Réseaux économiques

Interview FTP Lorraine : "Les planètes sont alignées pour lancer la transition écologique des travaux publics"

Entretien avec Thierry Ledrich, président de la Fédération des travaux publics de Lorraine

Propos recueillis par Jean-François Michel - 05 juillet 2021

Après s’être effondré en 2020, le niveau de la commande publique retrouve peu à peu de la consistance, permettant aux entreprises des travaux publics de reconstituer leurs carnets de commandes. Le président de la Fédération des travaux publics de Lorraine y voit l’opportunité d’accélérer sur la transition écologique.

Thierry Ledrich, le président de la Fédération des travaux publics en Lorraine.
Thierry Ledrich, le président de la Fédération des travaux publics en Lorraine. — Photo : Jean-François Michel

Lors des Assises des travaux publics organisées par la Fédération en Lorraine, vous avez évoqué la transition écologique. Quel peut être la place de vos métiers sur ce sujet ?

650 millions de tonnes de CO2 sont émises chaque année en France, dont 350 millions par l’usage des infrastructures. Et le métier des travaux publics (TP), c’est 24,1 millions de tonnes de CO2 émises. Actuellement, la Fédération nationale travaille avec Carbone 4, un cabinet spécialisé dans la stratégie carbone, et nous avons pris le pari de tout mettre sur la table avec eux, avec des gens qui ne sont pas réputés pour être des tendres en matière environnementale. Ces travaux ont débouché sur 100 solutions, que nous avons classées en fonction de leur efficacité, pour finalement mettre en œuvre huit solutions. D’ici l'élection présidentielle de 2022, nous voulons pouvoir soumettre aux candidats un plan d’investissement pour les TP en France. Nous verrons qui accepte, qui adhère, qui n’adhère pas. La difficulté du sujet, c’est qu’après les déclarations d’intention, il faut rentrer dans la technique, qui reflète la complexité des métiers des TP.

A quoi tient cette complexité ?

Quelques exemples : les réseaux d’eau en France laissent s’écouler 20 % de l’eau injectée en moyenne. Donc 20 % de fuites, c’est 20 % d’énergie et de CO2 en trop pour produire et injecter dans le réseau toute cette eau. En refaisant le réseau, vous émettez moins de gaz à effet de serre. Les mauvais revêtements des routes en France entraînent une surconsommation des véhicules de près de 8 %. Si vous voulez diminuer la consommation des voitures, il faut aussi investir dans la maintenance des routes. Mais comment on valorise cela ? Le problème, c’est que la mairie va payer et l’usager va faire l’économie, en faisant des pleins moins souvent. Mais la relation n’est pas évidente à faire. On en vient au problème du financement de la transition écologique. Sur la taxation de l’essence, l’idée a été très mal expliquée : les "Gilets jaunes" ont retenu que le plein allait coûter plus cher mais, ce qu’il fallait comprendre, c’est que cet argent aurait permis de faire des travaux qui auraient permis d’améliorer l’état des routes, et ainsi diminuer la consommation de tous les usagers qui, au final, s’y seraient retrouvés.

Quel est le niveau actuel de la commande publique dans le Grand Est ?

Il est plus bas dans le Grand Est, et plus particulièrement en Lorraine, que partout ailleurs dans le reste de la France : 10 points de moins, par rapport à avant la crise du Covid. Au global, le niveau de la commande publique est descendu à -40 % en 2020 par rapport à 2019. En 2021, on est remonté à +20 %, mais globalement, on est toujours autour de -20 %. Actuellement, nous sommes sur une pente ascendante, donc nous allons retrouver le niveau d’avant la pandémie à la fin de l’année. Avec d’autres problèmes qui vont arriver : dans les TP, on ne peut pas avoir du jour au lendemain deux fois plus de machines, deux fois plus de personnels…

C’est un de nos messages : aujourd’hui, il n’y a plus de planification, plus de programmation, chaque maire y va de ses annonces à l’occasion d’une élection. Il manque une planification qui permettrait de lisser l’activité. Heureusement, comme nous travaillons sur du long terme, sur six mois ou un an, quand nous faisons le plein de commandes moins rapidement, il reste possible d’avancer. Concrètement, les chiffres d’affaires des entreprises des TP n’ont pas diminué dans les mêmes proportions. Mais il faut organiser tout cela, donner de la cohérence, créer des synergies entre les collectivités.

Avec 3,8 milliards d’euros sur 100 milliards, est-ce que la profession des TP est la grande oubliée du plan de relance ?

Sur les 3,8 milliards d’euros du plan de relance, au moment où je vous parle, dans les TP, c’est zéro. Rien n’a été exécuté parce qu’il faut du temps pour réaliser des projets dans les travaux publics. Et les projets ne sont pas prêts. Les effets du plan de relance vont se faire ressentir au mieux à la fin de l’année. Le coût de la transition écologique, en termes d’investissements additionnels, c’est autour de 7 à 8 milliards d’euros par an et pendant dix ou quinze ans. Le vrai problème, c’est que tout cela représente un investissement dont on ne parvient pas, ou avec difficulté, à voir le retour. En investissant 8 milliards dans les TP au niveau de la transition écologique, l’État récupérerait rapidement sa mise, mais comment le valoriser ? Quand on est un concessionnaire d’autoroute, on peut investir parce qu’on va récupérer l’argent au péage. Mais quand ce sont les usagers qui tirent les profits, c’est plus compliqué.

Est-ce que les prix et la disponibilité des matières premières pèsent sur les entreprises des TP ?

Il y a deux effets : l’augmentation du prix, qui est en partie compensée par les index de révision. L’autre volet, c’est la pénurie. Nous avons obtenu de ne pas subir de pénalités de retard à cause d’un problème de pénurie. C’est un problème complexe, car un surcoût peut aussi être lié de manière indirecte à la pénurie, s’il faut changer de matière ou changer un process de fabrication. Mais le problème majeur, c’est la pénurie de main-d’œuvre. Le CFA du BTP de Montigny-lès-Metz, par exemple, est en train d’augmenter de 20 % chaque année le nombre de jeunes qui rentrent en apprentissage pour suivre les besoins.

Où en êtes-vous dans les négociations avec l’État sur la fiscalité du gazole non routier ?

L’augmentation de la fiscalité sur le GNR devait être décalée au 1er janvier 2023. Nous avons été trahis par l’État, et c’est inacceptable : ce qui a été négocié a été remis en cause et, finalement, l’augmentation va être avancée de six mois. C’est inadmissible, nous avons fait part de la détresse des entreprises de TP face à ce sujet. Nous voulions absolument éviter le conflit en restant dans la discussion et le consensus mais nous allons avoir une rentrée très chaude… Sur le GNR, d’autres catégories socioprofessionnelles continuent à bénéficier de cette fiscalité avantageuse. Soit on fait la même chose pour tout le monde, soit pour personne.

Avez-vous des alternatives au pétrole pour travailler avec vos machines ?

Le petit matériel de TP électrique existe. La petite pelle électrique arrive sur le marché. Mais il faut pouvoir l’amener sur le chantier, et ensuite la recharger… Si c’est pour installer un groupe électrogène qui fabrique l’électricité pour la recharger, on ne gagnera pas grand-chose sur les émissions. Nous en sommes au début mais c’est l’idée de la transition. Il faudra entre 10 et 20 ans pour que la transition écologique s’impose. La pandémie a finalement été un catalyseur sur ce sujet : on parlait de la transition écologique depuis des années sans volonté de faire. Et finalement, comme il a fallu faire un plan de relance, il devient possible d’aligner les planètes. Il y a de l’argent et il devient possible de l’utiliser pour faire des infrastructures "vertes". Mais l’effort doit se faire sur de nombreuses années si on veut aller au bout. Un exemple avec l’hydrogène, ce vecteur énergétique pour lequel on annonce une bascule à 50 % d’hydrogène vert en France, donc produit sans hydrocarbure, en 2030. Pour fabriquer l’hydrogène nécessaire à l’alimentation de la totalité du parc poids lourds européen, il faudrait doubler le parc nucléaire français. Comme il faut une dizaine d’années pour construire une centrale nucléaire, il devient urgent de prendre les bonnes décisions.

Thierry Ledrich, le président de la Fédération des travaux publics en Lorraine.
Thierry Ledrich, le président de la Fédération des travaux publics en Lorraine. — Photo : Jean-François Michel

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