Levée de fonds : Dans la peau d'un business angel

Par Caroline Scribe, le 18 juillet 2016

Chaque année, le réseau régional de business angels Abab reçoit une centaine de projets. Seul un petit nombre bénéficie d'un financement. Comment s'opère la sélection ? Sur quels critères ? Quels sont les arguments pour convaincre un business angel ? Éléments de réponse.
Le Journal des Entreprises, l'économie en régions — Photo : Le Journal des Entreprises

« Vous êtes en comité de sélection. Vous disposez maintenant de 20 minutes pour nous convaincre de faire étudier votre projet par deux de nos business angels », annonce Didier Allain-Dupré, président du réseau régional de business angels Abab (Atlantique Business Angels Booster). Autour de lui est réunie une petite dizaine des 75 membres que compte le réseau, tous chefs d'entreprise, actifs ou retraités. Face à eux, des porteurs de projet qui ont eu la chance de franchir la première étape du parcours. En effet, sur la centaine de projets adressés annuellement à Abab, beaucoup sont éliminés après un premier examen sur dossier, le plus souvent parce que le projet n'est pas assez novateur. Les autres passent en comité de sélection.




Comité de sélection

Le premier projet porte sur une société proposant un logiciel dans le secteur automobile. Au terme de la présentation et de la séance de questions qui suit, le projet fait l'unanimité... contre lui. « Pas assez abouti », « l'idée est bonne mais les porteurs de projets sont restés au stade de la R & D et de la technique », « ils n'ont pas suffisamment réfléchi au marché et à leurs futurs clients ». Voici quelques-uns des jugements qui fusent au cours de la délibération. Le projet suivant est porté par trois chefs d'entreprise qui ont conçu une plateforme de services aux entreprises. Après avoir exposé leur projet sous tous les angles : technique, commercial, financier, juridique, etc., les trois associés sont soumis à un feu roulant de questions : quels sont vos apports personnels, combien cherchez-vous à lever, comment traitez-vous la TVA, que faites-vous en cas de défaillance d'une entreprise, que se passe-t-il au niveau de la réglementation bancaire, qu'est-ce qui vous distingue de vos concurrents, vous voulez vous développer à Paris, sur quel réseau comptez-vous vous appuyer, etc. ? Les candidats se relaient pour répondre à chaque question puis, assurés d'une réponse sous 48 heures, se retirent. Les débats entre business angels sont vifs. La valorisation de la société leur semble « délirante » et l'opportunité du service rendu aux entreprises reste encore à démontrer. En revanche, le projet est « bien dans la mouvance numérique actuelle ». Finalement, la décision est prise d'ouvrir une instruction et de la confier à deux business angels.




Trois critères de sélection

« Trois éléments essentiels guident notre décision : la personnalité du ou des porteurs de projet, la cohérence et le justesse du business model, la force de vente et les canaux de distribution utilisés. On ne peut pas tout voir en comité de sélection. L'instruction qui suit sert à affiner notre jugement et le projet avant de prendre la décision d'investir ou non », explique Didier Allain-Dupré. L'ultime étape dans le processus de décision est, en effet, le comité d'investissement.




Comité d'investissement Après avoir été longuement challengés par les instructeurs de leur dossier et si l'étude aboutit à une conclusion favorable, les candidats reviennent en piste pour présenter à nouveau leur projet à tous les business angels intéressés. La présentation est beaucoup plus détaillée et le plus souvent complétée suite aux observations et critiques des instructeurs. C'est le cas des deux associés du troisième projet qui, pendant 20 minutes, présentent leurs produits dans l'équipement sportif, leurs fournisseurs, leurs points de vente, leur stratégie commerciale et de communication, leur BFR, les délais de paiement, le compte de résultat prévisionnel et leurs besoins en financement. En l'occurrence, les fondateurs d'Egide recherchent 300.000 euros auprès de business angels, dont 200.000 auprès d'Abab, pour financer leur développement commercial, une campagne de communication et le recrutement de plusieurs collaborateurs. Les questions sont précises. Pendant plus de 30 minutes, elles évoquent la protection juridique des produits par des dépôts de brevet, la stratégie de marque, la typologie des points de vente, la vision à long terme des entrepreneurs, la valorisation de l'entreprise. Les candidats se retirent pour laisser les deux business angels qui ont instruit le dossier prendre la parole. L'instruction a été longue et approfondie. Les business angels sont allés sur le terrain visiter des points de vente, etc. Ils expliquent que cet accompagnement dans la durée a permis d'affiner le business plan qui en est à sa troisième ou quatrième version. Ils soulignent également l'urgence de se prononcer car la société Égide pourrait séduire d'autres investisseurs.

Tour de table

Un tour de table est effectué. Chaque business angel présent se prononce sur son intention d'investir et sur le montant : 5.000 euros, 10.000, parfois plus. D'autres investisseurs qui n'ont pu assister au comité sont joints par téléphone pour réunir le montant global. C'est bouclé ! Abab a ainsi investi 1,5 million d'euros au 1e r trimestre 2016. Un montant exceptionnel puisqu'habituellement le réseau tourne autour d'un million d'euros d'investissements annuels, répartis également entre premiers et seconds tours et réalisés essentiellement en Loire-Atlantique et dans le Maine-et-Loire. « L'amorçage est une activité risquée. En 2016, nous sommes sortis du capital de la société nantaise Tikeasy. Un succès pour nous. Globalement, nous ne gagnons pas d'argent. Nos plus values compensent nos pertes, car il est inconcevable de pouvoir toujours gagner en matière de start-up. Mais nous vivons des aventures humaines exceptionnelles. Nous ne sommes pas un réseau ISF dont le but est d'éluder l'impôt. Notre objectif est de faire fleurir des projets et d'aider des entreprises à se créer et à traverser cette période si difficile qu'on appelle l'amorçage », conclut Didier Allain-Dupré.

Caroline Scribe

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