Hauts-de-France

BTP

Enquête Grands groupes et start-up : une collaboration payante ?

Par Jeanne Magnien, le 13 juin 2019

Avec un temps de retard sur d’autres secteurs d’activités, le BTP est à son tour en train de passer le cap du numérique. Un nouvel écosystème se crée, mêlant start-up, innovations, et nouvelles pratiques, à l’ombre des grands groupes. De quoi alimenter le dynamisme retrouvé du secteur.

Ouvrier sur un chantier de construction
Challengé par des outils innovants et de nouvelles pratiques liés au numérique, le secteur du BTP vit depuis quelques années une mutation qui s'accélère. — Photo : CC0

Après le trou d’air provoqué par la crise de 2008, le secteur du bâtiment a dû attendre 2015 pour retrouver des couleurs en France. Cette reprise, encore en demi-teinte, coïncide avec l’émergence de toute une génération de start-up proposant des innovations variées, applicables à la construction. Souvent désignées sous le terme général de « construtech », ces entreprises s’imposent de plus en plus comme des partenaires pour les constructeurs avides de solutions innovantes à même d’améliorer leur productivité et l’attractivité de leurs offres.

Selon une étude publiée par le cabinet d’audit PwC fin 2018, 143 start-up ont été créées ces dernières années en France dans des domaines liés à la construction et au bâtiment ; 41 % d’entre elles ont moins de deux ans d’existence, et le nombre de créations augmente chaque année. L’effervescence est réelle, et les sujets ne manquent pas : BIM (Building Information Modeling), robotisation, impression 3D, industrialisation de la construction et plus largement, Smart Building, Green Building et questions liées au développement durable… tous favorisent des innovations nombreuses, qui rencontrent désormais un marché mature.

Un nouveau marché porteur

Créée en 2014, la start-up lilloise XpDigit a été aspirée par cette dynamique, presque malgré elle. Conceptrice d'une application mobile qui rend "connectés" les monuments historiques au bénéfice des visiteurs, elle attire l’attention du gestionnaire du réseau de distribution d'électricité français Enedis. Il lui demande d’adapter sa solution de géolocalisation de proximité pour connecter ses armoires électriques à des fins de maintenance. De proche en proche, la start-up s’intéresse à la sécurité sur les chantiers, et adapte ses objets connectés pour qu’ils délimitent les zones de danger. Un moment charnière pour la jeune pousse. « Aujourd’hui, nous proposons toujours notre solution au secteur du tourisme mais ce n’est plus du tout notre cœur de métier. A contrario, le BTP est beaucoup plus porteur désormais, et nous venons de lever 1 M€ pour continuer à nous développer sur ce secteur, ce que nous n’avions pas du tout anticipé à la base », s'étonne Benoît Bellavoine, cofondateur de XpDigit, qui compte 8 salariés. « Ce que l’on observe, c’est que tout le monde a envie d’avancer sur ces sujets, et notamment les grands donneurs d’ordres, qui sont évidemment très prescripteurs. Le changement de mentalités est là et l’envie de travailler avec des start-up est sincère, même s’il faut évidemment se méfier de l’aspect parfois très marketing de certaines prétendues coopérations. »

Avec quasiment dix ans d’existence, le lillois Effipilot fait partie des doyens de la « construtech » à la française. La start-up a mis au point une solution de pilotage de la consommation énergétique des bâtiments tertiaires, adoptée par plusieurs grands groupes. Mais il a fallu du temps pour que la bascule s’opère vers le numérique, note Jean-Thibaut Gay, le dirigeant d’Effipilot. « C’est vers 2015-2017 que l’innovation, et notamment toutes les questions liées à la performance des bâtiments, sont devenues un vrai sujet. Avant, ça n’intéressait pas grand monde. Désormais, on a souvent affaire à des clients qui veulent des solutions innovantes mais qui ne savent pas lesquelles. Il y a encore un gros travail d’accompagnement à faire sur ces questions. Quoiqu’il en soit, ce qui est vraiment palpable, c’est qu’aujourd’hui nos interlocuteurs sont prêts à sauter le pas. On passe du discours à la réalité, et les projets se montent. C’est assez satisfaisant, après des années où nos prospects se montraient plutôt frileux. »

Les donneurs d’ordre, clé de voûte de l’écosystème

Dans cet écosystème encore naissant, les donneurs d’ordre – grands groupes ou ETI –, sont ceux par qui tout devient possible. Clients, partenaires, voire mentors, leur confiance peut changer le destin de jeunes pousses. Certains s’impliquent d’ailleurs beaucoup dans le développement de ces entreprises innovantes. Ainsi, le gestionnaire basé à Wasquehal Sergic (750 salariés, 69,7 M€ de CA), lance, en partenariat avec Euratechnologies, Maille’immo. Un cluster qui, à Roubaix, accueillera à la fois les services 100 % numérique du groupe et un accélérateur dédié à des start-up du bâtiment et de la gestion immobilière.

Une façon d’avoir un œil sur les nouvelles tendances, et de pouvoir proposer des services innovants à ses clients, mais en gardant la tête froide, assure Jérémy Giacomini, le directeur innovation de Sergic. « Pour les acteurs historiques, "ça fait bien" de travailler avec des start-up. Mais beaucoup en reviennent, parce que ce n’est pas une fin en soi, c’est un sujet parmi d’autres. D’autant plus que toutes ne seront pas en mesure de révolutionner le marché. Et que les grands groupes aussi sont capables d’innover ! Ce qui nous importe, c’est de penser notre business dans la durée, et de mettre en avant le service et l’humain. C’est ce qui nous guidera avant tout dans la sélection des premières start-up de notre accélérateur, parce que la technologie pour la technologie, ça ne prend pas. »

Même prudence chez le promoteur et constructeur lillois Rabot Dutilleul (1 500 collaborateurs, 713 M€ de CA), dont la filiale Nacarat est partenaire de Maille’Immo. L’ETI, qui revendique un goût ancien pour l’innovation, a déjà noué plusieurs partenariats avec des start-up de la région ou d’ailleurs. Toujours dans l’intérêt du client, souligne François Dutilleul, le président du directoire du groupe, qui veut voir plus loin qu’un effet de mode. « Il y a ces temps-ci une nouvelle effervescence et de nouvelles attentes des clients. Mais pour nous, cela ne change pas grand chose à nos manières de faire depuis notre création, en 1920. Depuis toujours, l’innovation est un état d’esprit que nous insufflons à nos salariés, pour faire émerger des idées neuves. Notre format d’ETI nous le permet, entre agilité et puissance de feu. Ces dernières années, nous avons pu nouer des partenariats avec des start-up, en toute transparence, puisque nous ne prétendons pas tout maîtriser. Les solutions qu’elles nous apportent sont innovantes, mais au fond, il n’y a rien de neuf dans ces relations, il s’agit de prestataires comme les autres », tranche-t-il. « Ce qui nous intéresse avant tout, c’est ce qu’elles peuvent nous apporter dans la compréhension et la construction de la ville de demain. »

Déjà vers la nouvelle révolution

La révolution numérique est bien là mais il ne faudrait pas céder à l’emballement, estiment donc les acteurs du secteur… Pour qui il est surtout urgent de se préparer aux évolutions d’après, comme le pointe Eric Danesse, le directeur innovation du bailleur social nordiste Vilogia (1 043 salariés, 390,3 M€ de CA). « Le modèle économique de l’immobilier est en train de changer profondément. On parle beaucoup du numérique bien sûr, et les différents acteurs s’y mettent avec plus ou moins de bonne volonté, mais la vraie révolution à venir, c’est l’industrialisation. En Angleterre, entre 80 à 90 % de la construction se fait d’abord en usine, avec des panneaux modulaires préfabriqués. Cela paraît encore "martien" vu de France, mais c’est vers cela que l’on s’achemine, avec 10 à 15 ans de retard sur nos voisins. » Le secteur tricolore de la construction n’a pas fini de devoir se réinventer.


Entre Rabot Dutilleul et Effipilot, des relations étroites

Après plusieurs collaborations depuis 2014, l’ETI lilloise Rabot Dutilleul et la start-up Effipilot, basée à Euratechnologies, ont signé en 2018 une convention de partenariat destinée à renforcer et structurer la coopération entre elles. Depuis, le groupe de BTP accompagne la start-up dans son développement sur le marché de la construction neuve en intégrant sa solution de pilotage énergétique des bâtiments dans plusieurs projets emblématiques de la métropole lilloise, comme les immeubles Urbawood ou Le Doge. « Ce partenariat nous permet d’apporter à nos clients des solutions innovantes pour la performance énergétique de leurs bâtiments, tout en mettant sur le devant de la scène une start-up en qui nous avons totale confiance », commente François Dutilleul, le président du directoire de Rabot Dutilleul.

Ouvrier sur un chantier de construction
Challengé par des outils innovants et de nouvelles pratiques liés au numérique, le secteur du BTP vit depuis quelques années une mutation qui s'accélère. — Photo : CC0

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