Énergie

Interview Projet de production d’hydrogène H2V Industry : "Le site de Gandrange a un intérêt stratégique"

Entretien avec Jean-Marc Leonhardt, directeur général de H2V Industry

Propos recueillis par Lucas Valdenaire - 08 avril 2021

Après Dunkerque et Le Havre, la société parisienne H2V Industry, spécialisée dans la construction d’usines de fabrication massive d’hydrogène, a jeté son dévolu sur l'ancienne aciérie Gandrange, en Moselle, pour y installer deux unités de 100 mégawatts. Situé "au croisement de deux corridors européens", l’endroit est "stratégique" selon son directeur général Jean-Marc Leonhardt.

Les deux unités de production de H2V Industry à Gandrange seront construites selon les mêmes plans que celles de Dunkerque et Le Havre.
Les deux unités de production de H2V Industry à Gandrange seront construites selon les mêmes plans que celles de Dunkerque et Le Havre. — Photo : H2V Industry

Vos deux premières usines de fabrication d’hydrogène bas carbone* du Havre et de Dunkerque devraient être mises en service en 2023. Vous êtes sur le point de signer le bail pour en installer une troisième sur l’ancien site de l’aciérie de Gandrange, en Moselle. Pourquoi cet endroit en particulier ?

Jean-Marc Léonhardt : Il nous fallait un terrain de 13 hectares et celui de l'ancienne aciérie de Gandrange était disponible, nous avons profité de l'opportunité. Même si la reprise d’un site industriel présente sa part de problèmes, notamment pour la dépollution, cela nous semblait plus facile. Mais surtout, le site de Gandrange a un intérêt stratégique de par sa localisation : dans le Grand Est, sur l’axe Thionville-Metz. À cet endroit, vous avez deux corridors de transport européens qui se croisent. Avec Paris, c’est le seul nœud de ce type en France. Du côté des voies navigables, l’avantage est le même. Et ces voies lorraines continuent vers la Belgique, l’Allemagne et même jusqu’à Amsterdam. Le troisième intérêt majeur provient d’un récent projet européen consistant à convertir 6 500 km de réseau de gaz naturel à l’hydrogène pour faciliter son transport dans des usages futurs (ce projet intitulé "Grande Région Hydrogène" est porté par le français GRTgaz, l’allemand Creos et le luxembourgeois Encevo, NDLR). Ce n’est pas notre cible mais, à terme, nous aurons l’opportunité de nous raccorder sur ce réseau censé approvisionner les mobilités et les industriels transfrontaliers. Enfin, à Gandrange, nous ne sommes pas loin d’Obergailbach (station GRTGaz située en Moselle constituant le point d’entrée du gaz russe après avoir transité par l’Allemagne, NDLR). Nous pouvons imaginer y injecter de l’hydrogène. Bref, cela fait quatre ou cinq atouts majeurs qui vont se réaliser à des horizons plus ou moins lointains, mais ces projets sont bel et bien lancés et nous voulons nous y raccorder.

À Gandrange, vous prévoyez d’investir 250 millions d’euros pour construire deux unités de 100 mégawatts et vous annoncez 170 créations d’emploi. Quel est le calendrier ?

Jean-Marc Léonhardt : Dès que nous aurons signé le bail, et c’est imminent, nous engagerons 2,5 millions d’euros pour la phase de développement. En parallèle, il faut compter deux ans pour déconstruire l’aciérie et un an pour la dépollution. Nous avons donc trois ans pour préparer le dossier, qui est déjà finalisé en grande partie puisque l’usine mosellane sera identique à celles de Dunkerque et du Havre. Ensuite, il y aura un délai d’instruction et le premier coup de pioche sera donné, au mieux, dans quatre ans. Nous estimons que le premier kilo d’hydrogène sortira de Gandrange fin 2025, début 2026.

"Investir dans l’hydrogène nécessite une part de risque. Mais quand le marché sera là, au moins, nous serons prêts."

Concrètement, comment allez-vous produire cet hydrogène ?

Jean-Marc Léonhardt : Grâce à l’électrolyse de l’eau. Même s’il est un peu compliqué à industrialiser, le processus est très simple à comprendre. Vous prenez de l’eau et du sel pour que ce soit conducteur. Vous y plantez deux électrodes reliées à une batterie continue et ça fait des bulles. D'un côté, vous avez de l’hydrogène et de l’autre, vous avez de l’oxygène. Sur une échelle industrielle, nous avons donc besoin d’électricité en grande quantité (200 mégawatts, soit un cinquième de centrale nucléaire) et d’1,9 million de m3 d’eau par an. Cela représente une quantité considérable mais comme l’aciérie en consommait sûrement plus et que nous avons la Moselle à proximité, cela ne devrait pas poser de problème.

À quoi va servir cet hydrogène ?

Jean-Marc Léonhardt : Il permettra d'alimenter la mobilité du futur. Notre cible, c’est la mobilité lourde : celle des camions et des bateaux. Au sein de notre groupe Samfi Invest**, nous avons créé une société intitulée Distry ayant vocation à développer des stations hydrogène sur tout le territoire. En Moselle, nous ciblons une dizaine de stations de ce genre et elles seront toutes alimentées par l’usine de Gandrange.

Vous construisez des unités de 100 mégawatts capables de fabriquer jusqu'à 14 000 tonnes d’hydrogène par an. Le marché est-il prêt à écouler une telle production ?

Jean-Marc Léonhardt : Nous en sommes convaincus, les besoins seront là. En revanche, ce que nous ne sommes pas capables de déterminer, c’est à partir de quand : 2025, 2026, 2028 ? C’est difficile à dire car le mouvement ne fait que démarrer. Chez Malherbe (société de transport du groupe Samfi Invest), nous avons 1 400 camions et nous sentons la pression sur la législation des carburants. Cela va coûter beaucoup plus cher de rouler avec des carburants polluants, sans compter toutes les taxes. Nous sentons aussi la pression des clients comme Carrefour, qui sont prêts à payer du premium. Le président du groupe Malherbe Alain Samson vient d'ailleurs d'annoncer qu’il s’engageait à avoir une flotte 100 % hydrogène sous dix ans. Et 1 400 camions, c’est une usine de 100 mégawatts. Sachant que le parc roulant total en France est estimé à 550 000 camions, il suffirait que 10 % de la flotte bascule à l’hydrogène pour que l’ensemble de nos usines ne suffisent plus. Voilà notre business model.

Aujourd’hui, beaucoup restent sur des petits projets en se basant sur l’utilisation connue de l’hydrogène. On installe trois bus à Pau, on met une petite station pour 50 kg d’hydrogène par jour, on court derrière les subventions et on attend de passer à l'échelle supplémentaire. Ce n’est pas notre stratégie. Malherbe et Samfi sont des investisseurs. On y croit et on se positionne dans l’avenir. La preuve, nous venons d'annoncer la reprise du site Vallourec près de Rouen pour y installer une nouvelle unité de production d'hydrogène. Tout cela nécessite une part de risque, évidemment. Mais quand le marché sera là, au moins, nous serons prêts.

*L’hydrogène "vert", ou bas carbone, est produit à partir d’énergies renouvelables (solaire, éolien ou hydraulique) contrairement à l’hydrogène "gris", ou fossile, qui consomme des hydrocarbures ou du gaz.

**H2V Industry (12 salariés pour son activité opérationnelle) travaille pour le compte des différentes sociétés de projet (SPV) en Seine-Maritime, dans le Nord et bientôt en Moselle. H2V Industry est détenue à 100% par H2V Product, elle-même détenue à 80% par le groupe normand Samfi Invest. Ce dernier, appartenant à Alain Samson, est présent dans l’énergie, l’immobilier et les transports, notamment via le Groupe Malherbe (CA : 315 M€ ; salariés : 2 150).

Les deux unités de production de H2V Industry à Gandrange seront construites selon les mêmes plans que celles de Dunkerque et Le Havre.
Les deux unités de production de H2V Industry à Gandrange seront construites selon les mêmes plans que celles de Dunkerque et Le Havre. — Photo : H2V Industry

Poursuivez votre lecture

-30% sur l’offre premium

Abonnez-vous Recevez le magazine imprimé
tous les mois

Voir les offres d'abonnement

Newsletter

Inscrivez-vous pour recevoir la version gratuite de nos newsletters dans votre boîte mail