Industrie

Rhône : Sur la zone Seveso de Feyzin, le casse-tête des expropriations d'entreprises

Par Audrey Henrion, avec Pierre Tiessen, le 17 février 2017

L'un des plus importants plans de prévention des risques technologiques (PPRT) de France s'organise autour de la zone industrielle de Feyzin (Rhône), précisément sur l'Ile de la Chèvre face à la raffinerie Total. Trois entreprises regroupant 200 salariés doivent déménager avant fin 2019. Récit de leur parcours du combattant.
Le Journal des Entreprises, l'économie en régions — Photo : Le Journal des Entreprises

Depuis la catastrophe de l'usine AZF à Toulouse en septembre 2001 (31 morts, 2.500 blessés) et la loi Bachelot de juillet 2003, plus de 15 ans se sont écoulés. Mais depuis le 19 octobre dernier un plan de prévention des risques technologiques (PPRT) se met en place autour des zones à risque industriel élevé. Une accélération liée à l'arrivée il y a trois ans de Ségolène Royal comme ministre de l'Environnement. C'est elle qui aurait réinvesti ce sujet et demandé aux services de l'État de relancer les procédures de diagnostic.

Conséquence, ces derniers mois, tout s'est accéléré du côté de Feyzin, dans la zone classée Seveso et située le long de l'A7 où usinent Arkema, Total ou Solvay... Ici, beaucoup se souviennent encore de ce 4 janvier 1966 et l'explosion de la raffinerie qui avait coûté la vie à 18 personnes et fait 82 blessés. Les études de dangerosité conduites depuis des mois par les experts de la direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dréal) sur les conséquences d'un accident industriel ont établi une " carte de phénomènes ". Elles concernent la toxicité, la surpression et le risque thermique et mesurent l'intensité et la probabilité dudit phénomène.

Trois entreprises expropriées

Pour la zone, le verdict est tombé : 6.000 logements doivent être " renforcés ". Une trentaine d'entreprises devront prendre des mesures de protection des salariés via des constructions d'abris, protection des vitres et autre renforcement de murs. Et trois font l'objet d'une procédure d'expropriation qui doit être mise en oeuvre avant fin 2019. Il s'agit des trois entreprises Domaine de Chapelan, ITC et Plymouth, situées sur l'Ile de la Chèvre, représentant 200 salariés à elles trois, qui doivent quitter les lieux dans les mois qui viennent. Pour elles et leurs salariés, le danger létal est potentiellement immédiat. En cause, ces sortes de grosses bonbonnes qui font face à l'Ile de la Chèvre. Elles contiennent du gaz de pétrole liquéfié (GPL) qui, en explosant, produiraient ce que l'on nomme un « blève » dégageant une forte pression, de la chaleur intense et des projections « missiles ».

Problème : les 200 salariés qui travaillent dans ces trois entreprises ne sont pas prêts à parcourir des kilomètres pour rejoindre leur nouveau site. Les activités sont aussi très exigeantes en termes de superficie et de solidité des terrains. Les trois dirigeants avaient initialement pris le parti de s'unir pour peser dans les choix et exiger des indemnisations à la hauteur des frais engagés. Mais se sont ravisés et suivent désormais leur propre chemin.

Un déménagement à 5 millions d'euros

L'une, le Domaine de Chapelan s'étale sur 20 hectares et cultive un million de végétaux en pots. Seule la largeur du Rhône, soit 350 mètres, sépare cette pépinière du danger du blève. dont le simple déménagement entraînerait selon les premiers devis un coût de 4 à 5 millions d'euros, l'équivalent d'un an de chiffre d'affaires (pour 170.000 euros de résultat net). Son dirigeant, Pierre de Prémare, et son numéro deux, Pierre-Edouard Riffaud, soutenus par les 50 salariés, n'ont pas attendu les avis officiels d'expulsion pour lancer des démarches. « Nous assistons à des réunions fréquentes avec les services de l'Etat, le préfet Xavier Inglebert. Nous avons identifié deux terrains pouvant nous accueillir. Il reste désormais à obtenir les autorisations des Domaines et surtout sécuriser un tour de table financier avec les parties prenantes pour nous permettre de supporter les coûts de cette opération » souffle Pierre-Edouard Riffaud, qui consacre depuis des mois la moitié de son temps à ce dossier et commence à chiffrer le manque à gagner lié à l'absence de nouveaux projets. Mais l'homme est optimiste. En janvier s'est tenue une réunion avec tous les acteurs du dossier : la Compagnie Nationale du Rhône (CNR) qui loue le terrain au Domaine de Chapelan, le groupe Total qui est à " l'origine " de cette situation, mais aussi l'État, la Région et Lyon Métropole. Selon Joël Prillard, directeur de la Direction départementale des territoires du Rhône, les négociations se déroulent dans un « bon climat partenarial ». Il semble se dessiner un tour de table financier et un atterrissage en douceur à quelques kilomètres de l'Ile de la Chèvre sans conséquence majeure pour les salariés.

"On attend"

Autre stratégie, celle adoptée par l'entreprise de chaudronnerie industrielle ITC, diamétralement opposée à la précédente. Cette PME (12 millions d'euros de chiffres d'affaires) dont la majorité des 80 salariés intervient en site industriel à risque (chimie, nucléaire) est dirigée par Franck Bernardi, un actionnaire unique assez peu présent dans les murs. C'est Sylvie Olivier, la responsable administrative et financière qui est en charge du dossier. Selon elle, aucun courrier officiel ne lui serait parvenu, ce que conteste la préfecture. Conséquence, aucune démarche n'a pour l'heure été entamée par la PMI, y compris pour engager le dialogue avec les autorités. « On ne cherche rien, on attend » indique la DAF.

"De cette crise doivent naître des opportunités"

Pour Plymouth, l'histoire est un peu différente. Cette entreprise dirigée par Mounir Saad depuis 4 ans (70 salariés, 12 millions d'euros de CA) est installée sur l'Ile de la Chèvre depuis 1935, « bien avant l'installation de la raffinerie Total », indique la numéro deux en charge du dossier, Magali Duperray. Son activité se décline en quatre spécialités. Un savoir-faire revendiqué comme unique en France : la fabrication de caoutchouc dont sont issues des bandes élastiques très fines destinées au textile ou aux couches culottes. Dans le secteur du BTP, Plymouth fabrique aussi des plaques de protection des réseaux enterrés, il pratique également l'enduction et le contre-collage de tissus pour le traitement antitache, anti déperlant etc.

Son site de 13 hectares accueille surtout « des machines dont certaines sont intransportables comme des gros mélangeurs, des fours, des découpeuses », poursuit l'adjointe. Pour celle-ci, la solution pourrait finalement être moins radicale qu'elle ne le craignait il y a encore quelques jours. « Pour Plymouth, le risque est seulement thermique, précise le préfet Xavier Inglebert contacté par nos soins. Le choc et les ondes ne toucheraient pas l'entreprise. Ainsi la solution pourrait être de renforcer les murs, nous allons étudier cette possibilité. Mon état d'esprit est que de cette crise doivent naître des opportunités. Plymouth, comme les autres, ne sortiront pas par le bas de cette aventure ».

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