Moselle

Chimie

Interview Franky Smisaert : «  La plateforme pétrochimique de Carling-Saint-Avold se réinvente »

Entretien avec Franky Smisaert, président de l'association Chemesis

Propos recueillis par Jonathan Nenich - 17 octobre 2019

La plateforme pétrochimique de Carling-Saint-Avold se réinvente. Entre l’installation d’entreprises spécialisées dans la chimie verte et les projets d'activités de recyclage portés par Total, ce site basé en Moselle est en train de vivre une profonde mutation. Franky Smisaert, le directeur de l'usine Total, et président de l’association Chemesis, expose les nouveaux enjeux.

Francky Smisaert - président de l'association Chemesis et directeur Total de la plateforme de Carling-Saint-Avold.
Franky Smisaert se réjouit de l'arrivée de nouvelles entreprises spécialisées dans la chimie verte sur la plateforme industrielle de Carling-Saint-Avold. — Photo : © Total

Le Journal des Entreprises : Vous dirigez l’usine Total de Carling-Saint-Avold et présidez l’association Chemesis, qui regroupe les industriels de ce site de pétrochimie. Pourquoi cette association ?

Franky Smisaert : En 2013, nous avons eu la volonté de structurer le site de Carling-Saint-Avold. Cela a donné naissance à une association, Chemesis, qui est l’organe de gouvernance de la plateforme. Si cette structure accroît notre visibilité, via des dispositifs de communication communs, elle a surtout vocation à optimiser collectivement les services et les utilités entre industriels, ce qui conduit à une baisse des charges et améliore donc la compétitivité des entreprises. Nous mutualisons des prestations comme le gardiennage, la cantine ou la sécurité. Nous faisons aussi des formations en commun.

Quel est le poids économique de la plateforme ?

F.S. : Le site compte 10 entreprises, qui adhèrent automatiquement à l’association Chemesis et qui cohabitent avec des centres de recherche internationaux : le centre de recherche et procédés acrylique Arkema, le centre européen des résines d’hydrocarbures de Total et le Composite Park. Cet ensemble s’étend sur 600 hectares, emploie 1 200 salariés en direct et induit 5 000 emplois. Nous pouvons accueillir à la fois des activités industrielles, de recherche et des sites Seveso, ce qui est rare en France. Total, Arkema et Cokes de Carling occupent la majorité de la surface du site.

L’arrivée de nouvelles entreprises dont l’activité est portée par la « chimie verte » atteste-t-elle d’un tournant pour la plateforme ?

F.S. : Lorsque la plateforme a commencé son activité, en 1954, c’était dans la carbochimie pour transformer les sous-produits issus de la fabrication du coke. Puis, Total a lancé en 2013 son « Projet d’avenir » pour la plateforme de Carling. Les vapocraqueurs qui produisaient de la chimie de base étaient devenus déficitaires, face notamment à la concurrence du Moyen-Orient et des États-Unis. Ils ont fermé mais le groupe a souhaité pérenniser le site. Il a investi 180 M€ dans un projet de reconversion afin de le rendre leader dans la fabrication de polymères et de résines d’hydrocarbures. Aujourd’hui, le site prend un autre virage avec des activités de recyclage et de chimie verte.

Qui sont ces nouveaux arrivants ?

F.S. : Nous avons deux projets lancés. L’entreprise clermontoise de biochimie METabolic Explorer installe la future unité industrielle de sa filiale Metex Noovista (lire encadré, NDLR). SNF Coagulant s’implante aussi et va fabriquer un produit pour assainir l’eau des stations d’épuration. Ces deux implantations vont générer 70 millions d’euros d’investissement et la création de 60 emplois.

« Total fabrique à Carling des résines d’hydrocarbure et des matières plastiques. L’usine est ainsi le plus gros site de production de polystyrène en Europe »

Deux autres implantations sont en cours de négociation : Afyren Neoxy et le projet Quaron pourraient injecter 60 millions d’euros sur le site et créer 75 emplois. Les demandes d’autorisation sont en cours. Tous ces projets correspondent à nos axes de développement pour la plateforme : la chimie, le recyclage, l’économie circulaire et la chimie verte. Et nous cherchons à accueillir d’autres entreprises ! L’ensemble du territoire est mobilisé pour cette plateforme qui se réinvente et dans 100 ans, nous serons encore là. 

Quelle place tient Total sur la plateforme ?

F.S. : Total fabrique à Carling des résines d’hydrocarbure et des matières plastiques. L’usine est ainsi le plus gros site de production de polystyrène en Europe. Le styrène, la matière première du polystyrène, arrive par le train depuis nos installations à Gonfreville (Seine-Maritime). Il est utilisé dans les isolations. Nous fabriquons aussi du polypropylène, un produit magique qui remplace l’acier et permet aux constructeurs automobiles de baisser le poids des voitures. Avec 200 kg de moins, on économise 0,5 litre de carburant aux 100 km. Nous produisons par ailleurs des résines pour les pneumatiques, les lubrifiants ou l’électronique. Ce sont de petits volumes à forte valeur ajoutée et très rentables pour le groupe. Total a aussi testé une technologie, en phase de lancement, pour recycler les pots de yaourt et a fait deux essais industriels. Le groupe a signé un « green deal » en 2017 avec le syndicat des producteurs laitiers pour créer cette filière de recyclage de polystyrène en phase de lancement en France. Enfin, nous misons aussi sur le polyéthylène, un plastique utilisé pour les applications médicales et autres câbles.

La plateforme bénéficie de l’énergie produite par la centrale thermique Émile Huchet pour fonctionner. La fermeture de la tranche 6, au charbon, de cette dernière pourrait-elle impacter l’activité ?

F.S. : Émile Huchet est un maillon essentiel et la fermeture de la tranche 6 a un impact direct sur l'économie de la plateforme. La centrale fait partie de l'association Chemesis. Nous participons activement au contrat de territoire Warndt Naborien mis en place par l’État pour définir de nouveaux projets et regagner en compétitivité. Ici nous travaillons avec près de 200 sous-traitants dans le génie civil, l’automatisation, l’électricité, la mécanique, l’engineering… Sur la tranche 6 de la centrale, 80 y travaillent. Ils vont être impactés et pourraient enregistrer une baisse cumulée de CA de l’ordre de 10 millions. La fermeture affecte le schéma ferroviaire. Le charbon arrivait via ce biais, ce ne sera plus le cas. L’arrêt de la centrale va réduire la fréquence des transports d’un tiers. Total et Arkema vont avoir plus de charges de maintenance des voies puisque la tranche 6 n'y participera plus.

ENCADRÉ
Metex injecte 48 millions d’euros à Carling Saint-Avold

« Nous allons pouvoir disposer d’un site d’exploitation et commercialiser notre production », se réjouit Benjamin Gonzalez, le fondateur et PDG de la société de chimie biologique METabolic EXplorer (65 salariés), dont le siège est à Clermont-Ferrand. Le 18 juillet, la société qui développe et industrialise des procédés de fermentation avec des matières premières renouvelables pour se substituer aux voies pétrochimiques, a posé la première pierre de sa future unité industrielle de production sur la plateforme industrielle de Carling-Saint-Avold. Elle fera office de bastion pour sa filiale Metex Noovista, dont le bâtiment va coûter 48 millions d’euros. Détenue à 55 % par METabolic EXplorer et à 45 % par le fonds SPI de Bpifrance, la coentreprise va apporter 37 millions d’euros pour produire et commercialiser du propanediol, qui permet notamment de se substituer à l’utilisation de parabène dans le marché de la cosmétique, et de l’acide butyrique, qui sera utilisé pour le marché de la nutrition animale comme une alternative aux antibiotiques à usage thérapeutique. Le reste de l’investissement pour la construction du nouveau bâtiment mosellan est assuré par des collectivité, l'État, l'Europe et Total. Sur un terrain de deux hectares, l’unité de production, qui devrait être opérationnelle fin 2020, sera en capacité de produire 5 000 tonnes de propanediol et 1 000 tonnes d’acide butyrique par an. « Nous avons déjà comme projet de nous agrandir, avec six hectares de plus pour produire 20 000 tonnes de propanediol et 4 000 tonnes d’acide butyrique à terme », expose Antoine Darbois, secrétaire général de Metex Noovista.

Francky Smisaert - président de l'association Chemesis et directeur Total de la plateforme de Carling-Saint-Avold.
Franky Smisaert se réjouit de l'arrivée de nouvelles entreprises spécialisées dans la chimie verte sur la plateforme industrielle de Carling-Saint-Avold. — Photo : © Total

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