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Interview Christine Bertrand (Medef) : « Il faut un New Deal transfrontalier »

Entretien avec Christine Bertrand, présidente du Medef de Meurthe-et-Moselle

Propos recueillis par Jean-François Michel - 30 octobre 2018

La présidente du Medef de Meurthe-et-Moselle, Christine Bertrand, a écrit au Premier ministre, Edouard Philippe, pour lui demander de faire de l'espace transfrontalier, comprenant le Luxembourg, la Wallonie, la Sarre et la Lorraine, un territoire d’expérimentation. Ce « laboratoire » devra permettre d'aller vers une convergence en matière social et fiscal avec le Luxembourg.

« Ce n'est pas une finalité de rassembler des pays : si nous ne sommes pas égaux et si nous ne travaillons pas de la même façon, et surtout d'un point de vue social et fiscal, l'Europe n'est pas construite », estime Christine Bertrand, présidente du Medef de Meurthe-et-Moselle. — Photo : © Agence Angata

Le Journal des Entreprises : Quel est le constat que vous dressez sur la situation des entreprises de la Grande Région ?

Christine Bertrand : Il est aujourd'hui impossible de rester dans cette situation qui est totalement bloquante pour le développement de nos entreprises. Recruter est difficile pour les entreprises françaises, mais va également le devenir pour les entreprises luxembourgeoises, sarroises ou wallones. Aujourd'hui, la population des frontaliers lorrains ne va pas être suffisante pour assurer le développement du Luxembourg. Quelques chiffres : 600 000 Luxembourgeois résidents, 400 000 actifs, 200 000 frontaliers au total, dont 100 000 Français. Et demain, ce seront 130 000 Français.

Aujourd'hui, il y a des Vosgiens qui vont travailler au Luxembourg. Il y a quelques années en arrière, les frontaliers étaient essentiellement des Mosellans et des gens venus du nord de la Meurthe-et-Moselle, du Pays Haut. Maintenant, c'est Pont-à-Mousson, Nancy... jusqu'à Épinal et les Vosges. Concrètement, le réservoir lorrain est en train de s'épuiser.

C’est un sujet qui pouvait s'anticiper ?

C. B. : Il y a des rencontres inter-ministériels qui permettent aux deux États de discuter. Mais c'est seulement maintenant que la prise de conscience du problème intervient. On parle depuis longtemps de l'A31, des frontaliers. Mais avec la pénurie de main-d’œuvre qui se profile au Luxembourg, à l'image de ce que nous connaissons en France, et avec le retour de la croissance, le manque de compétences se fait ressentir encore plus durement.

Vous ne pourrez pas aller contre la volonté du gouvernement luxembourgeois d'augmenter sa population...

C. B. : Ce n'est pas notre position. Nous disons qu'il est possible de profiter de cette croissance ici, en France. Dans la bande transfrontalière, on était bien content d’avoir le Luxembourg pour que les frontaliers aillent travailler et ne deviennent pas des chômeurs. Mais la réalité aujourd’hui, c'est que les compétences pour assurer le développement du pays ne suffisent plus.

C'est donc le patronat transfrontalier qui va faire bouger les choses ?

C. B. : Nous sommes obligés de prendre notre destin en main. Dans mon courrier au Premier ministre, je lui rappelle que les accords de Göteborg de novembre 2017 mettaient en place un socle européen des droits sociaux communs. Il y a donc possibilité de faire des expérimentations. Nous avons interpellé le Premier ministre avec cette idée : s'il y a une expérimentation à faire en Europe, il faut la faire ici, sur cette bande transfrontalière, pour obtenir une convergence sur le social et le fiscal par rapport à nos voisins européens.

Comment aller vers la convergence des droits sociaux et fiscaux alors que personne n'a jamais réussi à le faire depuis que l'Europe existe ?

C. B. : Cette zone transfrontalière, à l'échelle de la planète, c'est une zone urbaine. La vraie barrière, c'est la différence de droit. Si on arrive à faire sauter cette barrière de distorsion entre les droits, nous aurons tout gagné. Il faut un New Deal transfrontalier. Pourquoi l'Europe fait débat, pourquoi la montée du populisme ? Parce que la population s'est mise en tête que l'Europe était un frein au développement. On doit prendre ce problème en main, parce que si Emmanuel Macron ne réussit pas, nous aurons Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon.

« Rassembler des pays n'est pas une finalité : l'Europe n'est pas construite si ses citoyens ne sont pas égaux d'un point de vue social et fiscal. »

Demain, la montée des populismes peut aussi concerner la France et pour les entreprises, c'est un drame total. Le terrain de jeu de la jeunesse d'aujourd'hui, c'est le monde, avec un langage commun qui est le numérique. Et nous, adultes, nous n'avons pas encore compris qu'il n'y avait plus de frontière ? Alors il faut déjà commencer par faire une vraie Europe. Ce n'est pas une finalité de rassembler des pays : si nous ne sommes pas égaux et si nous ne travaillons pas de la même façon, surtout d'un point de vue social et fiscal, l'Europe n'est pas construite. Une monnaie unique, c'est un bon début, mais l'Europe existe depuis trop longtemps pour ne pas aller plus loin. Ou alors, elle explosera...

Pensez-vous qu’il soit possible d’aller vers le codéveloppement ?

C. B. : Sur ce sujet, Nicolas Buck, le président de la Fedil (Fédération des industriels luxembourgeois) a été très clair : il n'y a plus de foncier au Luxembourg. Donc il n'est plus possible d'implanter des entreprises qui veulent venir, parce que le Luxembourg a un droit fiscal et social très attractif. Donc plutôt que de laisser ces entreprises partir au Mexique, au Brésil, en Inde, on préfère qu'elles viennent là, sur cette bande transfrontalière, parce qu'il y aura les mêmes droits, la même attractivité sociale et fiscale.

Du côté du Grand Est, il y a encore du foncier. Notre ruralité meurt, parce qu'il n'y a plus d'entreprises dans les campagnes. Prenons exemple sur la Suisse : une usine par village. Avec un droit fiscal et social aussi attractif qu'au Luxembourg, c'est possible. Et des usines, ce sont des emplois. Il y a des territoires où la notion de travail a disparu depuis trois générations... C'est un drame et on ne peut pas laisser faire.

Est-ce qu'il existe un dialogue entre patrons luxembourgeois et lorrains ?

C. B. : Oui, dans le cadre d'un programme européen. C'est ce qui a permis de créer du lien. J'ai eu l'occasion de croiser la DRH Monde d'ArcelorMittal. Elle m'a décrit les difficultés qu'elle rencontre, et elle veut rentrer dans les écoles d'ingénieur en Lorraine. Voilà des gens susceptibles de mettre des moyens pour la formation des jeunes, mais on doit discuter ensemble car, évidemment, on ne pas produire des ingénieurs pour ensuite tous les voir partir.

Depuis Paris, le transfrontalier, ça doit sembler bien curieux ?

C. B. : En siégeant au conseil exécutif du Medef, je peux dire que le Grand Est a une voix au national. Concrètement, la problématique du transfrontalier remonte et est entendue. Avec les élections européennes, il y a une fenêtre de tir qui s'ouvre pour aller vers ce type d'initiative. Il faut être opportuniste. Le dialogue n'est ni fluide, ni agile entre les pays, mais les chefs d'entreprise ont leur rôle à jouer. L'enjeu est de former un lobby au sens européen.

Se rassembler pour discuter de ces sujets entre dirigeants luxembourgeois, wallons, sarrois et français n'est plus un problème. Peut-être que nos élus n'ont pas encore totalement compris, mais les dirigeants d'entreprise doivent prendre ce dossier en main pour apporter des solutions. Si demain, une solution n'émerge pas, les entreprises sur cette bande transfrontalière vont mourir.

« Ce n'est pas une finalité de rassembler des pays : si nous ne sommes pas égaux et si nous ne travaillons pas de la même façon, et surtout d'un point de vue social et fiscal, l'Europe n'est pas construite », estime Christine Bertrand, présidente du Medef de Meurthe-et-Moselle. — Photo : © Agence Angata