Textile

Interview "Camaïeu pourrait être l’énorme coup de folie dont l’industrie textile a besoin"

Entretien avec Karine Renouil-Tiberghien, cofondatrice des Manufactures de Layette et Tricots français

Propos recueillis par Jeanne Magnien - 17 novembre 2022

Karine Renouil-Tiberghien est à la tête des Manufactures de Layette, une entreprise basée près de Pau comptant trois sites de production spécialisés dans la maille, à Morlaas (Pyrénées-Atlantiques) et à Roanne (Loire). La dirigeante fait part de son projet "un peu fou" de reprendre la marque Camaïeu, placée en liquidation judiciaire fin septembre, pour en faire un fer de lance du "made in France".

Karine Renouil-Tiberghien et Arnaud de Belabre sont les dirigeants des Manufactures de Layette, près de Pau. Ils veulent reprendre la marque Camaïeu, pour la relancer en 100 % made in France.
Karine Renouil-Tiberghien et Arnaud de Belabre sont les dirigeants des Manufactures de Layette, près de Pau. Ils veulent reprendre la marque Camaïeu, pour la relancer en 100 % made in France. — Photo : DR

Comment est né le projet de reprendre la marque Camaïeu, placée en liquidation judiciaire fin septembre ?

Nous avons repris il y a sept ans, avec mon associé Arnaud de Belabre, un site de production textile à Pau (Pyrénées-Atlantiques), pour créer les Manufactures de Layette. Nous avions alors 12 salariés, pour un chiffre d’affaires d’un million d’euros. Aujourd’hui, nous employons 85 personnes, et nous réalisons 8 millions d’euros de chiffre d’affaires sur trois sites, à Pau et à Roanne (Loire). Les deux sites ligériens sont ceux des sociétés Jean-Ruiz (16 salariés, 1 M€ de CA en 2022), que nous avons reprise en 2018, et Marcoux-Lafay (45 salariés, 3 M€ de CA en 2022), reprise en décembre 2020.

Nous avons réussi la première partie de notre pari : rendre le made in France accessible, et lui faire gagner les rayons de la grande distribution. Nous sommes très fiers d’avoir réalisé des collections pour Carrefour, Auchan, Leclerc, Kiabi… Nous avons pu montrer qu’avec des volumes, l’industrie textile française peut suivre et produire à des prix attractifs. Il nous faut maintenant passer à la deuxième étape : reprendre une marque de grande distribution et la transformer en 100 % made in France.

C’est un projet que vous nourrissez depuis longtemps, ou qui est né avec la disparition de Camaïeu ?

Il s’inscrit dans notre vision du marché. Nous sommes convaincus depuis toujours que les volumes sont le seul levier qui permettra une reprise massive et durable de l’industrie textile en France. Ce que l’on observe depuis trois ans, avec le remontage d’ateliers, d’usines un peu partout en France, des recrutements pour la première fois depuis 50 ans, c’est merveilleux. Mais nous sommes encore minuscules, nous ne produisons même pas 3 % des vêtements vendus en France ! Toutes ces usines ont besoin d’une marque qui leur commande non plus des centaines de pièces, mais des milliers. C’est la seule condition pour qu’elles puissent mettre en place des process industriels vraiment efficaces, qui leur permettent de produire à des prix compétitifs. Nous serons toujours plus chers que le grand import et la mode jetable, mais il est largement possible d’être moins chers qu’aujourd’hui. Les gens hésiteront alors moins à acheter un produit fabriqué dans de bonnes conditions, pour les Hommes et l’environnement.

Camaïeu pourrait être cet énorme coup de folie dont l’industrie textile a besoin. Quand on a vu passer le dossier, on s’est dit comme tout le monde "ce n’est pas possible", puis "pourquoi pas ?". Je ne sais pas si ça va marcher, mais on va essayer.

Quels sont les contours du projet pour le moment ?

Nous sommes encore en pleine réflexion, nous avons jusqu’à fin décembre pour monter notre dossier, date à laquelle la marque Camaïeu va être vendue aux enchères. Nous ne serons sans doute pas seuls sur les rangs, et sans doute pas les plus solides financièrement. Mais nous sommes des industriels, nous avons un savoir-faire et une vision sur le long terme pour cette belle marque, qui appartient un peu à tous les Français.

Et à voir l’engouement qu’a suscité le post LinkedIn dans lequel j’annonçais qu’on se lance dans cette aventure, nous ne sommes pas les seuls à qui ce projet peut tenir à cœur. Le message a été vu plus de 650 000 fois, les commentaires sont très encourageants. Nous avons reçu énormément de messages, avec sans doute des propositions intéressantes que nous allons étudier. Mais encore une fois, c’est un projet d’industriels et pas un "coup" : nous nous projetons à 20 ou 30 ans, il ne faut pas s’attendre à voir des magasins Camaïeu rouvrir dans trois mois partout en France.

Pourquoi ne pas avoir choisi de créer une marque, plutôt que d’en reprendre une qu’il faudra forcément repositionner ?

Nous sommes bien placés, depuis sept ans, pour savoir qu’installer une nouvelle marque, ça prend du temps. Nous travaillons énormément en sous-traitance, et nous avons l’envie de développer une marque propre, à l’échelle nationale. Camaïeu, qui est bien connue et fédère une communauté soudée, pourrait être un parfait outil pour montrer qu’il est possible de changer de modèle, et de faire passer une marque de la grande distribution au durable, et au 100 % made in France. Et ce serait génial de transformer cette aventure, terrible pour tous les salariés, en un projet d’espoir. Alors oui, on paiera le t-shirt plutôt dix euros que deux, mais on trouvait ça tout à fait normal il y a vingt ans, il n’y a pas à revenir très loin en arrière. Et si nous n’arrivons pas à reprendre Camaïeu, nous trouverons sans doute un autre projet. Les marques de soutien que nous recevons depuis hier nous montrent que c’est le genre de folie dont les gens ont envie aujourd’hui.

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