Festivals : Les clés d'un business model rock'n'roll

Par Dossier réalisé par F.Godard, I.Jaffré et S.Mahias, le 11 juillet 2016

Hellfest, Poupet, Vieilles Charrues : chaque été, les festivals font le plein. En coulisses, ces structures, qui emploient parfois plusieurs centaines de salariés, jouent l'intégralité de leur chiffre d'affaires en quelques jours. Grand saut dans un petit business rock'n'roll.
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Dans l'Ouest, l'été rime avec plage... Mais aussi avec festivals de musique. Mélomanes, vacanciers ou touristes n'ont que l'embarras du choix : Hellfest, Vieilles charrues, Francofolies, Poupet, Escales, Au Pont du Rock... Leurs retombées économiques n'ont rien à envier à celles de belles entreprises. En Loire-Atlantique, le Hellfest de Clisson vend environ 150.000 billets à plus de 50.000 fans de métal et musiques extrêmes, Les Vieilles Charrues et leur programmation plus grand public écoulent 250.000 billets à Carhaix dans le Finistère. Une économie des festivals qui plus est en plein essor : « En France, 132 festivals ont été créés en trois ans, les créations restant toujours supérieures aux disparitions », note le syndicat professionnel Prodiss.

Un coup de poker chaque année 
Mais attention, « les grands festivals restent des colosses aux pieds d'argiles », rappelle le créateur du Hellfest, Ben Barbaud. Un colosse car l'événement génère la bagatelle de 17 millions d'euros de chiffre d'affaires, fait vivre 13 personnes à l'année et emploie 500 intermittents sur trois jours de concerts. Fragilité, car l'organisation a tout d'un coup de poker. Le succès d'une édition des « Charrues » (14 millions d'euros de budget) repose grandement sur le public, particuliers comme entreprises. « Il faut pratiquement faire le plein tous les jours (NDLR : avec 53.000 à 55.000 festivaliers payants au quotidien) pour être à l'équilibre. Les deux dernières années, nous y sommes parvenus quelques jours avant le début », insiste Jérôme Tréhorel, son directeur.


 

Cachets d'artistes en hausse, subventions menacées...
Les difficultés sont légions : une activité qui se joue sur quelques jours, vouée aux aléas météo, obligation de séduire avec une programmation originale, concurrence avec les autres festivals, augmentation récente des cachets des artistes qui compensent avec les concerts la baisse des ventes de disques, risque de diminution des subventions... Quel modèle économique inventer alors pour réussir ce pari ? « Il y a autant de modèles que de festivals : tous différents », répond Ben Barbaud. Certains s'appuient sur une bonne part d'aides publiques. C'est le cas des Francofolies de La Rochelle, dont le budget 2016 (5,27 M€), se nourrit à 27 % de subventions publiques tous azimuts (Ville, Département, Région, État), contre 32 % issus de partenaires privés et près de 40 % issus des recettes de billetteries, bars, etc. À l'opposé, le Hellfest, qui vient de perdre 20.000 euros d'aides du conseil régional des Pays de la Loire, ne touche que 0,5 % de subventions, Les Vieilles Charrues aucune. « Cela a toujours été ainsi. Au départ, il y a 25 ans, elles ont été refusées », explique Jérôme Tréhorel. Depuis, vu leurs baisses généralisées, ce n'est de toute façon plus le moment d'en demander ».

Fédérer une communauté
Ces deux événements mettent l'accent sur la billetterie (60 % de leurs ressources). De son côté, Ben Barbaud a fédéré une communauté de fans de métal, qui rend possible un prix de billet assez élevé : environ 90 euros par jour et 200 euros pour un pass trois jours : « Le Hellfest possède une âme, l'organisation a créé tout un univers, avec ses musiques extrêmes, ses bars géants, ses stands de tatouages, ses flammes... ». Son public fétichiste, collectionneur de disques, de vêtements, etc., dépense au passage 1,5 million d'euros de merchandising.

Soutien d'entreprises locales
Ceux qui reçoivent peu de fonds publics fédèrent aussi un pool d'entreprises partenaires. Hellfest et Poupet mobilisent chacun 80 sociétés locales. Outre la billetterie (70 % de son budget contre 3 % de subventions), Poupet devrait recevoir cette année un quart de son budget (soit plus de 800.000 euros) des entreprises. Des exemples ? Fleury Michon, Crédit Mutuel Océan, la coopérative d'éleveurs de veaux de boucherie Cevap... Jérôme Tréhorel, confirme l'appui local pour Les Vieilles Charrues : « À 90-95 %, les sociétés sont bretonnes, note le directeur. On offre une alternative au sponsoring de club de football avec un grand événement qui se passe ici, en Bretagne ». Et les festivals le leur rendent bien. « De nombreux festivals sont à la fois des employeurs et un soutien à l'activité des entreprises. En moyenne, 45 % de leur budget est destiné à des prestataires locaux », a calculé Malika Séguineau, déléguée générale du Podiss, le Syndicat national des producteurs, diffuseurs, festivals et salles de spectacle musical et de variété. À lui seul, le Hellfest évalue les dépenses des spectateurs à près de 22 millions d'euros..... Pour les Vieilles Charrues, d'après une étude de 2011, 4 à 5 millions d'euros restent sur le territoire. Et à l'époque, le budget était « seulement » de 11 millions d'euros. Sans oublier qu'au moment du festival, ce sont environ 2.500 personnes qui travaillent sur le site.

Gros investissements
Réinvestir fait même partie des clés du succès. Poupet a dépensé un million d'euros pour se doter de sa nouvelle scène. « On a toujours pris le risque d'investir », précise Philippe Maindron. Même son de cloche à Clisson
« Dès qu'on gagne de l'argent, on le réinjecte. Plus de quatre millions d'euros ont ainsi été dépensés depuis 2012, dans la voirie, les travaux paysagers etc., indique Ben Barbaud On aurait pu préférer baisser le prix du billet. Mais je pense qu'on a pris la meilleure option pour rendre le festival pérenne. »

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