Hauts-de-France

Immobilier

Enquête Ces PME qui misent sur des bâtiments vertueux

Par Lise Verbeke, le 04 décembre 2019

Annoncée pour 2020, la nouvelle réglementation environnementale du bâtiment va durcir les critères de construction du neuf pour viser le "zéro gaspillage énergétique". Quelques PME dans les Hauts-de-France ont d’ores et déjà fait le choix d'investir dans des locaux vertueux. Regard sur leurs motivations.

La PME arrageoise TechSub, entreprise de travaux subaquatiques basée à Saint-Laurent-Blangy (Pas-de-Calais).
La PME arrageoise TechSub (CA : 8 M€) prévoit un investissement de 2,5 M€ dans des locaux plus vertueux, tendant vers le passif. — Photo : TechSub

« Ramener à zéro l’empreinte globale de notre activité. C’est notre grande quête. » Voilà ce que l’on peut lire sur le site de H20 at Home, l’entreprise nordiste pionnière dans la vente à domicile de produits d’entretien écologiques. La PME existe depuis plus de 20 ans et son chiffre d’affaires ne cesse de croître, pour atteindre 75 M€ en 2019. Si bien que les salariés, au nombre de 90 à ce jour, se sont vite retrouvés à l’étroit dans les locaux. Le dirigeant et fondateur, Guillaume Leymonerie, écologiste de la première heure, y a vu l’occasion de pousser encore un peu plus sa démarche environnementale et s’est lancé dans un projet qui n’est pas encore entièrement achevé.

H20 at Home économise l'énergie

Première étape pour H20 at Home : construire un bâtiment passif, qui produit autant d’énergie qu’il en consomme. « Il fallait réduire l’énergie perdue, détaille-t-il. Dans un bureau ou une maison, 30 % de l’énergie s’évacue par le toit, 30 % par les fenêtres, et 20 % par le sol. » 1 000 m² de bureaux passifs sortent donc de terre dès 2016 à Hallennes-lez-Haubourdin (Nord), avec un espace de permaculture, pour un coût de 5 M€, financés par emprunt bancaire.

Deuxième étape : l’installation de 700 m² de panneaux solaires cette année, un investissement qui représente 3 M€ supplémentaires. Résultat : les bureaux sont moins chauffés, l’étanchéité à l’air est plus performante et la consommation totale d’énergie est divisée par trois environ par rapport à des bâtiments « classiques », et divisée par deux par rapport à la réglementation thermique (RT) 2012.

« Le véritable retour sur investissement, c’est que mon entreprise séduit. (...) Je peux aussi facilement recruter et attirer des jeunes talents, là où d’autres peinent à embaucher. »

Le retour sur investissement est difficile à quantifier, car il dépend de la variation du prix de l’énergie, mais pour Guillaume Leymonerie, « cet investissement représente 3 % du chiffre d’affaires ! Le véritable retour sur investissement, c’est que mon entreprise séduit. L’espace de travail est très agréable avec toute une philosophie autour : il y a un terrain de pétanque, de la permaculture qui produira des fruits et légumes pour les salariés, etc. Je peux aussi facilement recruter et attirer des jeunes talents, là où d’autres peinent à embaucher. » La prochaine étape du projet prévue pour 2030 est encore plus ambitieuse : l’entreprise vise le zéro carbone, toutes activités confondues.

Decima réhabilite une ancienne poudrière

Sans aller aussi loin dans la démarche, d’autres PME font le choix de réhabiliter des bâtiments existants, en les rendant vertueux. C’est le challenge audacieux que s’est lancé, en 2012, Decima, entreprise familiale artésienne de 152 salariés, spécialisée dans l’innovation et le numérique. Elle a installé un datacenter, consommant 2 à 3 fois moins qu’un datacenter classique, dans une poudrière au cœur de la citadelle d’Arras, bâtiment classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

« Avec mon père, relate l’actuel président Jérôme Décima, nous nous sommes dit qu’il fallait faire quelque chose "d’hyper-sexy". Faire cela dans une ancienne poudrière, c’était déjà original, mais nous voulions aller plus loin. Il fallait des solutions écologiques pour le fonctionnement du bâtiment. » Pour refroidir les serveurs, il choisit deux techniques : la géothermie et le free cooling. Celles-ci permettent de baisser la consommation d’énergie de 50 à 60 %, d’améliorer la longévité des appareils et de réduire ainsi la maintenance. « Je fais rimer dans un même poème écologie et économie », plaisante le dirigeant.

L’investissement d’une telle installation s’élève à 3 M€, sur fonds propres, « ce n’est pas neutre, mais ce n’est pas une grosse mise en danger, selon le dirigeant, nous faisons 35 M€ de chiffre d’affaires par an ». D’autant que ce site est une formidable vitrine technologique pour l’entreprise qui construit des datacenter. « Cela a dépassé ce que l’on avait pu imaginer en termes de retombées et de notoriété », assure Jérôme Décima. Quant au retour sur investissement, il ne souhaite pas communiquer sur le sujet et concède : « De manière très théorique, un tel investissement s’amortit sur une période allant de 7 à 12 ans. »

Retour sur investissement et surcoût

Cependant, ce retour sur investissement peut prendre « jusqu’à 20 ou 30 ans, si bien que beaucoup de PME ne peuvent pas se le permettre », explique Priscilla Cuypers, architecte chez Juxta, un cabinet qui conçoit des bâtiments passifs, à Villeneuve-d’Ascq. L’arrivée, prévue en 2020, de la nouvelle réglementation environnementale (RE) ne pousse pas les entreprises à construire.

« Actuellement, les entreprises préfèrent des mètres carrés en plus, plutôt qu’un bâtiment qui consomme moins. Mais quand les lois se durciront, il n’y aura plus de choix. »

« Actuellement, elles préfèrent des mètres carrés en plus, plutôt qu’un bâtiment qui consomme moins. Mais quand les lois durciront les critères sur des matériaux écologiques et avec des énergies renouvelables, il n’y aura plus de choix. » L’architecte évalue le surcoût de bâtiments vertueux à 15-20 % de plus par rapport à des bâtiments dits classiques. Les autres acteurs du secteur sont sensiblement d’accord sur ce pourcentage.

TechSub regarde à long terme

Ce surcoût, TechSub (CA : 8 M€) a décidé de le payer. L’entreprise de travaux subaquatiques à Saint-Laurent-Blangy (Pas-de-Calais) construit, pour 2020, un nouveau site vertueux, qui tend vers le passif. Les surfaces vitrées, la position du bâtiment, l’isolation, permettront de ne quasiment plus chauffer les bureaux des 40 salariés. « Nous avons beaucoup travaillé en amont pour un bâtiment sur-mesure, détaille la dirigeante Hélène Szulc. La difficulté était d’allier la technique et l’aspect financier. Nous prévoyons un investissement de 2,5 M€. »

Si elle ne peut pas encore mesurer le retour sur investissement, Hélène Szulc estime que ce projet va au-delà de ses convictions écologiques : « C’est aussi l’idée que la valeur intrinsèque du bâtiment sera certainement meilleure, en prévision de la nouvelle RE de 2020. Si, un jour, nous souhaitons le revendre, le site aura pris de la valeur grâce à ses qualités. La stratégie est gagnante à long terme. »

TB Vergers veut changer son image

La motivation des PME porte donc moins souvent sur le retour sur investissement, qu’il faut attendre patiemment, que sur le changement d’image induit par les bâtiments vertueux. C’est le cas de TB Vergers (40 salariés, 15 M€ de CA), spécialisée dans la production et le conditionnement de pommes et de poires à Saulty (Pas-de-Calais). Le dirigeant, David Varras, a un leitmotiv : changer l’image de l’industrie et tendre vers l’écologie, pour s’inscrire dans l’industrie du futur. Il a ainsi des projets sur vingt ans pour que son entreprise ait le moins d’impacts possible sur l’environnement.

Il y a quelques mois, David Varras a installé 1 000 m² de panneaux photovoltaïques, pour 230 000 € d’investissement, dont 30 % sont subventionnés par la région. « Nous consommons 40 000 € d’électricité par an pour conserver les fruits au frais. Avec cette installation, 50 % de nos besoins en énergie sont couverts, et le retour sur investissement est prévu d’ici 8 à 10 ans », détaille l’entrepreneur. Il a déjà baissé de 15 % ses factures en installant des LED. Il envisage maintenant de changer la couleur du bardage des bâtiments en la peignant en blanc réfléchissant, et de construire une extension de 2 000 m² qui tendra vers le passif d’ici à 2 ans, pour un investissement de près d’1 M€, et un retour sur investissement prévu sur 12 ans.


La location : une solution vertueuse pour les PME ?

Pour les PME souhaitant des bâtiments vertueux sans prendre de risques, la solution reste la location de bureaux. À Wasquehal, l’immeuble Le Château Bleu, construit en 2014, est le premier immeuble tertiaire passif indépendant de la région. Son co-concepteur, Guillaume Menet, dirigeant de la société de maîtrise d’œuvre Passiphile, évalue le surcoût du passif à 58 000 € pour 3 000 m², « mais il y a 60 000 € d’économie d’énergie sur 2 ans, l’immeuble a donc été amorti rapidement. » Il y a aussi l’Arteparc Lille Lesquin, du promoteur Artea, dont le premier bâtiment à énergie positive est né en 2015. Des PME y louent des bureaux « pour un loyer de 150 € HT/m²/an », détaille Artea, la moyenne lilloise étant de 166 € HT/m²/an.

« Ce système de location est la bonne formule pour les PME modernes qui recherchent la flexibilité et la mutualisation des moyens », détaille Frédéric Cousin, concepteur de bâtiments passifs installé en Picardie. Des promoteurs privés investissent, mais aussi des collectivités ou des CCI. Près d’Amiens, un éco-village pour les TPE sortira de terre d’ici à un an et demi.

La PME arrageoise TechSub, entreprise de travaux subaquatiques basée à Saint-Laurent-Blangy (Pas-de-Calais).
La PME arrageoise TechSub (CA : 8 M€) prévoit un investissement de 2,5 M€ dans des locaux plus vertueux, tendant vers le passif. — Photo : TechSub

Poursuivez votre lecture

-30% sur l’offre premium

Abonnez-vous Recevez le magazine imprimé
tous les mois

Voir les offres d'abonnement

Newsletter

Recevez chaque vendredi le Débrief, l'essentiel de l'actualité économique de votre région.