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Interview Stéphanie Savel (Wiseed) : « Non, le crowdfunding n’est pas mort ! »

Entretien avec Stéphanie Savel, présidente de Wiseed et de l'association Financement Participatif France

Propos recueillis par Stéphane Vandangeon - 23 janvier 2019

Stéphanie Savel, présidente de Wiseed, l’un des leaders tricolores du financement participatif, et de Financement Participatif France, la principale association qui rassemble les plates-formes françaises, estime que le crowdfunding n’est pas en crise. Malgré plusieurs coups de semonce en fin d’année dernière, le financement par la foule a encore d’immenses perspectives devant lui. Et elles passeraient plus par les PME que par les start-up et les chanteurs.

Stéphanie Savel, présidente de Wiseed
"On ne va tout de même pas jeter à la poubelle un secteur économique tout entier parce que deux entreprises flanchent ou se réorientent", assure Stéphanie Savel, présidente de Wiseed et de Financement Participatif France. — Photo : Wiseed

Le Journal des Entreprises : Unilend, l’un des premiers sites français du crowdfunding, a été liquidé ; SmartAngels, un autre pionnier décide d’arrêter son activité : le financement par la foule est-il en crise ?

Stéphanie Savel : Le crowdfunding est un jeune marché, qui compte 178 acteurs en France. L’un d’entre eux est en liquidation judiciaire (et a été repris par le groupe Mentor, NDLR), un autre opère un pivot stratégique. On ne va tout de même pas jeter à la poubelle un secteur économique tout entier parce que deux entreprises flanchent ou se réorientent. Surtout qu’au cours de l'année 2018, le volume d’argent collecté par l’intermédiaire des plates-formes de crowdfunding a augmenté de 20 % en France. Ce n’est pas si mal pour un secteur que certains disent moribond !

Donc le crowdfunding n’est pas mort, même si certaines de ses familles, comme l’investissement en capital (ou crowdequity) est en chute libre…

S. Sa. : Non, le crowdfunding n’est pas mort ! C’est vrai que, pour ce qui concerne l’investissement en capital, les montants financés ont baissé de 19 % au premier semestre 2018. Cela s’explique par deux raisons. Un effet de cycle d’abord : les particuliers attendent de voir ce que donnent leurs premiers investissements, au capital de start-up très souvent. En attendant, ils se reportent sur des investissements au temps plus court et qui présentent moins de risques, comme les obligations et les prêts.

« 80 % des flux collectés auprès des particuliers depuis 2017 sont fléchés vers des entreprises. »

Ensuite, la fin de l’ISF a eu un impact sur l’investissement en capital, pour partie motivé par des logiques de défiscalisation. Maintenant, les deux autres formes de crowdfunding sont bien orientés. Le don, après des années de croissance régulière, s'est stabilisé en 2018. Et les entreprises y ont de plus en plus recours, notamment dans une logique de prévente. Sur le marché du prêt, la croissance de 40 % est portée par les obligations.

Dans quelle mesure le crowdfunding finance-t-il l’entreprise ?

S. Sa. : Le grand public pense encore qu’il sert à financer des start-up et des chanteurs. Ce n’est pas vrai ! 80 % des flux collectés auprès des particuliers depuis 2017 sont fléchés vers des entreprises. Toutes formes d’entreprises : des start-up, mais aussi des TPE et des PME.

Qu’est ce qui amène les entreprises au financement participatif ?

S. Sa. : Si certaines ont recours au crowdfunding par conviction, la plupart sont motivées par des éléments très rationnels. Le crowdfunding permet, bien sûr, de trouver de l’argent, y compris dans une logique d’effet de levier. Au-delà, il offre une vraie campagne de communication et de visibilité aux entreprises et permet, en outre, de constituer et d’animer une communauté.

Est-il plus cher qu’un prêt bancaire ?

S. Sa. : C’est de l’argent qui reste cher, parce que les financements proposés doivent être attractifs pour les particuliers et que les plates-formes se rémunèrent par des commissions. Les taux de facturation représentent généralement entre 4 et 8 % du montant collecté. Les taux d’intérêt varient pour leur part de 3 % à 10 %, en fonction des projets et des modes de financement. Maintenant, il ne faut pas oublier que le crowdfunding apporte plus qu’un simple financement. Elle apporte une vraie campagne de communication.

Les entreprises remboursent-elles leurs financeurs ? C’est l’une des inquiétudes de l’UFC-Que Choisir qui assurait récemment qu’une entreprise sur dix ayant eu recours au crowdfunding présentait des défauts de paiement…

S. Sa. : Etant donné que le marché augmente, il y a statistiquement plus de probabilités de connaître des défauts de paiement, ce qui ne veut pas dire des défaillances. Il faut aussi tempérer les données de l’UFC-Que Choisir.

« L’UFC-Que Choisir dit que la profession présente des modèles économiques "pousse au crime", parce que les plates-formes facturent des commissions. C’est quand même avoir une vue très courte de notre métier. »

Certains chiffres dataient parfois de 2 ou 3 ans et, depuis, beaucoup de plates-formes ont amélioré leur taux de défaut (créances non-remboursées, NDLR). Les plates-formes mettent en place des actions de recouvrement par exemple. Il ne faut pas non plus hurler au loup de façon intempestive.

Les plates-formes sont-elles aussi sélectives que peuvent l’être les banques ?

S. Sa. : Les plates-formes sont hyper-sélectives ! Dans le prêt, le taux de sélection est par exemple de l’ordre de 5 %. L’UFC-Que Choisir dit que la profession présente des modèles économiques "pousse au crime", parce que les plates-formes facturent des commissions. C’est quand même avoir une vue très courte de notre métier. La sélectivité, l’instruction des dossiers constituent la valeur ajoutée d’une plate-forme. Si elle présente des projets qui ne tiennent pas la route, ses investisseurs ne vont pas la suivre très longtemps.

On dénombrait 80 sites de crowdfunding en France en 2014, il y en a 178 aujourd’hui. Y a-t-il de la place pour tout le monde ?

S. Sa. : C’est une bonne question… On a vu apparaître de nouvelles stratégies de niche, avec des plates-formes plus spécialisées, dans l’agriculture, la viticulture ou l’immobilier, ou encore des plates-formes qui misent sur la fibre locale. Il y a encore de la place pour l’instant, mais il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt : 80 % des volumes sont réalisés par une quinzaine de plates-formes.

Les acteurs du crowdfunding sont-ils rentables ?

S. Sa. : Si quelques plates-formes ont atteint leur point d’équilibre, très peu sont rentables. Ce sont des jeunes entreprises, qui sont encore dans des phases d’investissement importantes. On reproche aux plates-formes de crowdfunding de ne pas être rentables, mais la plupart sont encore des start-up.

Que faire pour que les plates-formes atteignent le seuil de rentabilité ?

S. Sa. : Le modèle économique du crowdfunding repose sur les flux, puisque les plates-formes se rémunèrent en facturant un pourcentage des montants collectés. L’enjeu est donc d’avoir du volume à la fois en termes d’investisseurs et de projets.

La loi Pacte favorise-t-elle le crowdfunding ?

S. Sa. : La loi va augmenter le plafond maximum de collecte, qui va passer à 8 millions d’euros par projet sur 12 mois consécutifs, contre 2,5 millions actuellement pour les plates-formes qui présentent le statut de conseiller en investissement participatif. Cela envoie un signal très positif à toutes les entreprises : le crowdfunding permet d’aller chercher plus que quelques centaines de milliers d’euros.

« Banques, assurances et fonds d’investissement regardent le milieu avec intérêt, alors que ces acteurs traditionnels étaient plutôt dédaigneux auparavant. »

Deuxième mesure : le gouvernement a décidé d’élargir le PEA-PME aux titres intermédiés par des plates-formes, notamment les obligations à taux fixes et les titres participatifs. Jusqu’à présent, un particulier ne pouvait loger dans son PEA-PME que des actions pour obtenir des avantages fiscaux. Par ailleurs, les plans d’épargne retraite mis en place par les entreprises pourront comprendre des titres intermédiés par les plates-formes de financement participatif. Cela nous donne une opportunité pour travailler avec les gestionnaires d’actifs, de façon à ce qu’ils proposent à leurs épargnants des projets issus des plates-formes.

Comment se positionnent les acteurs financiers traditionnels vis-à-vis du crowdfunding ?

S. Sa. : Le regard change. Depuis cinq ans, banques, assurances et fonds d’investissement regardent le milieu avec intérêt, alors que ces acteurs traditionnels étaient plutôt dédaigneux auparavant. Ils ont commencé à mettre en place des stratégies très différentes. La Banque Postale a opéré par croissance externe en rachetant KissKissBankBank et Lendopolis, des assureurs ou des fonds font du cofinancement sur des plates-formes de prêts ou d’investissement en capital. La relation entre les acteurs traditionnels et les plates-formes s’installe vraiment aujourd’hui.

Le crowdfunding peut-il "ubériser" la finance ? En France, les plates-formes ont vu les fonds collectés passer de 28 M€ en 2012 à 402 M€ en 2018. Mais on est encore loin des plus de 2 000 milliards d’euros d’encours de crédit bancaire…

S. Sa. : Il faut relativiser, car, sur ces 2 000 milliards, la moitié sont des encours de crédit aux particuliers. Et sur les autres 1 000 milliards, il n’y en aurait que 300 accordés aux PME.

Plusieurs éléments sont très favorables au crowdfunding. D’une part, les banques sont aujourd’hui incapables de proposer aux particuliers les trois fondamentaux du crowdfunding : l’accessibilité, c’est-à-dire la possibilité de financer un projet avec quelques dizaines d’euros ; la transparence, qui permet de choisir la destination de son argent ; et la traçabilité, le fait de suivre l’évolution du projet financé.

D’autre part, l’épargne des Français est pléthorique, plus de 4 000 milliards d’euros. Même si toute cette épargne n’est pas captable - car il y a l’épargne de précaution, l’épargne retraite…, pour ceux qui veulent rendre leur argent plus actif et plus concret, il y a de quoi faire avec le crowdfunding.

Enfin, malgré les grands discours des banques, beaucoup d’entreprises ne trouvent pas aussi facilement que cela des financements traditionnels. Les banques ont du mal à financer l’immatériel, les jeunes entreprises… Il y a des complémentarités importantes dans la chaîne de financement.

Stéphanie Savel, présidente de Wiseed
"On ne va tout de même pas jeter à la poubelle un secteur économique tout entier parce que deux entreprises flanchent ou se réorientent", assure Stéphanie Savel, présidente de Wiseed et de Financement Participatif France. — Photo : Wiseed

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