Pays de la Loire

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Enquête Dans les Pays de la Loire, le long chemin des start-up agricoles pour fleurir

Par Rémi Hagel, le 03 mai 2022

Les Pays de la Loire sont des terres agricoles. Des start-up agricoles y éclosent. Eaden (72), Amiculteurs (53), Baoba (53), Aptimiz (49) déploient ainsi leurs activités de haute technologie numérique. Mais, comme le pointe un récent rapport de La Ferme Digitale, de nouveaux leviers doivent être mis en place pour que les jeunes pousses de l’agritech puissent véritablement s’épanouir.

Aptimiz propose une application pour aider les agriculteurs à organiser leur temps de travail sur la ferme.
Aptimiz propose une application pour aider les agriculteurs à organiser leur temps de travail sur la ferme. — Photo : Aptimiz

Baoba est né en 2019 de la rencontre entre un informaticien industriel et un ingénieur agronome, fils d’agriculteurs. Frédérick Mouvier et Mathieu Godet se sont associés pour créer un outil numérique qui permet à l’éleveur de regrouper les différentes données produites par ses ateliers. Leur analyse lui donne des leviers d’amélioration de performance. Basé en Ile-de-France, Baoba a déménagé une partie de son activité en Pays de la Loire en intégrant l’incubateur Village by CA Laval. "Ainsi, on est près de nos clients, dans un berceau d’élevage", explique Frédérick Mouvier. L’entreprise compte six salariés. "D’ici à cinq ans, on prévoit de fournir entre 10 000 et 20 000 fermes, soit un chiffre d’affaires de 8 à 10 millions d’euros. On serait alors 30 à 50 personnes". Avec une levée de fonds bientôt dans les cartons, Baoba est une start-up agricole type. Pleine de promesses, tout comme les opportunités de business qui s’ouvrent aujourd’hui au secteur de l’agritech.

Baoba agrège sur un smartphone les données de divers ateliers de production d’une ferme.
Baoba agrège sur un smartphone les données de divers ateliers de production d’une ferme. - Photo : Baoba

Des milliards sur la table

Car les lignes sont en train de bouger. Pour la première fois, le West Data Festival, qui s’est tenu en février à Laval, consacrait des conférences sur l’intérêt de l’intelligence artificielle pour l’agriculture. "Le marché de l’IA est estimé à 51 milliards d’euros en 2022 et 126 milliards en 2025", expose Xavier L’Hostis, de l’entreprise de services numériques Adventiel. L’agriculture est très concernée par ce sujet et la France, en tant que première puissance agricole de l’Union européenne, a une bonne carte à jouer. "Les start-up de la French AgriTech sont des atouts essentiels", assurait le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, lors du Salon de l’agriculture, le 1er mars dernier. Fin août 2021, le gouvernement a lancé la French AgriTech, une "dynamique collective vers un objectif commun d’accélération de l’innovation au service de notre souveraineté alimentaire". La French AgriTech va bénéficier du programme France 2030, dont le volet agricole sera doté de 2,3 milliards d’euros. Déjà, trois appels à projets thématiques sont en cours ; ils s’ajoutent à deux autres lancés fin 2021, dans le cadre du PIA4, avec des centaines de millions d’euros à investir. Le terreau est là. La France se positionne dans le top 6 mondial en termes d’investissements avec près de 1 milliard d’euros en 2021. Le pays compte 250 start-up, dont beaucoup nouent des relations étroites, presque intimes, avec le monde agricole.

De la ferme à la start-up

Au Mans, le Sarthois Thomas Decers a créé Eaden fin 2018. Avec trois salariés aujourd’hui, ce fils d’éleveurs, ingénieur agronome passionné de modélisation, propose ses services de support aux PME qui n’ont pas les moyens de salarier un analyste en interne. Eaden réunit des données éparses d’une entreprise, qui peut ensuite les analyser et en tirer des indicateurs de pilotage. Il s’appuie sur la ferme familiale, dont il est associé, pour s’inspirer et tester (comme l’a fait Mathieu Godet pour Baoba).

Dans l’agritech, les créateurs font le pont entre deux univers (l’agriculture et le numérique) et ont souvent une origine agricole. C’est aussi le cas des fondateurs d’Aptimiz, qui proposent un outil de gestion du temps de travail dédié au monde agricole. Tous les trois sont d’anciens étudiants de l’École supérieure d’agricultures d’Angers (ESA)… et tous les trois sont fils d’éleveurs.

Les trois créateurs d’Aptimiz sont fils d’éleveurs, anciens étudiants de l’École supérieure d’agricultures d’Angers. Leur start-up est accueillie par l’incubateur de l’ESA.
Les trois créateurs d’Aptimiz sont fils d’éleveurs, anciens étudiants de l’École supérieure d’agricultures d’Angers. Leur start-up est accueillie par l’incubateur de l’ESA. - Photo : Aptimiz

Un secteur moins séduisant

La nature agricole de ces start-up n’est pas sans effet sur leur parcours. Les chiffres plutôt flatteurs de l’agritech française sont atténués par quelques réalités moins pétillantes, pointées par le rapport de l’association La Ferme Digitale, dans le cadre de la French AgriTech, et présenté au Salon de l’agriculture. Le rapport liste plusieurs points faibles à améliorer, dont l’accompagnement, le financement et le recrutement. "Il y a difficulté à trouver des talents pour embaucher dans les start-up. C’est dramatique. Tous secteurs confondus, il y a une pénurie de développeurs. Et en plus, par rapport à d’autres secteurs, comme le luxe, l’agriculture n’est pas celui qui paie le plus", constate Hervé Pillaud. Ancien agriculteur, ce Vendéen a été l’un des rédacteurs du rapport de La Ferme Digitale. "Chez Baoba, nous avons pour l’instant réussi un recrutement de qualité parce que nous avons un faible effectif", commente Frédérick Mauvier, également membre du bureau de la Ferme Digitale. "Mais pour la deuxième phase, quand il faudra aller vite, on risque d’avoir des problèmes pour trouver des gens suffisamment formés à l’agriculture et au numérique. Il y a un manque de cette double culture". Armand Sachot, cofondateur d’Aptimiz, appuie : "Il y a beaucoup d’entreprises qui recrutent et on en fait les frais. Nous n’avons pas forcément les moyens de mettre ce qu’il faut sur la table pour recruter."

Du soutien au démarrage

Autre levier à actionner pour aider les jeunes pousses de l’agritech : l’accompagnement. Comme pour les start-up des autres secteurs d’activité, les soutiens à la création d’entreprise ne manquent pourtant pas. "Au démarrage, j’étais presque surpris de toutes ces structures qui accompagnent", confie Thomas Decers, qui a intégré Le Mans Innovation. De son côté, Amiculteurs, une start-up mayennaise qui a développé une plateforme collaborative pour faciliter le travail en groupe, a frappé à la porte de Laval Mayenne Technopole. "On avait l’idée. Eux nous ont accompagnés dans les différentes étapes, permis de créer notre société, de rechercher de premiers financements et construire notre solution numérique", déroule Ambroise Garnier, l’un des fondateurs.

Mais "on manque de structures dédiées. Le Village by CA est l’une des plus connues (créée par le Crédit Agricole, NDLR). Ils sont bons pour toute la partie générique des start-up, mais pour les problématiques agricoles, il manque quelque chose", estime pour sa part Hervé Pillaud. Pour beaucoup de start-up de l’agritech, la connaissance du monde agricole vient du bagage même des créateurs. Certaines entreprises comme Aptimiz, parviennent à bénéficier de coups de pouces très spécialisés, comme celui de l’incubateur de l’ESA d’Angers : "L’avantage pour les entreprises incubées est la proximité des enseignants, des labos de recherche, et de tout l’écosystème de l’ESA", décrit Nicolas Brouté, responsable de l’incubateur. "Nous leur apportons aussi la possibilité de mise en relation grâce à notre réseau".

L’éleveur vendéen Hervé Pillaud a été nommé membre du Conseil national du numérique.
L’éleveur vendéen Hervé Pillaud a été nommé membre du Conseil national du numérique. - Photo : Hervé Pillaud

Convaincre les investisseurs

Le financement des agritech est également un sujet. Aptimiz lance une levée de fonds d’un million d’euros, comme cinquante entreprises du secteur chaque année en France. Ce n’est pas gagné d’avance. "Pour la foodtech, on trouve plus facilement des financements car ça touche les gens et c’est plus à la mode. Pour le milieu agricole, c’est plus compliqué et cela fait peut-être moins rêver les investisseurs", tente d’expliquer Armand Sachot. "La majorité des fonds connaissent peu l’agriculture. Notre marché, c’est 25 000 groupes, c’est une petite cible. C’est moins attrayant pour un investisseur", renchérit Ambroise Garnier. "Par ailleurs, ce que nous proposons n’est pas révolutionnaire technologiquement, notre force c’est notre très bonne connaissance du monde agricole, qui répond à un parcours utilisateur. À nous de savoir adapter notre discours auprès des investisseurs".

Start-up et agriculture : un autre rapport au temps

Nicolas Brouté, responsable de l’incubateur de l’ESA d’Angers, constate que les start-up de l’agritech "ne peuvent pas être jugées avec la même grille de lecture que les autres start-up. Dans le milieu agricole, il n’y a qu’une fenêtre de tir par an lorsque la solution est liée à la saisonnalité. Ce n’est pas du tout la même échelle d’itération qu’une start-up qui va pouvoir effectuer des tests très régulièrement". Même constat de Frédérick Mouvier (Baoba/La Ferme Digitale) : "Le pas de temps est très long. Une saison ne revient qu’une fois par an, on ne peut pas faire des itérations tous les jours, et on dépend aussi d’aléas climatiques." "Les cycles sont beaucoup plus longs", abonde Armand Sachot, co-fondateur d’Aptimiz. "Une application qui travaille sur la météo va procéder sur un an, comme pour la culture du blé par exemple. Nous sommes très dépendants des cycles".

Pour Amiculteurs, le temps semble long aussi, cela est surtout lié à la temporalité inhérente de leur clientèle : les groupes de travail agricoles. Si une structure est intéressée par l’application, elle doit identifier ses animateurs, qui doivent à leur tour la proposer aux agriculteurs qui participent à ce groupe, dont les rencontres sont généralement espacées. "Deux mois pour eux, c’est normal. Pour une start-up, c’est beaucoup !" Au final, "quand un contrat débouche un an après le premier contact, on est content !", témoigne Ambroise Garnier.

Derrière ce constat, une conséquence : "Les investisseurs s’intéressent mais différemment, car il y a plus d’inertie. Le taux de retour est donc nécessairement plus long", pointe Armand Sachot. Frédérick Mouvier abonde : "Les investisseurs sont plus frileux pour l’agritech parce que leurs gains potentiels ne sont pas si élevés, et que le pas de temps est long".

Les applications numériques peuvent permettre aux éleveurs d’optimiser leur temps de travail, d’analyser des résultats de production, etc.
Les applications numériques peuvent permettre aux éleveurs d’optimiser leur temps de travail, d’analyser des résultats de production, etc. - Photo : Jean-François Michel

Pas de licorne avec des vaches

Passer la marche supérieure n’est pas encore à l’ordre du jour pour ces petites entreprises. À cette échelle, l’écosystème pêche, constate la Ferme Digitale : "L’agritech ne représente que 6 % des fonds levés par les start-up françaises sur ces six dernières années". Les levées de fonds sont même moins nombreuses depuis deux ans. "Dans les trente-deux licornes que compte la France aujourd’hui, nous n’en trouvons qu’une émanant de l’agritech (Swile)". "Dans le privé, il n’y a rien de structuré pour aller au-delà de la série A pour les levées de fonds", juge Hervé Pillaud. "Si une entreprise a besoin de lever 300 ou 400 millions d’euros pour devenir une licorne, elle ne va pas trouver en France les fonds suffisants. Nous avons exprimé la volonté de faire émerger cinq fonds de 200 millions d’euros. De grosses structures agricoles comme Unigrains, Avril, Groupama, Crédit Agricole, Capagro, etc. ont des fonds, mais agissent chacun de leur côté. Il n’y a pas la volonté de faire une équipe de France".

Pour Thomas Decers (Eaden), tout cela semble bien lointain. "Je préfère décrocher des contrats et mettre du monde en face plutôt que de lancer une levée de fonds à 300 000 euros, recruter, sans savoir si l’activité suit. Je suis peut-être une low start-up" sourit-il. "Ce doit être mon côté paysan, je veux garder les pieds sur terre".

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