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Interview Sébastien Gouspillou : « Pourquoi je déménage ma ferme à bitcoin au Kazakhstan »

Entretien avec Sébastien Gouspillou, dirigeant de Bigblock Datacenter

Propos recueillis par Amandine Dubiez - 07 mars 2019

Le fondateur de Bigblock Datacenter qui avait ouvert en 2017 à Orvault l’une des premières fermes à bitcoin de France déménage son datacenter au Kazakhstan sur un site 20 fois plus grand. Loin d’être refroidi par la chute des cours du cette monnaie virtuelle, Sébastien Gouspillou voit l’opportunité de devenir un acteur de poids de ce système monétaire alternatif.

Sébastien Gouspillou a ouvert un data center pour fabriquer des bitcoins.
La société de Sébastien Gouspillou vend et héberge des machines qui servent à « miner », c’est-à-dire à vérifier la validité des transactions en monnaies virtuelles, en échange d'une récompense pécuniaire. — Photo : Bigblock datacenter

Le Journal des Entreprises : Vous déménagez au Kazakhstan votre ferme de minage de bitcoin, jusqu’alors située dans l’agglomération nantaise, sur l’ancien site d’Alcatel. Pour quelle raison ?

Sébastien Gouspillou : Cela fait en réalité un an que nous préparons ce projet de data center au Kazakhstan. Nous avons créé une société locale, Hashlabs en 2018, qui est propriétaire depuis 10 mois d’un terrain d’un hectare à Almaty, la plus grande ville du pays. Nous avons accès à une électricité moins chère qu’en France et « verte », car elle provient du barrage hydraulique voisin. Nous avons acheté un transformateur électrique, ce qui nous permet d'héberger toutes nos machines françaises qui y seront plus rentables qu’ici.

Très gourmandes en énergies, ces machines servent à « miner » la monnaie virtuelle, c’est-à-dire à vérifier la validité de transactions en monnaies virtuelles contre une récompense pécuniaire. Bigblock Datacenter, que j’ai créé en 2017 avec des associés pour vendre et héberger des machines de minage, conserve une petite activité à Nantes - l’organisation de conférences - mais n’emploie plus de salarié – nous en avions un. Notre ambition est de développer notre site du Kazakhstan et de réunir la plus grande communauté d’investisseurs possible autour de notre projet.

En déménageant, vous changez aussi de dimension. Le site kazakh est 20 fois plus grand que le data center d’Orvault.

S.G. : À terme, oui. Nous commençons par installer 4 000 machines qui seront opérationnelles en avril ou en mai. Nous allons ensuite multiplier par trois nos capacités de production dans les six prochains mois. Potentiellement, nous pourrons encore les multiplier par trois pour atteindre les 45 mégawatts.

« L’enjeu, c’est d’être présent dans un pays où l’électricité est bon marché pour être le plus rentable possible. »

Nous avons fait le calcul : 20 % du mining dans le monde, soit deux millions d’ordinateurs, sont à l’arrêt actuellement à cause de la chute du cours du bitcoin. Nous sommes en capacité de les héberger et nous enregistrons régulièrement de nouvelles demandes de confrères pour ce service. Actuellement, 80 % du mining dans le monde est plus cher que nous. En plus, nous avons développé un logiciel qui améliore de 15 % la production de nos matériels sans consommer plus d’électricité.

En vous installant au Kazakhstan, vous prenez une position stratégique ?

S.G. : Géorgie, Azerbaïdjan, Canada, Trinité-et-Tobago : pendant des mois, nous avons parcouru le monde à la recherche du meilleur terrain. Il faut trouver de l’électricité bon marché et en abondance, ce qui implique une entente avec les autorités locales. C’est une course que nous avons démarrée avant d’autres, le prix de l’électricité en France nous poussant plus vite à nous remettre en question. Le Kazakhstan est ouvert aux cryptomonnaies, ce qui n’est pas le cas partout. L’enjeu, c’est d’être présent dans un pays où l’électricité est bon marché pour être le plus rentable possible et attirer des investisseurs.

Le cours du bitcoin a chuté de 80 % en un an. Est-ce que cela vaut encore le coup d’investir ?

S.G. : C’est la quatrième forte variation du bitcoin en 10 ans, nous sommes donc habitués aux fluctuations. Nous savons aussi qu’en deux ans, le cours a progressé de 75 %. Nous voyons nombre d’entrepreneurs nous rejoindre pour participer financièrement à notre projet. Nous sommes donc loin d’être les seuls à croire en l’avenir du bitcoin. La baisse récente du cours rebat toutefois les cartes et nous donne l’opportunité de devenir un acteur qui compte.

Ce que l’on observe, c’est que la carte du mining mondial change. Il y a énormément de minages depuis des pays où la monnaie est instable. En quelques mois, beaucoup d’Iraniens s’y sont mis. Au Venezuela, il y a en ce moment un pic, tant dans le mining que dans les échanges de jetons. En France, où la monnaie semble solide, l’intérêt du bitcoin est difficile à appréhender, mais dans les pays en crise monétaire, les gens se ruent sur le bitcoin comme valeur refuge et comme moyen de paiement.

Depuis un an, vous vous êtes beaucoup investi en participant à des livres, en animant des conférences sur le sujet et en allant jusqu’à prendre la parole plusieurs fois à la commission d’information « cryptomonnaies » de l’Assemblée nationale. Pour quelles raisons ?

S.G. : Le bitcoin est une expérience monétaire que propose la société civile au monde, une expérience très décriée et qui subit des attaques souvent infondées. Je m’attache à rétablir la vérité, notamment en ce qui concerne la pollution qu’il créerait.

« Le bitcoin est là pour rester, la France doit comprendre de quoi il s’agit et si possible, en tirer avantage. »

Une diversité monétaire est souhaitable, parce qu’un modèle unique n’est pas assez résilient. Le bitcoin est un plan B, c’est un système monétaire alternatif, bénéfique socialement dans cette période de crise monétaire latente. Il pourrait devenir à terme l’étalon mondial qui fait tant défaut depuis que l’on a renoncé à l’étalon or.

De plus, le bitcoin propose une financiarisation aux 40 % d’adultes qui n’ont pas de banque sur cette planète. C’est un sujet majeur pour notre avenir proche, un sujet éminemment politique qui mérite d’être mieux compris par nos élus et nos concitoyens, d’où mon implication. Le bitcoin est là pour rester, la France doit comprendre de quoi il s’agit et, si possible, en tirer avantage.

Comment la France peut prendre sa place ?

S. G. : En ce qui concerne les cryptomonnaies en général, la France a déjà des entreprises pionnières dont elle peut être fière comme Ledger, Paymium, Coinhouse ou A5. En ce qui concerne le mining, nous tenons à avoir un savoir-faire français, une expertise indispensable tant l’avenir du mining pourra devenir une donnée économique importante. On peut imaginer un monde où des appareils ménagers mineront, où des bâtiments mineront, où toutes les sources d’énergie alternative auront une mini-mine… Tout est possible, tout va tellement vite dans ce nouveau monde. Ce serait dommage d’en être exclu, dommage que ces outils de demain n’aient aucune chance d’être français.

Au niveau énergétique, nous avons déjà expérimenté des solutions. Nous pouvons réutiliser la chaleur produite par le mining pour chauffer l’eau à 60 degrés et alimenter les réseaux de chaleur. Nous pourrions chauffer l’eau des immeubles (bureaux ou habitations), des piscines, on peut aussi chauffer des serres. Notre ambition de créer une « pool » française (une coopérative minière, la plupart sont chinoises, NDLR) qui donnera beaucoup de visibilité à notre drapeau. Si la France mine, elle participe à la sécurisation des réseaux et à l’évolution des protocoles des cryptomonnaies, elle est partie intégrante de l’infrastructure. De fait, elle a son mot à dire.

Sébastien Gouspillou a ouvert un data center pour fabriquer des bitcoins.
La société de Sébastien Gouspillou vend et héberge des machines qui servent à « miner », c’est-à-dire à vérifier la validité des transactions en monnaies virtuelles, en échange d'une récompense pécuniaire. — Photo : Bigblock datacenter