Pays de la Loire

Santé

Interview « Plus de la moitié des dirigeants des Pays de la Loire vont mal »

Entretien avec Amaury Grimand, enseignant chercheur au LEMNA, IAE Economie et Management de l’Université de Nantes

Propos recueillis par Jéromine Doux - 12 juin 2019

Une enquête menée par l’Université de Nantes révèle que plus de la moitié des chefs d'entreprise des Pays de la Loire souffrent d’insomnies, de douleurs au dos ou d’un fort sentiment de solitude. Les dirigeants de sociétés en difficulté ne sont pas les seuls exposés. Ceux qui gèrent une entreprise en forte croissance souffrent aussi. Premier facteur de stress : les relations avec les salariés.

Dans les Pays de la Loire, plus de la moitié des dirigeants souffrent d’insomnies, de douleurs au dos ou d’un fort sentiment de solitude.
Dans les Pays de la Loire, plus de la moitié des dirigeants souffrent d’insomnies, de douleurs au dos ou d’un fort sentiment de solitude. — Photo : ©thodonal - stock.adobe.com

Le Journal des Entreprises : Vous venez de publier les résultats d’une enquête régionale sur la santé des dirigeants. Quelles sont les grandes tendances qui en ressortent ?

Amaury Grimand : Cette enquête, menée sur 204 dirigeants des Pays de la Loire, révèle que plus de 50 % d’entre eux ne vont pas bien : ils disent souffrir d’insomnies, de douleurs au dos et expriment un fort sentiment de solitude.

Il y a évidemment une forte corrélation entre la santé des dirigeants et celle de leur entreprise. 35 % d’entre eux vont bien et leur entreprise aussi. A contrario, 34 % des chefs d’entreprise des Pays de la Loire vont mal, à l’image de leurs sociétés. Mais notre étude montre aussi que 17 % des dirigeants ne vont pas bien, alors que la santé de leur entreprise est bonne. Généralement, il s’agit de dirigeants dont l’entreprise connaît une forte croissance et qui se sentent complètement dépassés. Ils rencontrent des difficultés à repenser l’organisation interne de leur structure.

Plus étonnant encore, 15 % des chefs d’entreprise sont en bonne santé, alors que leur société est fragile. Ils ont alors réussi à construire des mécanismes de protection efficaces, qui sont liés, dans la majorité des cas, à un soutien social.

Les petites entreprises qui comptent entre 10 et 50 salariés sont les plus touchées par cette problématique, car il est plus difficile pour leurs dirigeants de déléguer. Toutefois, 90 % des personnes interrogées se disent satisfaites de leur travail. On sent un grand attachement au métier de dirigeant.

Quelles sont les principales difficultés que rencontrent les chefs d’entreprise ?

A. G. : Les difficultés évoquées concernent la concurrence, l’investissement ou la vision de l’avenir. Notre enquête montre qu’il existe plusieurs points de tension. Le premier est de penser un projet de développement à long terme. Les dirigeants sont aspirés par la gestion quotidienne de leur entreprise et ont beaucoup de mal à anticiper.

La seconde difficulté concerne la croissance de l’entreprise. Certains ont le sentiment de perdre le contrôle, ils ne parviennent pas à déléguer ou à lâcher prise. D’autres sont également très attachés à la partie technique de leur métier et ont plus de mal avec le management. Nous avons, par exemple, rencontré une dirigeante qui a créé une entreprise de formation dans le domaine de l’industrie pharmaceutique. Alors qu’elle travaillait seule, son entreprise s’est rapidement développée et elle a très vite recruté 8 salariés. La dirigeante a fait un burn-out. Elle n’a pas réussi à repenser les modes de fonctionnement de sa structure. Aujourd’hui, elle ne travaille qu’avec une seule personne et nous a confié avoir retrouvé une forme d’équilibre.

« Le premier facteur de stress pour les chefs d'entreprise ? Les relations avec leurs salariés. Parfois, c'est même un sujet traumatisant pour eux... »

Les relations avec les salariés sont également compliquées à gérer pour les chefs d’entreprise. C’est d’ailleurs le premier facteur de stress pour eux. Alors que la relation avec les clients est plutôt une source de satisfaction, car ils peuvent avoir un retour direct, ils savent difficilement ce que pensent les salariés de leur mode de management. Parfois, cela est même traumatisant.

Nous avons interrogé longuement 10 personnes, parmi les 204 qui ont répondu à notre questionnaire. Parmi elles, trois nous ont parlé de contentieux aux prud’hommes avec certains collaborateurs. Tous nous ont dit que c’était le seul événement de leur carrière qui les avait littéralement empêchés de dormir. Certains dirigeants préfèrent donc se concentrer sur l’aspect commercial et délaissent un peu l’animation d’équipe.

Ces dirigeants d'entreprise en souffrance ont-ils des points communs ?

A. G. : Toutes les problématiques que rencontrent les dirigeants sont souvent liées au sentiment d’isolement. Les chefs d’entreprise qui vont mal sont huit fois plus isolés que les autres. Pour eux, il est parfois compliqué de fréquenter les réseaux de dirigeants, notamment parce qu’ils ont peur de perdre du temps ou parce qu’ils culpabilisent de ne pas travailler pour leur entreprise. Pourtant, les chefs d’entreprise qui s’impliquent dans ces réseaux expliquent que cela les rassure, qu’échanger avec leurs pairs leur permet de décompresser.

« Les chefs d’entreprise qui vont mal sont huit fois plus isolés que les autres. »

Ces difficultés sont également liées au fait que les dirigeants ont du mal à prendre du recul et à contrôler leur agenda personnel. Une dirigeante qui a fait un burn-out nous confiait qu’auparavant, elle ne planifiait pas ses congés. Elle privilégiait les rendez-vous avec ses clients et regardait ensuite s’il restait de la place dans son agenda pour prendre quelques jours de vacances. Aujourd’hui, elle fait l’inverse.

Quelles sont les pistes envisagées pour améliorer la santé des dirigeants ?

A. G. : Les clubs d’échange, les associations professionnelles peuvent être un réel soutien. Cela permet aux dirigeants d’échanger avec leurs pairs sur leurs difficultés. Le recours au coaching est également une bonne solution. Ils peuvent ainsi se concentrer sur leurs motivations, sur ce qu’ils aiment faire et ce qu’ils apprécient moins. Ils ne sont pas nécessairement confiants. Cela leur permet donc de reprendre confiance.

Pour aller mieux, il est également important que les dirigeants prennent conscience de la nécessité de déléguer. Nous conseillons aussi d’être clair sur la stratégie de l’entreprise et de la partager avec les équipes. Les chefs d’entreprise parlent également de l’importance du soutien de leurs proches ou de leurs pairs, mais aussi de la nécessité à adopter une vraie hygiène de vie personnelle, en prenant des congés régulièrement ou en faisant du sport. Les dirigeants qui vont bien ont trouvé un équilibre vie professionnelle - vie privée.

Avec cette enquête, nous espérons identifier les bonnes pratiques permettant aux dirigeants de préserver leur santé. Cette thématique est de plus en plus abordée. L’association 1nspire vient d’ailleurs d’être créée pour fédérer des dirigeants d’entreprise et des associations professionnelles autour de ces problématiques. À terme, l’idée serait de créer un observatoire de la santé au travail des dirigeants.

Dans les Pays de la Loire, plus de la moitié des dirigeants souffrent d’insomnies, de douleurs au dos ou d’un fort sentiment de solitude.
Dans les Pays de la Loire, plus de la moitié des dirigeants souffrent d’insomnies, de douleurs au dos ou d’un fort sentiment de solitude. — Photo : ©thodonal - stock.adobe.com

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