Investissement

Cinémas art et essais : La guerre des toiles à Grenoble

Par la rédaction, le 08 juin 2012

Le paysage des salles art et essais évolue sur Grenoble avec l'agrandissement du cinéma associatif Le Méliès et la vente du Club par Pathé à des indépendants. Des tensions apparaissent dans ce secteur culturel qui pèse plus de 16M€. Anne-Gaëlle Metzger
Le Journal des Entreprises — Photo : Le Journal des Entreprises

L'un appartient à une importante association éducative, l'autre est une entreprise privée indépendante. L'un bénéficie de subventions municipales, l'autre pas. L'un va rentrer dans des locaux flambant neufs dans le quartier rénové de Bonne avec pour voisins de grandes enseignes commerciales, quand l'autre doit engager d'importants travaux de rénovation pour rester attractif dans le quartier Berriat, constitué de petits commerces traditionnels. Les deux se sont engagés dans un pari culturel et économique et devront se faire face, sans perdre de vue le multiplexe Pathé ni le groupe Adira et son cinéma la Nef. Le Méliès et le Club peuvent se partager un public d'amateurs éclairés du cinéma art et essais en affûtant leurs différences, ou se déclarer une guerre de tranchées dont aucun ne sortira indemne.




Le pari de la qualité

L'indice de fréquentation des salles obscures (rapport entre le nombre d'entrées et la population d'une zone géographique donnée) est de 8,73 sur Grenoble, soit un taux élevé. En 2011, les cinémas de l'agglomération comptabilisaient 2,379millions d'entrées pour une recette globale de 16,42M€. Sept établissements, représentant 31salles et 5.711 fauteuils, se partagent cette manne. Mais seuls deux établissements sont aujourd'hui labellisés art et essais, le Méliès et le Club. Créé en 1952, le Club (huit salariés) était jusqu'en mars dernier propriété du groupe Gaumont Pathé. Mais celui-ci estimait que ces cinq salles ne survivraient pas à l'agrandissement du Méliès. Patrick Ortega, directeur du Club, refuse de laisser mourir ce cinéma et le rachète avec deux amis, Pierre de Gardebosc, programmateur et exploitant de salle à Romans (26), et Martin Bidou, exploitant à Paris et distributeur de films. «Ce n'est pas un investissement, c'est pour faire vivre un lieu», affirme-t-il. Et c'est vrai qu'en plus du prix de rachat, non communiqué, les trois associés doivent investir 1M€ pour le passage au numérique et les divers travaux de rénovation. «L'équilibre financier passe par des films qui génèrent des entrées importantes pour pouvoir projeter d'autres films pour un public extrêmement réduit, reconnaît le directeur. Dans un secteur concurrentiel, il faudra faire des choix, travailler la programmation, les événements autour des films et la qualité des salles et de l'accueil. Chez nous, pas de pop-corn!» Il vise 140.000 spectateurs annuels, autant que sous la férule de Pathé. «La première année sera critique, car tout arrive en même temps: le passage au numérique, les travaux, la concurrence... J'espère une concurrence loyale», avance prudemment Patrick Ortega. Cette concurrence est incarnée par Bruno Thivillier, directeur du Méliès, qui déménage à la mi-juin. «C'est un cinéma qui fera date, assure le dirigeant, avec l'originalité du cinéma d'auteur mais dans le champ commercial. Ce sera à la fois un lieu de diffusion et de formation.» Avec trois salles, contre une auparavant, un café, une librairie et deux lieux d'éducation à l'image, le nouveau Méliès représente 2,4M€ d'investissements, sans compter les murs (détenus à 49% par la Caisse des dépôts et à 51% par la Ligue).




Subventions municipales

«C'est un vrai challenge pour nous», reconnaît Franck Présumey, directeur général de la Ligue de l'enseignement Isère (50salariés, 6M€ de budget), association loi 1901 dédiée aux actions éducatives et propriétaire du Méliès. Depuis trois ans, elle fait face à une situation économique difficile. «Nous sommes attentifs à nos finances, tout en poursuivant notre développement. Le Méliès est déficitaire. Nous devions donc soit grandir, soit mourir! Nous détenons aujourd'hui à peine 2% du marché cinématographique grenoblois, et visons 3 à 4% demain, avec 150.000entrées annuelles d'ici à trois ans, contre 50.000actuellement.» Il réfute vivement les soupçons de concurrence déloyale induits par les subventions reçues des collectivités. «Nous ne travaillons pas avec l'argent public. Les subventions ne concernent que la partie éducation.» Le Méliès est en effet le coordinateur isérois du dispositif national d'accès à l'image pour les scolaires, et perçoit à ce titre 10.000€ de subventions annuelles du ministère de la Culture. Ce cinéma a toutefois perçu 600.000€ de subventions (Ville de Grenoble, conseil général et conseil régional) pour son extension. Mais l'aide sélective du Centre national du cinéma pour la construction de nouvelles salles lui a échappé... Alors, concurrence déloyale ou pas? «C'est un vieux débat entre le privé et l'associatif, soupire Antoine Trotet, conseiller cinéma de la Drac Rhône-Alpes. De mon point de vue, il n'y a pas de différence entre les relations commerciales et l'accès aux films. À chacun de trouver sa place dans une concurrence non frontale.» D'autant plus que le Pathé et la Nef les attendent au tournant, et qu'en cas de déception, le public saura se tourner vers les autres salles diffusant des films art et essai sur l'agglomération.

Le Journal des Entreprises — Photo : Le Journal des Entreprises

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