Bretagne

« Redonner la main à la Bretagne laboratoire de décentralisation »

Par Géry Bertrande, le 05 mai 2017

Co-auteur de l'ouvrage collectif « Du rêve aux possibles ! Le devenir breton », l'ex-patron d'Essilor se livre sur sa région natale. Il partage sa vision de l'économie et de la politique sur fond de mondialisation.
Le Journal des Entreprises, l'économie en régions — Photo : Le Journal des Entreprises



Vous êtes originaire de Malestroit (56) et très attaché à la Bretagne, bientôt reliée à 1 h 25 de Paris par la LGV, quelle est votre vision de son développement économique actuel ? Je pense que le Grand Ouest a un énorme potentiel. C'est très bien que le TGV y arrive plus vite, d'autant plus que le bout de la Bretagne était un peu enclavé. En réalité, il faut complètement revoir les choses. Moi, j'aurais investi dans un bon port à Brest où nous avons des coûts de transport élevés. Le coût du kilo de cochon envoyé à Shanghai devrait être plus bas que le même kilo envoyé à Marseille. Il faut aussi désenclaver la Bretagne en l'ouvrant sur la mer, un atout colossal pour la région. La France est la deuxième surface maritime au monde ! Bien sûr qu'il faut rattacher la Bretagne à Paris, mais aussi l'ouvrir au monde. C'est plus parlant et, côté business, sans doute beaucoup plus fort pour les agriculteurs bretons de les placer à 50 euros la tonne du monde entier... Bravo pour la LGV Ouest, mais la Bretagne reste quand même au centre sur la carte du monde ! L'Asie est beaucoup plus proche qu'on ne le croit et les USA à deux doigts. Le vrai défi, c'est la mondialisation et il ne faut pas en avoir peur.
Vous avez participé à un ouvrage collectif sur le devenir breton avec Alain Glon et Jakez Bernard, entre autres, en quoi a consisté ce travail ?

J'ai trouvé cette initiative formidable. Personnellement, j'ai eu la chance d'assister à une mondialisation heureuse dans toutes les entreprises où j'ai travaillé, dont Essilor et Beneteau, qui ont commencé tout petit. Ce sont devenus des leaders mondiaux qui ont centuplé en 40 ans. Les Français sont extrêmement doués dans la mondialisation, qui est une chance prodigieuse. C'est en mondialisant une entreprise qu'on libère sa créativité et qu'on avance. Les belles idées se diffusent. L'entreprise, c'est toujours au départ une idée de la part d'un génie qui a perçu et développé ce que les autres n'ont pas vu. Le monde est avide de nouveautés. En Chine, j'ai assisté à un concert de Yehudi Menuhin et Isaac Stern qui faisaient pleurer les Chinois avec du Mozart. La Bretagne a plein de talents et de trésors (tourisme, pêche, agriculture, industrie...) mais elle ne le sait pas. Pour les découvrir, il faut aller vers l'extérieur. À Vitré par exemple, Pierre Méhaignerie a compris ce qu'est une entreprise.

Que vous a inspiré la campagne pour l'élection présidentielle ?
Cette campagne indigne a empêché de parler des vrais sujets. Un président ne pourra rien faire dans cette cacophonie. Le vrai sujet c'est celui des déficits publics qui, depuis 40 ans, ont fait grimper la dépense publique. Si elle avait grimpé dans tous les pays du monde à la même vitesse, cela ne poserait pas de problème. Toutes les entreprises seraient chargées du même poids, mais notre sphère publique a grimpé beaucoup plus. Elle est 50 % plus lourde que la sphère publique allemande ou hollandaise. Donc, quand vous faites du cochon ou du lait et que vous devez porter des impôts 50 % plus élevés, cela vous plombe. Surtout que les normes européennes ont transformé tous les produits en commodités indifférenciées, sans valeur ajoutée. Les normes ont été utiles à la construction de l'Europe et de groupes comme Airbus, mais la machine est devenue complètement folle. La norme tue la différence et empêche la créativité.

Vous président, quelles seraient vos premières mesures ?
Sur le long terme, je mettrai dans la Constitution l'obligation pour tout membre de la fonction publique de démissionner s'il est élu. Notre plus grave problème est notre Parlement non représentatif mais sureprésenté de l'Administration et de la sphère publique. Le drame vient de là. Le problème, c'est le coût de la sphère publique. Nous avons vécu dans un esprit keynésien : la dépense publique est positive, donc dépensons et l'économie marchera. Cela ne fonctionne qu'en économie fermée. En économie ouverte, toute vente se fait en concurrence. Donc, si un État est plus lourd que l'autre, il plombe son industrie et son agriculture davantage encore, car elle représente 100 % de valeur ajoutée. Les dépenses publiques représentent en France près de 57 % du PIB, soit 13 points de plus qu'en Allemagne... Il faut donc diminuer notre sphère publique de 1 % tous les ans pendant 13 ans. Un effort de 25 milliards par an. Beaucoup de pays l'ont fait.

Et côté fiscalité ?
L'ISF est totalement injuste, tout comme le système de calcul des plus-values. Quand vous privez quelqu'un du fruit de son travail, vous le faites fuir. C'est stupide puisqu'en chassant les riches, on appauvrit le pays. La mère patrie spolie ceux qui ont créé la richesse. Il faut faire revenir les entrepreneurs. À l'inverse, les plus pauvres sont installés dans la précarité. Si on baisse les impôts exactement du même ordre que la dépense publique, l'économie continuera à avancer. Les pays qui ont fait cela connaissent une croissance forte. Avec le soutien des médias, en son temps, Schröder avait fait prendre conscience aux Allemands que la situation de son pays ne pouvait pas durer. Il faut tuer l'État Providence, concept selon lequel on fait croire que l'argent tombe du ciel, a détruit le pays. Tout le monde doit comprendre que la situation n'est pas tenable. Il nous faut un plan où personne n'est oublié, mais où même la personne la plus pauvre a un rôle à jouer. C'est criminel de la part de Bercy de dire qu'il n'y a pas de problème avec la dette. J'ai vécu des faillites d'État comme en Argentine. Ceux qui souffrent le plus dans ces cas-là sont les fonctionnaires.

D'autres mesures, notamment en faveur de l'emploi ?
À mon avis, il nous faut tendre vers le contrat de travail allemand, le plus intelligent : en échange d'une flexibilité demandée au salarié, celui-ci reçoit un intéressement au résultat et de l'actionnariat salarié. Par ailleurs, un statut comme l'auto-entrepreneur est génial pour une économie ubérisée. Il y a évidemment aussi l'éducation, domaine le plus grave. L'éducation ne marche bien qu'en concurrence avec le privé, comme c'est le cas par exemple en Bretagne et en Alsace. Le public n'est pas mauvais, mais jamais aussi bon que lorsqu'il est concurrencé ! L'éducation nationale a une grande part de responsabilité dans le chômage avec ses 83 % de parts de marché. Elle a eu toutes les cartes en main. Ce ne sont pas les élèves ni les professeurs, plein de dévouement, qui sont mauvais mais le système centralisé : une catastrophe !

Vous plaidez justement pour la décentralisation et le droit à l'expérimentation des territoires, expliquez-nous...
Je ne vois pas d'autres solutions. La Bretagne peut se proposer comme laboratoire de décentralisation. Nous pourrions y tester par exemple un contrat de travail breton plus flexible, un modèle d'éducation décentralisé, etc. Nous pourrions revendiquer le bonus de nos comportements, dans le secteur de l'assurance. Notre collectif connaît au moins une dizaine de sujets qui généreraient des économies. La France ne s'en tirera qu'en redonnant le pouvoir aux régions. Redonnons la main à la Bretagne !

Propos recueillis par Géry Bertrande
Du rêve aux possibles ! Le devenir breton (12?) : sous la direction de Marc Halévy, avec Jakez Bernard, Yves Brun, Jean-Pierre Coïc, Danielle Even, Xavier Fontanet, Alain Glon, Jean-Pierre Le Mat, Jean Ollivro, Claude Prigent. Contact : @email

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