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Interview « Les débouchés de la blockchain donnent le vertige »

Entretien avec Vincent Goldie, associé du cabinet HLP Audit

Propos recueillis par Amandine Dubiez - 12 avril 2018

Présentées comme des alternatives au financement classique par fonds d’investissement, les crypto-monnaies pourraient bientôt être réglementées par l’Autorité des marchés financiers. Comment la technologie blockchain révolutionne-t-elle l’entreprise ? Le point de vue de Vincent Goldie, associé, expert-comptable et commissaire aux comptes au sein de HLP Audit, à Nantes. Il est aussi membre de la commission dédiée aux crypto-monnaies au sein du Conseil supérieur de l’Ordre des experts-comptables.

Vincent Goldie est expert-comptable et commissaire aux comptes chez le cabinet nantais ‎HLP AUDIT — Photo : Amandine Dubiez

Le Journal des Entreprises : Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux crypto-monnaies ?

Vincent Goldie : C’est d’abord venu d’un de mes associés très à l’écoute des évolutions technologiques qui m’a fait part à l’automne dernier de ce sujet. J’ai tout de suite identifié un sujet d’avenir, passionnant techniquement, mais que j’imaginais ne se concrétiser que dans les trois ans en région nantaise. Deux jours plus tard, un de mes clients nantais vient me voir pour me présenter un nouveau projet, comprenant une émission ICO. Je décide alors d’intégrer la commission consacrée aux crypto-monnaies qui s’est créée au sein du Conseil supérieur de l’Ordre des experts-comptables à Paris.

Qu’est-ce que qu’une ICO ?

V.G. : ICO cela signifie Initial Coin Offering. C’est une levée de fonds en crypto-monnaie, dont le financement est fondé sur la blockchain. Les chiffres donnent le vertige. Une entreprise de Clermont-Ferrand, Domraider, a déjà levé par ce biais 35 M€ à l’automne dernier. Une start-up toulousaine Talao, soutenue par Airbus, Havas et Thales, souhaite lever 60 M€. C’est une opportunité de financement pour les entreprises qui ont parfois des difficultés à trouver un soutien auprès des fonds d’investissement classiques. Par exemple, le réalisateur de La Marche de l’Empereur, Luc Jacquet, passe par ce biais pour financer son prochain film.

Comment cela fonctionne-t-il ?

V.G. : L’entreprise qui veut financer son développement émet des jetons virtuels appelés tokens. Ces jetons ne donnent pas accès au capital de la société ; ils peuvent octroyer la possibilité de profiter dans le futur d’un bien ou d’un service qui sera produit par l’entreprise. Les personnes intéressées peuvent payer ces jetons en bitcoin ou en ether, des crypto-monnaies convertibles en monnaie fiduciaire [un bitcoin s’échange actuellement autour de 7 000 €, un ether 500 €, NDLR].

« C’est une opportunité de financement pour les entreprises qui ont parfois des difficultés à trouver un soutien auprès des fonds d’investissement classiques. »

Vous êtes donc en train de conseiller une levée de fonds en crypto-monnaie ?

V.G. : Le projet, dont l’identité reste confidentielle, a finalement été mis en stand-by, car le financement par ICO fait débat au niveau de la gouvernance. C’est la preuve que le sujet est encore émergent et sensible, alors que c’est pourtant une formidable opportunité de financement.

C’est légal ?

V.G. : On est actuellement dans la nébuleuse. Il n’y a pas de cadre réglementaire car tout est allé très vite. L’Autorité des marchés financiers et l’Autorité des normes comptables travaillent sur le sujet. Des orientations et des communiqués apparaissent, mais aucun cadre réglementaire n’est encore fixé. Aujourd’hui concrètement, il n’y a aucun texte qui indique si une telle levée de fonds doit être considérée comme du chiffre d’affaires, une dette financière, un produit constaté d’avance et ce que cela représente fiscalement. Il faut analyser le "white paper" établi par l’entreprise qui a réalisé l’ICO pour identifier la qualification comptable la plus adaptée.

« Après-demain, les factures des entreprises pourraient toutes être enregistrées dans une blockchain. »

De quelle manière les crypto-monnaies peuvent révolutionner les entreprises ?

V.G. : Nous ne sommes qu’à la première marche d’un escalier qui en compte plus de mille. La technologie blockchain fait office de tiers de confiance. Les professions dont c’est le coeur de métier telles que les huissiers, les banquiers, les assureurs ont bien compris les enjeux à venir. Notre métier même de commissaire aux comptes va changer. Après-demain, les factures des entreprises pourraient toutes être enregistrées dans une blockchain, ce qui authentifierait ces données et faciliterait la certification des comptes, c’est-à-dire une partie de notre métier !

La révolution a déjà commencé ?

V.G. : Dans notre domaine, nous n'en sommes encore qu’au début. Pour le moment, nous essayons d’être au plus près de ce qui se passe, pour accompagner nos clients sur ces sujets. Mais dans d’autres secteurs, c’est déjà concret.

C’est-à-dire ?

V.G. : En France, la société We Proov a développé une application qui permet, à partir de son téléphone, de réaliser une photo suite à un sinistre véhicule. La photo est authentifiée de manière certaine, géolocalisée, et permet d’établir un rapport sécurisé. Les débouchés de la blockchain donnent le vertige. Ils sont une formidable opportunité. Tout reste à venir et à construire.

Vincent Goldie est expert-comptable et commissaire aux comptes chez le cabinet nantais ‎HLP AUDIT — Photo : Amandine Dubiez