Bretagne

Agroalimentaire

Interview Hervé Vasseur (Nutrinoë) : « La filière nutrition animale bretonne est à un tournant »

Entretien avec Hervé Vasseur, président de Nutrinoë

Propos recueillis par Pierre Gicquel - 25 juillet 2018

Baisse des productions, crise de confiance des consommateurs, écotaxe, effets de la grève du rail, vente de Neovia et fusion Triskalia-d'Aucy… À l’occasion de son assemblée générale, Hervé Vasseur, président de Nutrinoë, association de 17 entreprises bretonnes de la nutrition animale (4 800 salariés, 50 000 agriculteurs fournis), aborde les sujets chauds pour l’avenir des filières bretonnes.

Hervé Vasseur, président de Nutrinoë — Photo : H.Vasseur

Le Journal des Entreprises : Avec 7,69 millions de tonnes d’aliments pour animaux produits en 2017, la Bretagne reste en tête des régions françaises. Mais selon vous, ce n’est pas une raison de se réjouir…

Hervé Vasseur : La Bretagne et la France souffrent depuis de nombreuses années d’une baisse des tonnages importante, alors que nos pays européens partenaires, mais néanmoins concurrents, progressent très fortement. Nous produisions en effet 10 millions de tonnes en France il y a quelques années. Avec près de 8 millions de tonnes aujourd’hui, cela représente tout de même 2,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, mais il y a des disparités, car le prix des matières premières varie.

En Bretagne, les productions animales et la nutrition animale sont à un tournant. Nous évoluons chaque année un peu plus d’une production de volume de qualité conventionnelle vers des productions toujours plus segmentées. C’est une de nos priorités pour répondre à la demande des marchés.

En France, la nutrition animale est composée pour 50 % de blé, maïs et orge français mais aussi à 15 % de soja OGM. Est-il remplaçable ?

H. V. : Nous traversons une période de relative perte de confiance de la société vis-à-vis de son alimentation et des entreprises qui y travaillent. Or, la nutrition animale contribue chaque jour à l’amélioration de l’alimentation humaine via l’animal. Je pense qu’il faut voir le remplacement du soja OGM comme une opportunité pour d’autres matières premières que le soja, même non-OGM et français, en particulier des protéines métropolitaines, comme les coproduits issus du blé ou de nouvelles matières traitées technologiquement comme le pois, le lupin, la féverole…

Pour cela il faut innover. Vous avez annoncé l’inauguration en 2020 d’un site Apitec. Pouvez-vous préciser ?

H. V. : Apitec est un projet de plateforme technologique pour améliorer nos connaissances sur la technologie des aliments et monter en gamme. Ce projet collectif porté par Tecaliman avec notre soutien, pour un montant global de 10 M€, devrait voir le jour en 2020 dans une grande ville de l’Ouest.

En 2018, vous accusez un surcoût important dû aux grèves des cheminots. Que s’est-il passé ?

H. V. : Entre 1,2 et 1,4 million de tonnes de céréales rentrent chaque année du centre de la France vers la Bretagne par le rail. Mais ce chiffre a quasiment été réduit des deux-tiers à cause des grèves sur le réseau SNCF au printemps.

« Nous estimons le surcoût des grèves SNCF pour la nutrition animale bretonne à 5 millions d’euros. »

Pour pallier ce manque de trains, nous avons fait appel aux camions, en privilégiant d’abord le sourcing local en céréales, donc leur prix a monté par rapport aux régions du centre de la France, et le transport routier, qui n’est pas extensible, a augmenté ses tarifs. On s’est retrouvé pendant trois mois avec des prix beaucoup plus hauts de 10 à 15 € par tonne de céréales. Nous estimons le surcoût des grèves SNCF à 5 millions d’euros pour la nutrition animale bretonne.

Vous rappelez aussi votre ferme opposition à tout projet d’écotaxe, pourtant pas à l'ordre du jour officiellement...

H. V. : Sauf que, si j'ai bien compris, le gouvernement cherche 3 à 4 milliards d’euros... Or taxer le transport routier, cela fait toujours bien sur le papier. La profession est opposée à toute taxation du transport routier, car les métiers de l’élevage, du fait même de leur répartition largement diffuse sur le territoire, seraient durement touchés. Nos camions d’aliments et de matières premières seraient taxés, alors qu’aucune solution alternative n’est possible pour se rendre dans les élevages et que la livraison par voie ferroviaire est plus difficile que jamais.

Vous proposez de lancer un « Plan silo » pour le stockage portuaire des céréales. Pourquoi ?

H. V. : Il y a eu des aides de l’Etat pour améliorer les bâtiments d’élevage et pour améliorer le stockage des céréales chez les organismes stockeurs. Cette fois, nous essayons d’imaginer un plan d’aide pour améliorer les capacités de stockage portuaires et éventuellement le stockage en usine d’aliments, en quantité et en qualité, afin de répondre à la segmentation croissante du marché, aux nouvelles exigences sanitaires et pour sécuriser les approvisionnements en cas de grève, de panne ou autre.

Fusion de Triskalia et d’Aucy, vente de Neovia à un géant américain : que pensez-vous de cette dynamique ?

H. V. : Concernant la vente de Neovia, notre première réaction est la surprise. Mais il y a 30 ans, nous étions 42 acteurs et aujourd’hui une quinzaine. Quand les gens disent qu’il n’y a pas beaucoup de restructurations, c’est la preuve du contraire. Si les entreprises se regroupent, fusionnent, se réorganisent, c’est pour être toujours plus efficaces et compétitives.

Hervé Vasseur, président de Nutrinoë — Photo : H.Vasseur