Somme

Industrie

Interview Antoine Decayeux : « Pour innover, ce n’est pas la taille qui compte ! »

Entretien avec Antoine Decayeux, président de Decayeux

Propos recueillis par Jeanne Magnien - 26 juin 2019

À bientôt 150 ans, le groupe Decayeux (600 salariés, 70 M€ de CA), spécialisé dans la fabrication d'articles métalliques ménagers dans la Somme, a créé la surprise en décrochant par deux fois un prix de l’innovation au prestigieux salon international de l'électronique grand public CES de Las Vegas. Son président, Antoine Decayeux, détaille comment l’ETI a été réorganisée pour permettre l’émergence de l’innovation.

Antoine Decayeux, président de l'entreprise Decayeux, dans la Somme
Antoine Decayeux a repris il y a cinq ans, avec son frère Stéphane, la direction de l'entreprise familiale, fondée en 1872. Ils y ont insufflé de nombreux changements et une politique d'innovation qui les a conduits jusqu'au CES de Las Vegas. — Photo : Decayeux

Le groupe Decayeux et l’innovation, c’est une longue histoire ?

Antoine Decayeux : Decayeux a été créée en 1872, et son histoire a toujours été marquée par l’innovation. En 1901 déjà, l’entreprise a été récompensée à l’Exposition Universelle pour un modèle breveté de coffre-fort. Depuis six générations, l’innovation est dans notre ADN. Quand mon frère Stéphane et moi avons succédé à notre père il y a cinq ans, nous avions déjà en tête de faire prendre un nouvel élan à l’entreprise, qui est spécialisée dans la fabrication de boîtes aux lettres, de portes blindées et de serrures. L’ancienne économie rencontre de plus en plus de difficultés, il faut entrer dans la nouvelle en proposant des services en plus de nos produits, avec bien sûr une dimension digitale.

Comment est né le projet MyColisBox de boîtes à colis connectées ?

A. D. : Le premier brevet concernant MyColisBox remonte à 2011. Nous avons vu la part de marché du courrier baisser, tandis que le flux de colis ne cesse d’augmenter : il y avait une opportunité à saisir. Nous avons donc imaginé ce concept de boîte aux lettres connectée qui permet de réceptionner des colis de toutes les tailles, dans des halls d’immeubles ou des entreprises. Mais avant de faire vraiment émerger le projet, il a fallu déployer beaucoup d’efforts en interne, pour modifier la culture de l’entreprise. Il a tout d’abord fallu que mon frère et moi nous formions au digital, au lean management, et à l'organisation de la transformation, pour pouvoir initier les changements nécessaires au sein de l’entreprise, et les inscrire dans le temps. Ensuite, c’est l’ensemble de nos 600 salariés qui ont dû se former. Nous sommes une entreprise très industrielle, il y a eu plusieurs paliers importants à passer pour réaliser cette mutation digitale. Certains se sont embarqués tout de suite dans l’aventure, mais d’autres ont préféré partir.

« Nous comptons dès 2020 proposer une innovation par an »

Vous avez perdu beaucoup de monde ? Quels sont les métiers les plus touchés ?

A. D. : Nous avons dû renouveler environ 40 % du personnel, surtout dans l’encadrement et le commercial, ce qui est assez considérable. À la production personne n’est parti, mais au siège la digitalisation et le passage au lean management ont été moins bien acceptés. Aux ventes, certains ont préféré partir pour des entreprises restées plus traditionnelles, et c’est vrai qu’on leur a demandé de ne plus vendre des produits sur catalogue, mais des logiciels, du service, ce que tout le monde n’a pas apprécié. Concernant le management, transformer une entreprise si ancienne est évidemment très compliqué, car la culture d’entreprise est complexe et profondément ancrée. Mais passer au lean était indispensable pour nous, en termes d’agilité, de mobilisation des ressources de chacun et d’autonomie. My Colis Box a été conçu par notre bureau d’études, et amélioré par les nombreuses suggestions de nos salariés, qui sont à l’écoute des clients. C’est aujourd'hui un succès dont chacun est très fier dans l’entreprise.

L’ensemble de la démarche a représenté un fort investissement pour l’entreprise, avec quel retour sur investissement ?

A. D. : L’investissement a été important mais c’est la condition pour assurer la pérennité de l’entreprise dans un monde qui change. En 2011, le marché n’était pas encore mature donc la commercialisation de My Colis Box a vraiment démarré en 2013. Aujourd’hui, les ventes sont en forte croissance. Cela reste un marché de niche pour nous, mais avec un bon ROI, puisque c’est un produit à forte valeur ajoutée. Nous adressons une clientèle de promoteurs et de grands syndics, les universités, les entreprises, et les grandes enseignes. Nous avons installé environ 200 casiers MyColisBox et nous allons doubler ce chiffre cette année. En parallèle, nous continuons à améliorer le service pour étendre toujours plus ses possibilités. MyColisBox n’est pas utilisé que pour les colis postaux : ses casiers à température dirigée peuvent accueillir de l’alimentaire par exemple, et n’importe quel commerçant de quartier peut y livrer une commande. Depuis les prix obtenus au CES de Las Vegas, nous pouvons attaquer un tout autre marché. Désormais, nos produits intéressent aux États-Unis. Nous allons tenter cette aventure, ce qui aurait été impensable avec nos boîtes aux lettres traditionnelles.

« Nous avons des partenaires mais ce ne sont pas des start-up ! »

Justement, ces récompenses au CES en 2018 et 2019, c’était une surprise ?

A. D. : La première fois oui. Personne ne nous attendait là, nous l’ETI plus que centenaire. Nous sommes à la fois tout petits par rapport aux très grands groupes qui sont présents là-bas, et très anciens par rapport aux start-up. Mais notre belle aventure est la preuve que, pour l’innovation, ce n’est pas la taille qui compte ! Le deuxième prix, en revanche, nous ne l’avons pas eu par hasard. Nous espérions bien le décrocher avec notre nouveau service Walter, qui crée un réseau social autour de MyColisBox. Et ce n’est sans doute pas fini, puisque nous comptons dès 2020 proposer une innovation par an, pour peu à peu faire entrer tous nos métiers dans la nouvelle économie.

Qu’avez-vous en projet ?

A. D. : Nous continuons à développer MyColisBox mais, sans vouloir trop en dire, nous travaillons également à un projet de serrures nouvelle génération. Nous réfléchissons à un système innovant d’ouverture, qui serait en première monte, et donc déjà intégré au cylindre. Contrairement à d’autres solutions qui viennent se rajouter sur des serrures en place, la nôtre serait à la fois invisible et parfaitement sûre. C’est un des nombreux projets que nous étudions en interne.

Vous ne nouez jamais de partenariats extérieurs, avec des start-up par exemple, comme le font beaucoup d’entreprises cherchant à innover ?

A. D. : Nous avons des partenaires mais ce ne sont pas des start-up ! Nous privilégions plutôt des entreprises bien établies. Personne ne sait dans quel sens va évoluer une start-up, ni à qui elle va être vendue … Pour nous, c’est très important d’avoir la maîtrise d’un projet dans le temps. Nos clients ne nous choisissent pas par hasard, ils veulent une solution pérenne. C’est pour cela que nous réalisons le plus possible de développement en interne.

Antoine Decayeux, président de l'entreprise Decayeux, dans la Somme
Antoine Decayeux a repris il y a cinq ans, avec son frère Stéphane, la direction de l'entreprise familiale, fondée en 1872. Ils y ont insufflé de nombreux changements et une politique d'innovation qui les a conduits jusqu'au CES de Las Vegas. — Photo : Decayeux

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