Grand Est

BTP

Interview Fédération des travaux publics de Lorraine : « Le vrai défi, c'est la reprise »

Entretien avec Patrice Haltebourg, président de la Fédération des travaux publics de Lorraine

Propos recueillis par Jean-François Michel - 24 mars 2020

Pour le président de la Fédération des travaux publics de Lorraine, Patrice Haltebourg, il n’est pas question de remettre les équipes au travail sans la garantie que les chantiers ne deviennent pas un vecteur de propagation de l’épidémie de Covid-19. Anticipant un arrêt de deux mois, le dirigeant veut maintenant préparer des mois d’été très actifs. Avec un objectif : rattraper le temps perdu.

Patrice Haltebourg est le président de la Fédération des travaux publics de Lorraine.
Patrice Haltebourg est le président de la Fédération des travaux publics de Lorraine. — Photo : © FTP Lorraine

Quelle est la position de la FTP Lorraine sur les injonctions du gouvernement à reprendre l’activité rapidement ?

Patrice Haltebourg : Reprendre le travail comme ça, brutalement, il n’en est pas question ! Il y a des démarches préalables à effectuer, qui sont la mise en place de protocoles d’accord avec notamment l’organisme de sécurité du BTP. Ensuite, ce protocole devra être signé avec les organisations syndicales et après, validé par le gouvernement. Les rendez-vous de signature sont prévus aujourd’hui ou demain avec les organisations syndicales pour ensuite transmettre les documents aux services de l’État.

Qui a la dernière main sur ces protocoles ?

Patrice Haltebourg : Le protocole est d’abord signé entre les entrepreneurs et les salariés, pour être ensuite validé par le gouvernement. Donc, si le gouvernement vient à le refuser, là, nous ne reprendrons pas le travail.

C’est donc, selon vous, une arme dans les mains du gouvernement pour contraindre la profession à reprendre le travail ?

Patrice Haltebourg : Il faut être clair : la volonté des entreprises, c’est de retravailler. Une entreprise qui ne travaille pas va à sa perte. Les entreprises ont envie de travailler à nouveau, mais pas n’importe comment. Aujourd’hui, dans la profession, notre réflexion porte sur la question de la reprise : comment allons-nous la préparer ? Concrètement, la reprise se fera certainement au moment des vacances, il faut donc déjà préparer les équipes pour que, durant les mois de juillet et août, nous puissions travailler comme pour une période normale, afin de rattraper le temps perdu. Il faudra sans doute des heures supplémentaires, pour que durant les quelques mois de l’année qui resteront, les entreprises puissent rattraper, en partie, les deux mois d’inactivité que l’on va subir.

Il n’est donc plus question d’une reprise rapide ?

Patrice Haltebourg : Il y a une ambiguïté entre le confinement qui est demandé à la population et le fait que des gens aillent travailler quand ce n’est pas nécessaire. On comprend bien que le confinement va se prolonger, puisque des rumeurs évoquent 45 à 60 jours. Mais les entreprises sont encore en ordre de marche. Par exemple, il est hors de question de laisser des fuites d’eau, des coupures d’électricité et surtout de ne pas assurer les travaux autour des hôpitaux. Concrètement, les travaux d’urgences et prioritaires, les entreprises les assument. Il ne faut pas parler d’un arrêt total. Il est hors de question de dire que tout s’arrête parce que les entreprises ne veulent plus travailler, ce n’est pas la réalité.

Concernant les gestes barrières professionnels, est-il possible de se protéger sur un chantier ?

Patrice Haltebourg : C’est bien un de nos problèmes. Prenons, par exemple, la distance minimale à respecter : on ne peut pas toujours la respecter sur un chantier, il y a des opérations qui se font en équipe. Il y a le travail sur le chantier, mais il y a aussi le transport du personnel. Dans une camionnette, les gens sont côte à côte. Et s’il y a dix compagnons sur un chantier, on ne peut pas mobiliser dix camionnettes… Il y a des dispositions particulières à prendre, c’est pour cela que je parle plus des travaux prioritaires et d’urgence parce que là, on peut peut-être multiplier les moyens en termes d’isolement des individus. Sur la question des masques par exemple, il est certain qu’aujourd’hui, il n’y en a tout simplement pas assez. Les commandes sont passées, mais tout n’est pas livré. Là aussi, ça fait partie des choses qu’il faudra intégrer dans le protocole. De même, concernant l’hygiène et l’utilisation des solutions hydroalcooliques, sur un chantier, les gens se passent des outils. Il faudrait donc désinfecter les outils à chaque fois, ce qui n’est pas toujours faisable. D’où la volonté de dire, aujourd’hui, que l’on va assumer ce qui est véritablement urgent ou prioritaire. Ensuite, après la publication du protocole, il faudra prévoir de l’assistance. Les PME vont demander à être aidées pour pouvoir mettre en place les dispositions prévues.

Dans quel état d’esprit sont les dirigeants des travaux publics en Lorraine ?

Patrice Haltebourg : Globalement, le sentiment qui domine, c’est l’anxiété, liée au confinement. Les gens se disent : « si on va travailler, on prend des risques ». Par contre, ce que je crains, c’est qu’au bout d’un moment, il y ait de la déprime. Parce que confiner des gens qui ont l’habitude d’être sur les chantiers et de bouger toute la journée, au bout d’un moment, ça va être compliqué. Il ne faut pas négliger l’aspect psychologique. Sur 8-10 jours, ça va, c’est ce que nous venons de vivre. Mais si ça dure vraiment longtemps, ce qui est fort probable, on aura des soucis par rapport à ça.

Le gouvernement a-t-il été assez clair selon vous, concernant les consignes de confinement, notamment vis-à-vis du BTP ?

Patrice Haltebourg : Tout cela donne l’impression d’un double langage. Entre « restez chez vous, c’est la guerre » et « allez travailler quand même », c’est délicat de s’y retrouver. Alors pour le personnel de santé, on comprend bien, mais la construction en elle-même, c’est plus complexe. Construire un lycée ou un ouvrage, ce n’est pas à huit jours près. Par contre, dépanner une conduite, une fuite de gaz, ça, c’est urgent. Et on a tout mélangé. Ce qui a créé de l’ambiguïté et beaucoup d’envie d’utiliser le droit de retrait évoqué par nos ouvriers sur les chantiers. Le premier jour, ils sont venus. Par contre, le deuxième jour, ils nous ont dit « il faut qu’on discute, on n’a plus envie, on craint pour notre santé ». La crainte de récupérer le virus, de le ramener dans les familles et ainsi de contribuer à la propagation a été forte.

Comment expliquez-vous ce double langage ?

Patrice Haltebourg : Notre analyse, c’est que l’État a compris qu’une bonne partie de l’industrie et du bâtiment était en activité partielle et que ça allait coûter cher. Et que l’économie pourrait se bloquer. D’où la marche arrière, cet affreux chantage à l’activité partielle… Aujourd’hui, la question du chômage partiel semble réglée dans l’amendement qui a été voté en fin de semaine.

Faut-il anticiper des dégâts majeurs pour les entreprises des travaux publics ?

Patrice Haltebourg : Déjà, nous sommes dans une année électorale. D’habitude, on sait qu’il y a une baisse d’activité. Là, c’est un arrêt quasi-total, conjugué à l’arrêt des travaux engagés par les collectivités locales. Si on raisonne sur une crise sanitaire d’une durée de deux mois, vacances comprises, on peut enlever 20 % de l’activité : cela veut dire que les sociétés, si elles ne sont pas aidées par l’État, ne pourront pas faire face. Les reports d’échéances, de prélèvements, ne peuvent pas tout régler. Les entreprises, comme les commerçants et une large part du tissu économique, vont tout simplement manquer de recettes. Le risque est très important, d’où l’idée de dire : le vrai défi, c’est la reprise.

Craignez-vous un scénario à l’italienne, avec une paralysie totale de l’activité ?

Patrice Haltebourg : Aujourd’hui, l’activité du BTP est quasiment arrêtée. Sauf urgence, évidemment, mais il y a au maximum 20 % de l’activité qui tourne. On ne peut aller beaucoup plus bas. C’est ce qui explique la réaction du gouvernement. On se focalise sur le BTP : mais le BTP a des fournisseurs, que ce soit pour des gravillons, des tuyaux ou du ciment. Dès l’instant où l’usine Saint-Gobain PAM est à l’arrêt pour fournir des canalisations, par exemple. À un moment donné, nous serons contraints de travailler avec les stocks, et l’activité s’arrêtera forcément toute seule. Pour que ça marche, il faut que la filière industrielle conserve un minimum d’activité. Il faut être conscient que toutes les filières sont interdépendantes. Évidemment, il y a des effets d’élastique avec les stocks, mais une fois qu’ils sont épuisés, ça s’arrêtera. Mais la profession fera face à ses obligations vis-à-vis de la société, en termes de fonctionnement du minimum vital. Par contre, pour les travaux neufs, il y a des priorités à définir et il est nécessaire de voir, au cas par cas, ce qu’il est possible de faire.

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