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Enquête Saint-Nazaire : que change l'arrivée de Fincantieri aux chantiers navals ?

Par Amandine Dubiez, le 03 mai 2017

Il n’est pas arrivé en terrain conquis et suscite encore beaucoup de méfiance à Saint-Nazaire. Que change l’arrivée du groupe italien Fincantieri, le repreneur des chantiers navals ? Le leader mondial de la croisière dit vouloir faire du site nazairien un «Airbus» de la navale. Enquête.

Photo : Stéphane Vandangeon Le journal des Entreprises

Il a pris le soin de porter une cravate avec les drapeaux italien et français enlacés. Pour sa première visite à Saint-Nazaire après le rachat de 48 % des chantiers navals, le P-dg de Fincantieri a voulu rassurer les syndicats et politiques locaux qui ne lui avaient pas promis un accueil très chaleureux. « Nous leur avons expliqué que nous n’avons pas une âme de colonialiste », a d’emblée précisé Giuseppe Bono en conférence de presse. Pas de quoi rassurer les Nazairiens pour autant. « On peut craindre que dans cinq ans, Fincantieri dépouille Saint-Nazaire de ses commandes pour ses sites en Italie », a réagi Nathalie Durand-Prinborgne pour le syndicat Force Ouvrière, soulignant que la protection des emplois sur le site n’est garantie que pour cinq ans. « La question est de savoir s’il compte faire une absorption des chantiers navals ou juste une alliance comme Air France avec KLM, ou comme Renault avec Nissan. Les chantiers navals de Saint-Nazaire deviendront-ils la marque premium du groupe ? », s’interroge Paul Tourret, directeur de l’Institut Supérieur d’Économie Maritime à Saint-Nazaire. Du côté des sous-traitants qui connaissent bien l’armateur pour travailler avec lui sur des chantiers italiens, les questions sont encore plus pragmatiques : « Qu’est ce qui va changer au niveau des achats ? Est-ce que les méthodes de travail vont changer ? »

« Les chantiers resteront autonomes dans leur gestion »

Non, répond Giuseppe Bono. « Seuls les achats d’acier seront modifiés », assure-t-il.
« Actuellement avec Fincantieri, nous utilisons 150 000 tonnes d’acier par an, les chantiers de Saint-Nazaire en utilisent 50 000 tonnes, il est évident qu’il y a des synergies à faire », a précisé Giuseppe Bono. À part ça, pas question, selon lui, de remplacer les sous-traitants nazairiens par des Italiens. « Non tout simplement parce que le transport coûte cher ! De toute façon, la sous-traitance se construit autour des chantiers. Et puis je dois vous dire qu’actuellement c’est plutôt Laurent Castaing qui vient acheter en Italie et non l’inverse », a assuré le patron italien. Il a décidé de renouveler toute sa confiance au directeur général des chantiers navals de Saint-Nazaire. « Les chantiers resteront autonomes dans leur gestion », a-t-il promis. Saint-Nazaire est le 21e chantier naval détenu par l’Italien, présent aussi en Norvège, Roumanie, Vietnam, États-Unis, Brésil et Chine.

Améliorer la rentabilité ?

Fincantieri, qui n’a jamais disposé d’un carnet de commandes aussi plein (24milliards d’euros couvrant plus de cinq années de travail), s’est aussi engagé auprès du gouvernement, à ne pas toucher aux bureaux d’études nazairiens. « Ce chantier a tout ce dont il a besoin pour fonctionner. Concernant les bureaux d’études par exemple, en Italie nous avons un seul centre de conception pour noshuit chantiers, leur transférer des dossiers de Saint-Nazaire serait problématique », précise Giuseppe Bono. Si Fincantieri décide de reprendre les chantiers sans rien changer, qu’en sera-t-il de la rentabilité, toujours très faible des chantiers ? Dans nos colonnes en 2015, Laurent Castaing précisait qu’elle était inférieure à 1 %. Elle risque de ne pas s’améliorer. « Il y a peu de clients et peu de chantiers navals ce qui paradoxalement rend le marché très particulier, il faut séduire le cercle étroit d’armateurs et assurer une grande compétitivité », explique Paul Tourret. En récupérant les plus grandes cales sèches du monde, longues de 400mètres, et les commandes des armateurs RCCL et MSC, Fincantieri acquiert les seuls éléments qui lui manquaient pour rivaliser à armes égales avec l’allemand Meyer Werft. « Quand un armateur voudra un paquebot, la priorité sera donnée au chantier naval qui aura des cales libres, or elles sont toutes pleines pour plusieurs années », observe le directeur de l’Isemar.

Importer des blocs d’autres chantiers ?

Pour accélérer la cadence, celui qui dispose de 50 % des parts de marché sur la croisière pourrait être tenté de faire importer des blocs directement depuis ses autres chantiers. « Ce n’est pas impossible », estime Paul Tourret, qui affirme que le cas s’est produit venant de Pologne à Saint-Nazaire récemment. « La coque est une chose. La construction du navire complet est un défi que sait relever Saint-Nazaire, c’est une performance d’ingénierie taille XXL », complète-t-il. Pas impossible non plus que celui qui réalise un tiers de son chiffre d’affaires dans les navires militaires, développe une activité, hors des commandes réservées à DCNS, qui vient d’acquérir 12 % du capital des chantiers navals. « On pourra développer une activité militaire en complément des paquebots, mais avec de meilleures marges », expliquait lors de la conférence de presse le P-dg de Fincantieri, qui a décroché des commandes militaires des Américains, Qataris et bien sûr Italiens.

Investissement dans le chantier intelligent

Ceux qui craignaient que Fincantieri n’investisse pas sur les chantiers ont été soulagés de constater que le pacte d’actionnaire, signé pour huit ans, contraint l’Italien à poursuivre le projet de 100 millions d’investissements pour les trois ans à venir. Fincantieri sera donc obligé de poursuivre la mutation de Saint-Nazaire en « chantier intelligent », projet initié par Laurent Castaing il y a deux ans. Robotique, cobotique, data, informatique, l’enjeu est de gagner 10 % sur le prix des paquebots. À ceux qui douteraient de ses intentions, Giuseppe Bono a fini par répondre en rigolant : « de toute façon, si votre gouvernement n’est pas d’accord avec ce que l’on fait, soyez sûr qu’il appellera notre gouvernement pour le lui faire savoir ».

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