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Communication et médias

Interview Témoignage d'entrepreneur : « L'humour a été une catastrophe pour mon entreprise »

Entretien avec Christophe Huvelin et Arnaud Bailly, ancien et actuel dirigeant de Vu Par

Propos recueillis par Caroline Scribe - 19 juillet 2016

Le rire est fédérateur, le rire combat le stress, le rire crée du lien social. Oui, mais pas toujours. Christophe Huvelin, ex-dirigeant de l'agence de communication nantaises Vu Par et Arnaud Bailly, son successeur, témoignent de leur expérience de l'humour en entreprise.

Le Journal des Entreprises
Le Journal des Entreprises — Photo : Le Journal des Entreprises

Le Journal des Entreprises : Christophe Huvelin, vous avez dirigé l'agence de communication nantaise Vu Par de 2008 à 2014. L'une des raisons de votre départ tient à un excès d'humour dans votre mode de management. Est-ce exact ?

Christophe Huvelin : Oui, l'humour a été une vraie catastrophe pour mon entreprise. Sur un plan purement business, cela se passait bien puisqu'au cours de cette période, la société a triplé son chiffre d'affaires et ses effectifs, passant de cinq à 15 salariés. Et ce, durant une période peu propice aux affaires. Mais mon humour a fait des dégâts sur le plan humain. Au bout de cinq ans, j'étais complètement discrédité et j'ai été contraint de revendre mon entreprise.

Que s'est-il passé exactement ? En quoi, votre humour a-t-il été négatif ?

C. H. : J'avais tendance à rire de tout, à faire des blagues, à prendre tout et tout le monde à contre-pied, à être décalé en permanence. C'était une manière pour moi de détendre l'atmosphère, mais cela n'a pas du tout fonctionné comme je l'imaginais. Cela a créé du stress et de l'instabilité pour mes salariés, qui étaient sans arrêt dans le doute. Avec les clients, c'est bien de faire de l'humour, mais cela impose d'être deux fois plus exigeant. Comme tu es sans arrêt dans le rire, pour être pris au sérieux, tu dois être au top : jamais de retard, rendre un travail impeccable, etc. Soit deux fois plus de boulot pour te faire respecter.

Que retirez-vous de cette expérience ?

C. H. : Elle ne m'a pas laissé un souvenir fantastique. Du coup, après avoir revendu l'agence, j'ai suivi une formation en management. Elle m'a permis de mieux comprendre le positionnement d'un manager et les attentes des équipes. J'ai ainsi découvert que chacun est différent et ne partage pas forcément le même humour, que c'est au manager d'être exemplaire, que les salariés ont besoin d'un cadre et de sécurité, soit le contraire de ce que je leur proposais avec mon humour. Même si moi, j'étais en paix avec moi-même, je n'ai pas su, à l'époque, communiquer cet état d'esprit à mes salariés.

Arnaud Bailly, vous avez repris l'agence Vu Par en 2014. Auparavant vous avez exercé les fonctions de directeur financier, puis de directeur général adjoint chez Lumiplan. Quel est votre style de management ?

Arnaud Bailly : Je dirais que je suis l'anti-Christophe. Je n'ai pas le sentiment de manager à l'humour. Je suis plutôt dans un registre sérieux. J'ai gardé le costume de directeur financier d'un groupe industriel, même si j'ai élargi mes fonctions par la suite. Je suis bon public et j'aime bien rire, mais l'humour n'est clairement pas mon terrain de jeu de prédilection dans le management.

Quel discours avez-vous donc tenu ? Quelle posture avez-vous adopté à votre arrivée chez Vu Par ?

A. B. : Quand je suis arrivé dans l'entreprise, j'ai décelé chez les salariés des attentes en termes de changement et des inquiétudes par rapport à l'avenir. Je leur ai donc tenu un discours mobilisateur en expliquant que je venais d'un autre secteur d'activité, que je pouvais apporter mon expérience de manager et une vision stratégique de l'entreprise, mais que je comptais sur eux pour faire leur métier. Par la suite, j'ai introduit dans l'entreprise les notions de transparence, en communiquant sur les chiffres, les marchés gagnés, perdus, etc., le droit à l'erreur, la confiance... Au bout du compte, un style plus posé.

Dans une agence comme Vu Par, il n'y a que des affectifs travaillant dans un open space. Il est donc important de préserver une atmosphère sereine et une certaine stabilité d'humeur. Par exemple, il m'est arrivé d'intervenir pour que l'open space ne se transforme pas en cour de récréation et que les gens aillent s'expliquer dans un endroit neutre.

Vis-à-vis des clients, avez-vous également changé de style ?

A. B. : Oui. Vendre une mission de communication en plaisantant au cours d'un cocktail ou d'un dîner, je ne sais pas faire. Mon caractère s'accommode bien des gens cartésiens. Je suis donc plutôt dans le faire que dans le dire, ce qui correspond assez bien à l'image de sérieux de l'agence.

N'y a-t-il donc pas de place pour l'humour dans l'entreprise ?

C. H. : Si, mais l'humour doit rester entre collaborateurs. Quand tu es le supérieur hiérarchique, ce n'est pas à toi d'être le moteur de l'humour dans l'entreprise.

A. B. : L'humour est un talent que j'apprécie et que je sais reconnaître chez les autres. C'est pourquoi, au cours des entretiens annuels, j'essaie de valoriser l'humour et les gens qui savent faire rire. Je suis toujours content quand j'entends des gens rire dans l'entreprise et je favorise ces temps de bonne humeur. Mais en même temps, je crois qu'en tant que patron, il y a une sorte de distance à conserver, une sorte de pudeur à avoir vis-à-vis des salariés.

Le Journal des Entreprises
Le Journal des Entreprises — Photo : Le Journal des Entreprises

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