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Enquête Annulation du contrat des sous-marins australiens : les sous-traitants de Naval Group touchés mais pas coulés

Par Sébastien Colle, le 17 novembre 2021

Naval Group et ses sous-traitants subissent les conséquences du torpillage du "contrat du siècle" par l'Australie et ses alliés, portant sur la construction de 12 sous-marins pour près de 35 milliards d'euros. Un contrat qui promettait plusieurs dizaines d'années d'activité au constructeur naval tricolore, qui doit se réorganiser, ainsi que les sous-traitants engagés à ses côtés.

Le contrat signé par l'Australie avec Naval Group portait sur la construction de 12 sous-marins de dernière génération pour près de 35 milliards d'euros. 
Le contrat signé par l'Australie avec Naval Group portait sur la construction de 12 sous-marins de dernière génération pour près de 35 milliards d'euros.  — Photo : Naval Group

C'est via les réseaux sociaux que Pascal Mesnil, directeur opérationnel du site Ingeliance de Cherbourg (120 salariés, 7 M€ de CA) a appris la rupture par l'Australie du contrat signé avec Naval Group prévoyant la construction de douze sous-marins de dernière génération pour plus de trente milliards d'euros et plusieurs dizaines d'années d'activité pour le constructeur naval tricolore.

Une mauvaise nouvelle annoncée le 15 septembre lors d'une conférence de presse tenue par le Premier ministre australien Scott Morrison, le président américain Joe Biden et le Premier ministre anglais Boris Johnson : l'Australie mettait fin au contrat signé en 2016 avec le spécialiste français de la construction navale de défense pour la livraison de sous-marins de type Barracuda.

Un "contrat du siècle" pour lequel le groupe d'ingénierie industrielle Ingeliance (800 salariés, 40 M€ de CA) avait répondu à un appel d'offres sur la partie études et conception : "Le groupe dispose déjà d'une certaine expérience sur le programme Barracuda", explique le directeur opérationnel. Malgré la stupeur et la déception, le directeur de l'antenne cherbourgeoise d'Ingeliance réagit avec modération : "Nous avons appris la nouvelle le soir de l'annonce sur notre réseau WhatsApp. Je n'avais pas eu d'échange en amont avec Naval Group, qui n'en avait pas eu non plus avec l'Australie avant l'annonce. Ma réaction a été de temporiser, afin de ne pas entrer immédiatement dans une période de stress qui viendrait se superposer à celle déjà endurée avec le Covid. Ma philosophie, c'est de régler les problèmes lorsqu'ils se présentent. Je préfère donc attendre de voir ce qui va se passer."

Du "contrat du siècle" au chômage partiel

Une position d'abord confortée par le faible impact direct de l'événement sur l'équipe cherbourgeoise : "Nous avions peu de personnel mobilisé jusqu'ici. Nous venions juste de remporter un appel d'offres pour les emménagements, une mission qui devait débuter en novembre." En revanche, le site australien d'Ingeliance a été bien plus impacté. Et l'impact financier pour le groupe, "s'il n'est pas négligeable, n'est pas différent de celui d'un contrat où l'on n'est pas retenu", souligne le directeur.

"Cette annonce a été brutale, nous l'avons vécue très difficilement"
Serge Boniface, directeur général du groupe Fiva

L'annonce du retrait de l'Australie a été plus mal vécue du côté du groupe cherbourgeois Fiva (270 salariés), spécialisé en ingénierie et services. "Cela a été une surprise totale, nous venions de terminer une première phase d'études pour Naval Group et allions passer à la suivante de façon imminente. Cette annonce a été brutale, nous l'avons vécue très difficilement", décrit le directeur général Serge Boniface. Engagé sur les études avec Naval Group, le groupe Fiva avait déjà détaché une quinzaine de personnes sur le sujet et aurait dû en compter 25 dès le mois d'octobre. "C'est un trou d'air non prévu qui a entraîné la mise en chômage partiel d'une partie de l'équipe."

Si plusieurs sociétés d'ingénierie à Cherbourg et à Nantes (dont le nombre n'est pas connu exactement, Naval Group n'ayant pas donné de précisions sur ce sujet) sont donc directement touchés par la perte de ce contrat, les entreprises industrielles n'ont pas à faire brutalement machine arrière suite à l'annulation du contrat, la phase industrielle n'ayant pas débuté.

Naval Group a signé un contrat avec l'Australie prévoyant la livraison de 12 sous-marins de type Barracuda.
Naval Group a signé un contrat avec l'Australie prévoyant la livraison de 12 sous-marins de type Barracuda. - Photo : Naval Group

Pour autant, ce sont des milliards d'euros de chiffres d'affaires qui s'éloignent pour l'industrie française, mais pas que. En mars 2021, Naval Group et le gouvernement australien avaient signé un accord pour qu'au moins 60 % de la valeur du contrat pour les douze futurs sous-marins soit dépensée en Australie, le reste devant revenir aux entreprises françaises. Une perte sèche dont s'inquiète Xavier Prevost, président de la CPME Normandie : "C'est un mauvais coup porté à l'économie française. Et si Naval Group est le premier à en subir les conséquences, il est vraisemblable que des indemnités de rupture viendront compenser au moins une partie des sommes déjà engagées. Mais il y a aussi un impact direct sur les PME du Cotentin". Naval Group avait déjà créé près de 300 emplois directs en Australie sur le chantier naval d'Osborne et prévoyait de doubler ses effectifs lors de phase de construction de la section de qualification de coque des sous-marins en 2023 et la découpe de la première coque épaisse en 2024.

Des impacts indirects plus importants

Pascal Mesnil, le directeur opérationnel du site Ingeliance de Cherbourg, se montre plus inquiet des conséquences indirectes de l'arrêt du contrat des sous-marins : "Naval Group va sûrement réduire la part de sous-traitance pour y réaffecter en interne les moyens d'ingénierie qui étaient mobilisés sur le programme des sous-marins australiens (environ 350 personnes sur le site Naval Group de Cherbourg, NDLR). Il va se passer plusieurs semaines avant d'y voir plus clair et savoir si Naval Group peut repositionner des éléments des sous-traitants sur d'autres activités. Au final, plus de 10 % de notre effectif pourrait être touché au sein de notre agence de Cherbourg".

La suite de ce coup de tonnerre inquiète aussi fortement Serge Boniface, du groupe Fiva, dont la stratégie dépendait en partie de ce contrat phare : "Nous nous demandons ce qui va se passer pour les sous-traitants de Naval Group. C'était un beau projet avec des plans de charge rêvés."

Seule solution immédiatement envisageable pour compenser la perte d'activité liée au contrat, l'accélération du programme des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de troisième génération (SNLE3). "Le programme était attendu pour 2023, avec un volume d'activité important. À présent, nous espérons un démarrage plus rapide, dès 2022, notamment sur la conception de phases d'avant-projet et d'études fonctionnelles. Ce qui permettrait à une partie de notre équipe de retrouver du travail", espère Pascal Mesnil d'Ingeliance. Une compensation "indispensable" pour le directeur général de Fiva : "Le lancement de ce programme serait un minimum pour nous. Il nous permettrait de replacer une partie de nos personnels, mais ne sera sûrement pas suffisant pour compenser notre perte d'activité, d'autant que Naval Group doit aussi réintégrer ses personnels sur de nouveaux projets comme celui du SNLE3. Il y a un effet domino."

Naval Group "défendra ses droits"

"Il s'agit d'une décision avant tout stratégique et politique, élaborée, dans le plus grand secret, par l'Australie", souligne Pierre-Eric Pommelet, PDG Naval Group
"Il s'agit d'une décision avant tout stratégique et politique, élaborée, dans le plus grand secret, par l'Australie", souligne Pierre-Eric Pommelet, PDG Naval Group - Photo : Naval Group

Pour le PDG de Naval Group, Pierre-Eric Pommelet, intervenant lors des Naval Innovation Days le 7 octobre, l'annulation du contrat des sous-marins est "une décision avant tout stratégique et politique, élaborée, dans le plus grand secret, par l'Australie, et dans le cadre d'une alliance que nous avons découverte le 15 septembre. C'est un arrêt pour convenance, donc Naval n'est nullement en faute. Nous avions bien au contraire satisfait toutes les exigences du programme". Hasard des dates, le 15 septembre au matin, Naval Group recevait la validation technique de son programme de sous-marins et confirmait que "la définition technique (le design, NDLR) des appareils était conforme aux besoins" : "quelques heures plus tard, nous apprenions que le besoin avait changé. Une concurrence d'événements stupéfiante", regrette le PDG.

Pourtant, selon Naval Group, l'industriel "offrait […] à l'Australie la souveraineté dans ce domaine en prenant des engagements jamais pris par aucun industriel en matière de transfert de technologie, de contenu et d'emploi locaux." Le groupe industriel ajoute que "l'analyse des conséquences de cette décision souveraine australienne sera menée avec le Commonwealth d'Australie." "Il s'agit d'une situation inédite, mais le contrat que nous avions passé avec l'Australie prévoyait cette éventualité et notre entreprise défendra tous ses droits", confirme Pierre-Eric Pommelet. L'impact sur l'emploi chez Naval Group n'est pas encore clairement défini : entre 350 et 500 personnes selon les sources. Cependant, le carnet de commandes de Naval Group est, selon plusieurs sources, loin d'être vide. D'autant que l'industriel a signé, fin septembre, un contrat de 3 milliards d'euros avec la Grèce pour la livraison de trois frégates FDI-HN et une option pour une quatrième. La construction de ces navires doit être dévolue au chantier Naval Group de Lorient.

Cherbourg et Nantes touchés chez Naval Group

Le 15 septembre au matin, Naval Group recevait la validation technique de son programme de sous-marins et confirmait que "la définition technique des appareils était conforme aux besoins" : "quelques heures plus tard, nous apprenions que le besoin avait changé. Une concurrence d'événements stupéfiante ", regrette le PDG de Naval Group.
Le 15 septembre au matin, Naval Group recevait la validation technique de son programme de sous-marins et confirmait que "la définition technique des appareils était conforme aux besoins" : "quelques heures plus tard, nous apprenions que le besoin avait changé. Une concurrence d'événements stupéfiante ", regrette le PDG de Naval Group. - Photo : adrien daste 2017

Depuis cinq ans, les équipes de Naval Group en France comme en Australie étaient pleinement mobilisées sur le projet. La décision de Canberra aura donc de graves conséquences sur l'emploi sur les sites français de Naval Group. Le site de Cherbourg (Manche), qui conçoit les sous-marins Barracuda, étant le plus impacté : plus de 350 ingénieurs étaient mobilisés sur le design des sous-marins pour la première phase du projet. Le transfert de technologie avait débuté avec l'accueil de groupe d'ingénieurs australiens à Cherbourg en 2019. Face à cet événement inédit, l'industriel français devrait procéder à des redéploiements d'effectifs en interne sur d'autres projets.

Le site Naval Group de Nantes (Loire-Atlantique), qui emploie 1 000 salariés à Indret et 200 au Technocampus Océan, devrait également pâtir de la rupture du contrat australien. Produisant notamment les systèmes de propulsion des sous-marins Barracuda, il avait en charge l'étude du système de propulsion des sous-marins australiens et l'étude d'un banc d'essais qui devait être implanté sur le chantier australien à Adelaïde pour répondre à la volonté de l'État australien de maîtriser l'ensemble de la production et de se doter d'équipements industriels équivalents à ceux de Naval Group.

Le contrat signé par l'Australie avec Naval Group portait sur la construction de 12 sous-marins de dernière génération pour près de 35 milliards d'euros. 
Le contrat signé par l'Australie avec Naval Group portait sur la construction de 12 sous-marins de dernière génération pour près de 35 milliards d'euros.  — Photo : Naval Group

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