Grand Est

Industrie

Enquête L’industrie lorraine a-t-elle les clés pour se réinventer ?

Par Jonathan Nenich & Jean-François Michel, le 07 novembre 2019

Face aux défis que représentent le développement durable ou l’usine 4.0, le tissu productif lorrain doit relever la tête pour tourner définitivement la page de la désindustrialisation. Devenu aujourd’hui un enjeu national, qui se traduit dans les orientations formulées dans le « pacte productif » voulu par le gouvernement, la relance de l’emploi industriel peut-elle devenir une réalité ?

Guidé par le dirigeant du site, Marc Bauden, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a visité en septembre dernier l'usine PSA de Trémery pour mieux comprendre les enjeux de la transition énergétique dans l'automobile.
Guidé par le dirigeant du site, Marc Bauden, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a visité en septembre dernier l'usine PSA de Trémery pour mieux comprendre les enjeux de la transition énergétique dans l'automobile. — Photo : © Jonathan Nenich

Les orientations dessinées par le gouvernement, avec le Pacte productif, vont-elles dans le bon sens ?

« Les taxes et impôts de production sont un boulet », a martelé Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finance lors de sa venue en Moselle au mois de septembre, pour dialoguer avec des industriels sur le « pacte productif ». Un constat que partage le président de l’UIMM Lorraine (Union des industries et métiers de la métallurgie), Hervé Bauduin, qui estime que sans un allègement des charges, le déclassement de l’industrie, dans le Grand Est et dans le pays, est inéluctable. « Le Pacte productif est intéressant mais les charges sont insupportables. En France, une entreprise débourse 221 € pour qu’un employé récupère 100 € nets. Au Luxembourg, 172 € et en Allemagne 204 €. Soit 10 % de charges supplémentaires par rapport à l’Allemagne. »

Identifiées comme une problématique majeure, ces charges pèsent sur les industriels du Grand Est, région pourtant historiquement performante dans cette filière. Via sa position géographique transfrontalière avec quatre pays, cas unique en France, l’industrie devrait tirer profit de cette situation : « Là est la spécificité de notre industrie. Nous pouvons le voir comme une opportunité. Le Grand Est devrait avoir un régime fiscal différent de celui du reste du territoire pour tirer tous les avantages de ses frontières avec des pays qui souffrent également d’un manque de ressources humaines. Cela permettrait de faire venir des industries que l’on ne ferait pas venir d’Asie mais de chez nos voisins », estime le président de l’UIMM.

« C’est à cause des 72 milliards d’impôts de production que l’industrie a été contrainte de délocaliser », martèle Christine Bertrand, présidente du Medef de Meurthe-et-Moselle. Ces 72 milliards d’euros, vilipendés depuis de nombreuses années par des dirigeants presque unanimes sur le sujet, bénéficient largement aux collectivités territoriales. « Aujourd’hui, les caisses de l’État sont vides et il s’agit de faire des propositions concrètes pour accompagner le gouvernement dans ces choix », souligne Christine Bertrand, qui estime que le spectre du « déclassement productif », agité par Bruno Le Maire lors du lancement des six mois de concertation autour du « pacte productif », est bien réel. « Il faut bien investir, anticiper les changements, notamment dans le domaine du numérique et de la digitalisation », détaille la présidente du Medef de Meurthe-et-Moselle qui reste confiante dans la possibilité de réparer le tissu productif : « Bien sûr qu’il y a eu des dégâts énormes. Mais plutôt que de chercher des responsables, il vaut mieux maintenant se concentrer sur les solutions ». Le chemin sera dur : en 20 ans, le poids de l’industrie dans le PIB français est passé de 17 à 12 %, quand l’Allemagne a réussi à maintenir cet indicateur à 23 %

La réforme de la formation peut-elle permettre aux industriels lorrains de reprendre leur destin en main ?

Dans un passé pas si lointain, les pays en voie de développement ne pouvaient pas accéder aux technologies. Aujourd’hui, la donne a changé, depuis que « le monde s’est mondialisé. » L’expression d’Hervé Bauduin induit qu’à présent, les technologies se monnaient et s’exportent, tout comme la main d’œuvre. « Ce qui fait la différence entre une entreprise ou une autre, un pays ou un autre, ce sont ses employés. Vous pouvez robotiser l’entreprise, sans les gens qui savent en tirer le meilleur… C’est un leurre de penser que les intelligences artificielles vont demain piloter les entreprises. L’algorithme qui est dans l’intelligence artificielle, ce sont les hommes et les femmes qui l’ont mis dedans. Ils restent la richesse de l’industrie », clame Hervé Bauduin.

« L’avenir de l’industrie française ne passera pas par la délocalisation de ses unités de production. Il en va de même pour ses emplois », complète Bruno Le Maire. Former les industriels de demain en fonction des besoins des entreprises apparaît comme un enjeu primordial. Si la notion d’industrie du futur a le vent en poupe, elle induit également un climat anxiogène pour les employés qui ne savent pas comment aborder ce virage. « Là encore, la clé, c’est la formation », lance le président de l’UIMM, péremptoire. Et l’État semble décidé à accompagner l’industrie dans sa transformation, via la formation.

Missionné par le ministère du Travail et de l’emploi, l’Afpa (Agence nationale pour la formation des adultes) de Saint-Avold (Moselle) a inauguré son nouveau plateau de soudage le 21 mars dernier pour créer et expérimenter une formation spécifique : celle de soudeur/programmeur de cellules robotisées. Cette dernière répond à la demande des entreprises de la région qui recherchent de plus en plus des profils capables de conduire et programmer des robots. « Nous ne pouvons pas travailler sur les métiers de demain avec les plateaux techniques actuels », souffle Antoine Santin, directeur de l’Afpa de Saint-Avold. Ainsi, l’État a prévu d’investir un million d’euros pour requalifier le bâtiment de l’Afpa et acheter du nouveau matériel afin que la formation puisse être dispensée dans les meilleures conditions. Une enveloppe qui correspond au constat d’Hervé Bauduin : « Nos industriels doivent disposer des compétences dont ils ont besoin. Il faut mettre les bouchées doubles sur la formation. Pour cela nous avons besoin de ressources financières ».

De la ressource, l’UIMM a su en trouver pour lancer le projet de Campus des industries technologiques de Maxéville, en passe aujourd’hui de devenir une réalité : une extension de 5 000 m², des ateliers dédiés à la chaudronnerie, à la productique mais aussi à la mécatronique, un amphithéâtre de 200 places. Les travaux, lancés fin 2018, devraient s’achever en décembre 2020, pour un budget total de 9,6 millions d’euros. « Les industriels n’ont pas attendu la réforme pour se saisir des questions de formation », estime Christine Bertrand, la présidente du Medef de Meurthe-et-Moselle : « Mais maintenant que les branches professionnelles pilotent, il va être possible d’accélérer ».

Les projets industriels lorrains peuvent-ils contribuer à relancer le tissu et l’emploi local ?

« Il y a 10 ans, nous étions 5 000 employés ici. Aujourd’hui nous sommes à peine 2 000 », a rappelé Christophe Hilpert, employé à PSA Tremery et syndiqué à la CGT. Profitant de la venue du ministre de l’Économie et des finances Bruno Le Maire en Moselle, les salariés de PSA n’ont pas manqué d’alarmer le représentant de l’État sur le délitement de l’emploi industriel. L’arrivée sur le marché de l’automobile électrique, dont les moteurs nécessitent une main d’œuvre moindre par rapport à ceux thermiques, inquiète visiblement les salariés. « Les moteurs électriques sont plus simples à produire, mais si nous en créons en masse, cela compensera », s’est défendu le ministre. « Produire des moteurs électriques dont les batteries viennent de Chine ou de Corée de Sud est inconcevable. Nous avons les capacités de le faire. Mais il faut de l’argent public. S’il faut un milliard d’euros pour parvenir à monter des usines, j’y suis disposé », a-t-il complété.

Concrètement, en lançant la concertation autour du « pacte productif », Bruno Le Maire veut identifier des « chaînes de valeur » plus que des filières, pour ensuite déclencher des co-investissements public-privé. Une position qui pourrait permettre à la Lorraine de mettre en avant son tissu industriel et les compétences de la main-d’œuvre locale à l’heure des choix. C’est notamment ce qui a poussé le CRI, le Comité Région Industrie (CRI), qui rassemble les industriels du Grand Est, à prendre position rapidement sur la future usine de batterie pour l’industrie automobile, projet visant à implanter une usine en France en 2022, puis une en Allemagne en 2024, soit un investissement global de près de 4 milliards de financements privés et 1,5 milliard injecté par l’Europe. « Notre situation géographique centrale en Europe, notre tissu industriel avec plusieurs sites automobiles majeurs, nos pôles de compétitivité, font que le Grand Est est la meilleure région française pour implanter cette industrie », affirme crânement le CRI. Il est certain que la région a des arguments à faire valoir pour attirer une usine capable à elle seule de redorer le blason de son tissu industriel. Reste à savoir si le message sera bien entendu au plus haut sommet de l’État.

Guidé par le dirigeant du site, Marc Bauden, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a visité en septembre dernier l'usine PSA de Trémery pour mieux comprendre les enjeux de la transition énergétique dans l'automobile.
Guidé par le dirigeant du site, Marc Bauden, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a visité en septembre dernier l'usine PSA de Trémery pour mieux comprendre les enjeux de la transition énergétique dans l'automobile. — Photo : © Jonathan Nenich

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