Industrie

Enquête La flambée des prix de l'énergie pousse les industriels lorrains à la transition

Par Lucas Valdenaire et Jean-François Michel, le 04 novembre 2021

Si la transition énergétique de l’industrie lorraine semblait une perspective lointaine, la flambée actuelle des prix de l’énergie pousse les gros consommateurs à réduire leur dépendance aux énergies fossiles. En investissant des millions pour reprendre le contrôle de leurs sources d’approvisionnement, les dirigeants posent les conditions de leur survie.

Le chantier du projet Novawood engagé par Novacarb à Laneuveville-devant-Nancy doit se terminer en septembre 2022.
Le chantier du projet Novawood engagé par Novacarb à Laneuveville-devant-Nancy doit se terminer en septembre 2022. — Photo : Marjorie Bru

Après le Covid en 2020, les pénuries de matériaux en 2021, pas de répit pour les industriels lorrains : depuis la fin de l’été, les patrons d’usines font face à la flambée des tarifs de l’énergie. Et s’interrogent sur leurs prix de revient. "Les prix de l’énergie arrivent à un tel niveau qu’on peut se demander si c’est rentable ou non de produire", lâche Adrien Beligne, responsable des activités énergies de la division spécialités minérales de Seqens, le groupe qui exploite la soudière Novacarb à Laneuveville, près de Nancy. Le prix du mégawattheure (MWh) de gaz est passé de 20 à 120 euros, celui du charbon a été multiplié par quatre et l’électricité a dépassé les 200 euros le mégawattheure sur les marchés : des tarifs qui mettent les industriels au pied du mur énergétique.

Révolution culturelle

À Villey-Saint-Étienne (Meurthe-et-Moselle), l’usine du papetier américain Kimberly Clark consomme plus de 303 gigawattheures (GWh) par an, soit la consommation de 75 000 foyers, pour produire des rouleaux d’essuyage destinés au marché professionnel. Une énergie fournie à 60 % par du gaz et 40 % par de l’électricité, et qui coûte entre 8 et 10 millions d’euros par an à l’industriel. "Nous améliorons notre efficacité énergétique depuis 2012", précise le directeur du site, Olivier Coquet. Deux projets, menés en 2015 et 2018, ont permis d’abaisser la consommation du site de près de 30 GWh par an. Sur les marchés servis par le site de Villey-Saint-Étienne, la demande est là mais le directeur reconnaît que les tarifs de l’énergie ont "détruit les marges". D’autant que son process dévore 86 % du gaz acheté par l’usine.

Pour réduire sa dépendance, l’industriel porte un projet de chaudière biomasse à 6 millions d’euros : un équipement fonctionnant grâce à des bois de classe B, ces déchets provenant des meubles jetés en déchetterie. L’Ademe s’est déjà engagé à verser une aide à hauteur de 2,1 millions d’euros : la décision d’investir doit intervenir en décembre. "Pour le groupe, c’est une révolution culturelle. Nous ne voulons prendre aucun risque en lançant cet investissement", souligne Olivier Coquet, qui pourra, avec cette nouvelle chaudière, abaisser les émissions de CO2 de l’usine de 6 000 tonnes par an, sur un total de 35 000 tonnes aujourd’hui. Une nécessité, car tous les industriels européens couverts par le système d’échange de quotas d’émission de CO2 de l’Union européenne vont être de plus en plus contraints par le prix du carbone (lire par ailleurs).

La piste des combustibles solides de récupération

Chez le producteur de polymères pour l’industrie Solvay, à Dombasle (Meurthe-et-Moselle), c’est un projet à près de 220 millions d’euros qui va être lancé en décembre. En 2024, le groupe belge (CA 2020 : 8,9 Mds d’euros ; 23 000 collaborateurs) va progressivement éteindre les deux chaudières à charbon du site pour les remplacer par deux autres fonctionnant aux combustibles solides de récupération (CSR). Les matières premières utilisées pour faire des CSR sont des déchets considérés comme non recyclables et non valorisables sous forme de matière. Ils proviennent pour l’essentiel des industriels eux-mêmes ou des collectivités locales via les bennes "tout-venant" des déchetteries, et sont pour l’instant brûlés ou enfouis. La source d'énergie change, mais l'objectif pour Solvay reste de produire les 200 tonnes de vapeur par heure dont a besoin l'usine pour fabriquer du carbonate et du bicarbonate de soude. 

Pour fournir l'usine de Dombasle, le groupe Veolia a sécurisé la production de 350 000 tonnes de CSR. "Avec ce projet, nous allons réduire nos émissions de CO2 de 50 %, se félicite le nouveau directeur du site, Nicolas van der Heyden. Pour l’instant, l’énergie est l'un des composants de notre prix de revient sur lequel nous n’avons pas de maîtrise et qui peut être être supérieur à 40 %. C’est une question stratégique : les CSR sont une ressource locale, comme il y a 150 ans quand nous avions du charbon lorrain."

Dans les Vosges, le recours aux CSR avait été envisagé avant d’être finalement abandonné par le groupe norvégien Norske Skog (CA 2020 : 188 M€ ; effectif : 350). L'industriel a décidé d’investir 250 millions d’euros sur le site de Golbey pour convertir une partie de sa production de papier journal en papier pour ondulé (PPO), et il avait l’intention de consacrer 70 millions d’euros dans l’installation d’une chaudière CSR. L’objectif étant de réutiliser les 5 % de déchets issus des 600 000 tonnes de cartons recyclés consommés chaque année. Sans oublier les résidus provenant des 400 000 tonnes de vieux papiers et magazines pour l’autre machine dédiée au papier journal. "Comme nous ne pouvons pas mettre tous ces volumes à la décharge, autant les brûler dans une chaudière CSR, raconte le PDG de Norske Skog Golbey, Yves Bailly. Mais nous nous sommes vite aperçus que cela allait énormément augmenter notre taux d’émission de CO2".

Une problématique environnementale pour cette usine consommatrice de gaz et d’électricité. Un sujet d’inquiétude, aussi, pour les habitants et les associations du territoire. "De plus, pour avoir une chaudière suffisamment capacitaire, nous devions acheter des CSR en complément. Nous allions donc nous retrouver en concurrence avec d’autres projets régionaux." C’est pourquoi, avant d’autoriser et de financer de telles installations, les services de l’État et l’Ademe s’assurent qu’elles sont compatibles avec les initiatives existantes. Avec Novacarb et Solvay dans les parages, "il reste effectivement peu de place pour d’autres projets de ce genre en Lorraine, en tout cas pour l’instant," confie Morgan Moriceau, responsable du développement de la filière CSR chez Suez.

Garantir les approvisionnements

Vient alors l’idée inverse : les déchets de Norske Skog ne finiront pas dans la chaudière de Golbey mais celles des industriels voisins. "Comme ils cherchent du CSR, ce n’est pas stupide de leur dire que nous en avons et que nous pouvons leur en livrer 30 000 tonnes par an, glisse Yves Bailly. D’autant que d’un point de vue écologique, c’est mieux de les faire venir des Vosges que de région parisienne."

Malgré tout, le problème initial n’est toujours pas réglé : comment créer la vapeur nécessaire ? "Nous avons finalement décidé de moderniser notre chaudière biomasse existante pour la rendre plus performante, répond le PDG. Et cela nous coûtera trois fois moins cher." Une deuxième chaudière biomasse sera donc construite chez Norske Skog dès 2022 pour un démarrage prévu au premier trimestre 2024. L’investissement dépasse les 150 millions d’euros dans le cadre d’un appel d'offres pour le développement de centrales de cogénération à partir de biomasse lancé par la Commission de régulation de l'énergie. L’objectif étant de doubler les capacités de production d’énergie verte. Le tout est opéré par Veolia Industries Global Solutions et cofinancé par le fonds d’investissement Perl. Là encore, il faudra trouver du bois de classe B supplémentaire pour faire tourner la nouvelle turbine de 25 mégawatts. "Quand on a besoin de 300 000 tonnes par an, il faut faire attention aux plans d’approvisionnement, rappelle Yves Bailly. Sur ce projet, notre capacité à nous fournir en bois était une donnée très importante. Cela fait trente ans que nous en mobilisons, tous les ans, biomasse comprise, près de 800 000 tonnes auprès des collectivités locales. Mais si un autre projet utilisant les mêmes quantités venait à s’installer aux alentours, nous comptons vraiment sur les préfectures pour vérifier les approvisionnements."

Sécuriser les coûts de production

En complément de ces deux chaudières biomasse, Norske Skog Golbey conserve ses traditionnelles chaudières au gaz en secours, mais ces dernières seront progressivement remplacées par des unités de méthanisation. Une première est déjà installée. La seconde est en cours de développement. Reste l’électricité. Et ce n’est pas une mince affaire puisque le mastodonte vosgien engloutit 1 térawattheure par an, l’équivalent de la consommation annuelle du Grand Nancy et ses 250 000 habitants. Mais l’électro-intensif dispose aujourd’hui d’un tarif préférentiel sur sa facture.

Alors ce mix énergétique sera-t-il suffisamment diversifié pour faire face à la flambée des prix de l’énergie ? "Nos investissements permettront de baisser de 40 % nos besoins en électricité, calcule le PDG de Norske Skog Golbey. Et nous allons, dans le même temps doubler nos capacités de production. Nous sommes en permanence à la recherche de nouveaux équipements qui diminuent nos kilowatts par tonne de papier produite. Aujourd’hui, la biomasse et le biogaz nous sécurisent et pérennisent le site."

À quelques dizaines de kilomètres de Golbey, sur le site Seqens-Novacarb (CA : 140 M€ ; 300 collaborateurs) de Laneuveville-devant-Nancy, en Meurthe-et-Moselle, les réflexions ont abouti à un mix énergétique différent. L’industriel, qui produit du carbonate et du bicarbonate de soude, va tourner la page du charbon en 2024 grâce à deux sources d’énergie : la biomasse et les CSR. "Les émissions du site vont passer de 600 000 tonnes de CO2 à moins de 280 000 tonnes ", assure le responsable des activités énergies de Novacarb, Adrien Beligne. La première phase de cette transition, consistant à construire une chaudière biomasse, est déjà lancée : le projet, baptisé "Novawood" nécessitera au total près de 87 millions d’euros d’investissement répartis entre Engie Solutions (51 %), Novacarb (30 %) et la Caisse des dépôts (19 %). Le chantier de la deuxième phase, appelée "Novasteam", doit commencer en 2022 et nécessitera de rassembler environ 100 millions d’euros pour l’installation d’une chaudière CSR. "Aujourd’hui, avec Novasteam et Novawood en service, dans le même contexte d’explosion des prix de l’énergie, je serai beaucoup plus confortable, soutient Adrien Beligne. Avec ces deux projets de transition, nous serons capables de sécuriser une grosse partie du coût de production de notre énergie." Et le temps presse. "Les industriels comme Novacarb sont impatients, glisse Morgan Moriceau, le directeur du projet Novasteam chez Suez. Si je pouvais mettre en service leur installation dès demain, ils seraient les premiers à être d’accord."

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