300 utilisateurs déclarés de drones, aussi bien à des fins de loisirs que professionnelles, seule une dizaine d’entreprises utilisatrices et développeurs d’application liés aux drones ont intégré le réseau normand NAE. "L’activité drones reste encore difficile à évaluer en termes d’emplois", indique Samuel Cutullic, responsable recherche, technologie et innovation au sein de Normandie Aerospace.

Lubrizol à l’origine des premiers axes de recherche

Le drone porte un canister, c’est-à-dire une bonbonne qui permet d’effectuer un prélèvement d’air.
Le drone porte un canister, c’est-à-dire une bonbonne qui permet d’effectuer un prélèvement d’air. - Photo : NAE

Avec un budget annuel de fonctionnement compris entre 500 000 euros et 700 000 euros, le CIDN va permettre aux différents partenaires de partager leurs compétences autour de trois axes principaux : le pilotage d’essaim de drones (ensemble coordonné de drones pour effectuer une tâche commune), dotés de capteurs et d’une intelligence artificielle embarquée. " Le déploiement d’un essaim de drones autonomes équipés de capteurs permettra d’évaluer en temps réel une " menace " telle qu’un incident industriel à l’instar de ce qui s’est passé chez Lubrizol à Rouen, avec risque de toxicité de l’air. Des capteurs embarqués permettront de détecter en temps réel une partie de la composition en polluants de nuages potentiellement toxiques ", explique François Guérin, président du CIDN.

Le CIDN, qui devrait dans un avenir proche s'installer dans des bureaux, a déjà mené plusieurs expérimentations ont déjà été réalisées l’hiver dernier sous l’impulsion de ses membres fondateurs. Atmo Normandie (association agréée de surveillance de la qualité de l’air), l’entreprise rouennaise Abot et l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) ont rassemblé leurs compétences pour un premier test de faisabilité de drones d’inspection en vue de caractériser des particules de combustion, notamment des suies.

" L’accident industriel de Lubrizol en septembre 2019 a posé la question de l’apport de mesures embarquées par drone afin d’évaluer le contenu d’un panache de fumée. L’idée retenue a été la mise en place d’un canister, c’est-à-dire une bonbonne qui permet d’effectuer un prélèvement d’air pour ensuite analyser l’échantillon, et d’un préleveur de particules sous un drone pour effectuer un prélèvement rapide et en toute sécurité ", explique Julie Guéville, directrice d’Abot. " L’objectif est que ce type d’expérimentation soit reproductible et utilisée de manière systématique par les pompiers du SDIS 76 en cas d’accident industriel. " Ce type de vol en essaim pourrait être opérationnel d’ici 2022.

Aide au transport médical

Julie Gueville, la nouvelle responsable d'Abot
Julie Gueville, la nouvelle responsable d'Abot - Photo : Isabelle Evrard - Le Journal des Entreprises

Autre application visée, l’aide au secteur médical. NAE a notamment entamé une réflexion avec la métropole et le CHU de Rouen autour du transport d’urgence d’équipements médicaux : " Le transport médical d’urgence de poches de sang et de médicaments par drones permettra de diminuer le temps de trajet et donc le temps d’attente de diagnostic et de prise en charge pour le patient. Cela favorisera la mise à disposition du personnel pour d’autres missions ", confirme Julie Guéville. Des tests ont notamment été lancés pour évaluer le gain de temps sur l’itinéraire entre le CHU de Rouen et le centre hospitalier d’Elbeuf, ainsi qu’une réflexion, en collaboration avec La Poste, sur la " livraison au dernier kilomètre ".

À l’instar des expérimentations menées par le CIDN, certains industriels font déjà appel aux drones pour la surveillance de leurs sites. Ainsi, depuis plusieurs semaines, dans le cadre d’une phase d’expérimentation, le drone autonome Skeyetech de la société Azur Drones (Gironde) réalise quotidiennement des missions de surveillance et d’inspection sur le site Orano de La Hague. " Le site de La Hague s’étend sur plus de 300 hectares. Le drone devrait nous permettre d’augmenter notre réactivité en cas d’événement ", assure Emmanuel Vial, responsable du service de protection du Site et de la Matière chez Orano La Hague.

Avec une centaine de sites Seveso recensés en Normandie, le ciel normand pourrait bien devenir un territoire phare pour l’envol des drones et de la mobilité intelligente.

Le drone autonome Skeyetech de la société Azur Drones réalise quotidiennement des missions de surveillance et d’inspection sur le site Orano de La Hague.
Le drone autonome Skeyetech de la société Azur Drones réalise quotidiennement des missions de surveillance et d’inspection sur le site Orano de La Hague. — Photo : Azur Drones

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