Vosges

BTP

Serge Cunin redonne vie à Weisrock avant de passer la main

Par Lucas Valdenaire, le 04 mars 2021

Le groupe vosgien de BTP Cunin a fait le pari de reprendre le spécialiste de la charpente Weisrock en pleine crise sanitaire. Un dernier défi pour Serge Cunin, PDG de l'entreprise, qui s'apprête à passer le flambeau à son fils Jules et à son associé Laurent Morlot. Il fait de cette acquisition la pierre angulaire de la réorganisation du groupe.

Serge Cunin se prépare à céder son entreprise vosgienne de BTP à son fils Jules et son associé Laurent Morlot, actuel dirigeant de la filiale Weisrock.
Serge Cunin se prépare à céder son entreprise vosgienne de BTP à son fils Jules et son associé Laurent Morlot, actuel dirigeant de la filiale Weisrock. — Photo : Lucas Valdenaire

Le pari était risqué : racheter une société de 55 salariés à la barre du tribunal le 1er avril 2020, au premier pic de l’épidémie de Covid-19. C’est ce qu’a entrepris Serge Cunin, PDG du groupe de BTP portant son nom (CA : 35 M€ ; effectif : 280), basé à Contrexéville (Vosges). En ligne de mire, le fabricant de charpentes en lamellé-collé Weisrock, situé à une centaine de kilomètres, à Saulcy-sur-Meurthe. "Nous avons mis 200 000 euros pour reprendre l’actif et emprunté 1,8 million d’euros pour relancer la machine", compte-t-il.

L'entreprise Weisrock fait partie des sept premiers lauréats du fonds d'accélération des investissements industriels dans les territoires.
L'entreprise Weisrock fait partie des sept premiers lauréats du fonds d'accélération des investissements industriels dans les territoires. - Photo : Philippe Bohlinger

Une reprise dans l'urgence

Le chèque est signé au moment du premier confinement. L’usine, à peine rachetée, doit fermer. L’ensemble du personnel se retrouve au chômage partiel. "La douche froide", pour le patron vosgien, qui ne pouvait imaginer pire scénario. "Avant notre arrivée, l’entreprise affichait 10 millions d’euros de chiffre. En février 2020, le carnet de commandes est tombé à 2,5 millions. Au 15 avril, il dépassait à peine le million." La mission commerciale est confiée à Laurent Morlot, directeur associé du groupe Cunin, désormais à la tête de Weisrock.

"Dans ce contexte de crise, le PGE nous a vraiment aidé à redémarrer"

Ce n’est qu’au 11 juin que les lignes de production reprennent du service. "Il faut du temps pour remettre en route une usine comme Weisrock. Avec notre système de biomasse, nous devions chauffer tous les halls à une vingtaine de degrés pour que le bois soit à température." En tout, le fabricant sera resté près de trois mois à l’arrêt total. "Et pendant ce temps, les frais fixes continuaient de courir, rappelle le dirigeant. C’est pourquoi nous avons sollicité un prêt garanti par l’État. Dans ce contexte de crise, le PGE nous a vraiment aidé à redémarrer".

Cinq millions d’euros sur cinq ans

Un an plus tard, l'activité est relancée et les investissements se succèdent chez Weisrock. "Quand j'ai décidé de reprendre l'affaire, on m'avait traité de fou ! Mais je ne pouvais pas manquer l'opportunité d'acheter un tel outil en état de fonctionnement, avec un vrai bureau d'études et une usine aussi bien pensée", plaide Serge Cunin. Avec quelques bonnes surprises à la clé... "Claude Weisrock a été précurseur dans l'intégration du bois dans la construction, raconte Serge Cunin. Nous avons découvert que plusieurs de ses brevets collaient parfaitement au marché actuel."

Weisrock participe à la construction de structures très diverses dans des gymnases, des auditoriums, des maisons de retraites ou encore des haras comme ici à Marseille. 
Weisrock participe à la construction de structures très diverses dans des gymnases, des auditoriums, des maisons de retraites ou encore des haras comme ici à Marseille.  - Photo : Weisrock

Le deuxième confinement n’a pas modifié les objectifs du dirigeant vosgien : cinq millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020, le double en 2021. Pour cela, cinq collaborateurs ont été recrutés (cinq autres sont prévus pour cette année) et des investissements engagés. "Nous voulons donner à l’usine une nouvelle jeunesse, lance Serge Cunin. Certaines machines sont archaïques et encore beaucoup de tâches sont faites à la main. Par exemple, nous avons un expert qui indique l’endroit de coupe à la craie. En modernisant ce poste, nous espérons gagner dix centimètres par lamelle. Au final, l’économie sera énorme." Un nouvel aménagement du site est également prévu pour optimiser la production. Enfin, l’acquisition d’un tout nouveau centre d’usinage est à l’étude.

Au total, le groupe prévoit d’investir cinq millions d’euros en cinq ans chez Weisrock et l’État y prend sa part : une subvention de 500 000 euros lui a été accordée au titre du plan de relance national. Malgré le contexte actuel, Serge Cunin se veut optimiste. "Le marché est là pour au moins dix ans, assure-t-il. Les entreprises sont à saturation et nous devrions pouvoir augmenter nos prix. Nous finirons par sortir du bois avec une marge plus que convenable". De quoi espérer rembourser ses engagements auprès des banques et surtout laisser à ses successeurs une activité en plein essor.

"Une transmission, ça s’accompagne, surtout quand elle se fait d’homme à hommes"

Car celui qui fêtera ses 64 ans en avril annonce son départ prochain à la retraite. Mais Serge Cunin ne compte pas céder le groupe familial à son fils Jules et à son associé Laurent Morlot sans avoir préparé le terrain. Un plan de réorganisation du groupe est en application depuis plus d’un an et l’acquisition de Weisrock en est la pierre angulaire. "Une transmission, ça s’accompagne, explique le sexagénaire. Surtout quand elle se fait d’homme à hommes. Bien sûr, j’aurais pu vendre à un groupe financier et récupérer beaucoup plus d’argent. Mais ce ne sont pas mes valeurs et je ne veux pas que l’entreprise perde son ADN." De leurs côtés, Jules Cunin et Laurent Morlot viennent de monter au capital à hauteur de 30 % via la holding "Cunin Morlot".

La charpente du pavillon de l'Utopie à Lisbonne (1998) et ses 150 m de portée est signée Weisrock.
La charpente du pavillon de l'Utopie à Lisbonne (1998) et ses 150 m de portée est signée Weisrock. - Photo : Weisrock

Un plan et trois axes de travail

Cette transmission, en douceur, s’articule autour de trois axes stratégiques définis dès 2018. Historiquement tournée vers le génie climatique et l’enveloppe du bâtiment (secteur renforcé par l’acquisition de l’entreprise spinalienne Couvracier fin 2019), le groupe Cunin souhaite désormais développer ses activités de construction générale d’entreprise. "Nous voulons répondre à de la conception-construction sur tout ce qui n’intéresse pas les grands groupes, indique le patron vosgien. Autrement dit, des affaires intermédiaires entre 3 et 10 millions d’euros sur des marchés privés et industriels." Sur ce segment, Serge Cunin espère passer de cinq à dix millions de chiffre d’affaires d’ici deux ans.

Entre temps, des investissements seront débloqués pour renouveler le parc voitures et l’outillage. L’informatique sera totalement renouvelée avec la numérisation 3D des chantiers et la mise en place de tableaux de bords automatiques pour les chargés d’affaires. Serge Cunin compte également mettre l’accent sur ses activités de maintenance. En ce sens, un rachat externe est envisagé. Les ambitions du groupe sont aussi tournées vers l’international (sur 280 salariés, la société en compte 80 à l’étranger, répartis dans sept agences : Russie, Ukraine, Algérie, Tchad, Côte d’Ivoire, Sénégal et Éthiopie). Pour cela, la direction vient de s’inscrire au programme d’accompagnement à l’export Stratexio Lorraine, lancé par le Medef début 2021.

Serge Cunin souhaite également amorcer un dernier virage : celui de l’amélioration de l'impact environnemental de l'activité de son groupe. "Pour répondre à la RT 2020 (réglementation thermique visant à améliorer les performances énergétiques des constructions, NDLR), nous devons intégrer de nouveaux critères comme le bilan carbone. C’est pourquoi les alliances bois-métal et bois-béton auront un rôle majeur dans les dix ans à venir. L’opportunité Weisrock ne pouvait pas mieux tomber". Et c’est aussi pour améliorer son bilan carbone que Serge Cunin travaille sur l’origine de ses matières premières : "Pour privilégier le bois vosgien, nous repensons l’ensemble de notre filière d’approvisionnement" (voir encadré). Ainsi, avant de passer le flambeau, Serge Cunin se donne encore trois ans pour entretenir la flamme d’un groupe familial plus que centenaire. "J’ai toujours suivi le conseil de mon père : se renouveler pour survivre. Aujourd’hui, j’en suis certain, nous allons nous en tirer parce que nous avons tout remis en cause."

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