Conjoncture

Interview REF 2022 - Geoffroy Roux de Bézieux : "Malgré les difficultés, les entreprises tiennent"

Entretien avec Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef

Propos recueillis par Philippe Flamand - 26 août 2022

La Rencontre des Entrepreneurs de France (REF) accueille ces 29 et 30 août à l’hippodrome de Longchamp à Paris les dirigeants adhérents du Medef venus se ressourcer en cette fin d’été avant de reprendre la bataille. Une rentrée qui se déroule cette année plus que jamais dans un climat de profonde incertitude et d’inquiétude. Arrêt sur image avec Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Medef.

Pour le président du Medef Geoffroy Roux de Bezieux, la sobriété énergétique voulue par le gouvernement "ne se décrète pas. Elle doit se préparer dans le dialogue social".
Pour le président du Medef Geoffroy Roux de Bezieux, la sobriété énergétique voulue par le gouvernement "ne se décrète pas. Elle doit se préparer dans le dialogue social". — Photo : DR

Comment va la France ? Comment va notre économie ? Comment vont les entreprises en cette fin d’été dans un contexte d’inflation galopante, de déficit public accru et de hausse des taux ?

En dépit d’un contexte inflationniste et géopolitique tendu, la conjoncture n’est pas si mauvaise. Même si on observe un ralentissement de l’activité, nous ne sommes pas en récession. Malgré les chocs négatifs provoqués par la pandémie puis par la guerre en Ukraine, le climat des affaires résiste. On note que l’industrie conserve ses carnets de commandes. On observe une baisse des prix de certaines matières premières comme le cuivre, l’aluminium… et je vois tous les jours des chefs d’entreprise qui cherchent à recruter.

La fin des aides publiques et les difficultés de trésorerie des entreprises sont-elles annonciatrices de défaillances accrues d’ici la fin de l’année ?

En 2020, on nous prédisait un mur de faillites, une explosion du chômage. Je ne partageais pas cette analyse. Aujourd’hui, étant donné les nuages d’incertitudes qui planent à l’horizon, je suis prudent. On peut distinguer deux catégories de situations : il y a les secteurs qui arrivent à répercuter la hausse des prix, et se portent bien. Et il y a les secteurs qui peinent à reprendre la totalité de leur activité, freinés par le prix des matières premières et de l’énergie et qui doivent rogner sur leur marge.

"On ne peut se permettre l’extension du "quoi qu’il en coûte", la politique du carnet de chèques n’est plus possible"

Même si le nombre de défaillances s’est accru au premier trimestre, il reste inférieur au niveau d’avant-crise et les embauches restent dynamiques : malgré les difficultés, les entreprises tiennent.

L’accompagnement par l’État des entreprises en difficulté, prolongé jusqu’en fin d’année, sera-t-il suffisant ?

On ne peut se permettre l’extension du "quoi qu’il en coûte", la politique du carnet de chèques n’est plus possible. Pour accompagner les entreprises, il faut des mesures ciblées, proportionnées et limitées dans le temps. L’État n’a pas à se substituer en permanence à l’entreprise dès lors qu’elle connaît des problèmes conjoncturels. Alors que la dette publique continue d’augmenter, c’est en poursuivant la politique de l’offre que l’on pourra créer une croissance partagée.

La croissance sera-t-elle malgré tout au rendez-vous du dernier trimestre ?

Le ralentissement de la croissance amorcé en 2022 est plus particulièrement marqué dans certains secteurs, pénalisés par l’augmentation du prix des matières premières et de l’énergie ou souffrant d’un déficit de main d’œuvre. D’autres filières n’ont pas encore retrouvé leur pleine activité. Avec un recul du PIB de 0,2 %, nous sommes dans un climat d’incertitude lié à des facteurs géopolitiques liés à la guerre en Ukraine. Celle-ci a des répercussions directes sur notre économie, accentuant davantage l’inflation actuelle. La configuration dans laquelle nous nous trouvons, c’est ce que les économistes appellent la 'stagflation' : une forte inflation, avec une croissance à l’arrêt. Je ne suis pas économiste. Je suis chef d’entreprise et donc par nature optimiste. Je constate qu’au niveau microéconomique, la situation n’est pas mauvaise.

Pensez-vous que les économies occidentales soient entrées dans une nouvelle ère post-mondialisation, marquée par le renchérissement du coût de l’énergie, la crise des approvisionnements notamment pour les composants électroniques, la nécessaire réindustrialisation mise en valeur par la pandémie de Covid ?

Les dernières crises ont révélé la dépendance de nos chaînes de valeurs, notre dépendance énergétique, notre dépendance économique dans des secteurs stratégiques, démontrant l’urgence à réindustrialiser la France. La guerre en Ukraine a été un coup de tonnerre pour les entreprises françaises, heurtées par la hausse des prix de matières premières, des énergies fossiles et denrées alimentaires, créant des ruptures d’approvisionnement. Si la carte des flux régionaux se redessine par blocs politiques et régionaux, nous devons prendre conscience que notre souveraineté doit passer par une re-régionalisation de nos chaînes de valeur. À l’heure où la mondialisation démontre ses limites, la relocalisation de nos industries doit prioriser les produits hautement stratégiques, garants de nos intérêts. La Défense par exemple fait partie des secteurs prioritaires qui doivent impérativement produire en France ou en Europe. Face à ce constat, nous sommes amenés à repenser nos modes de production et de consommation en adoptant un modèle économique durable et plus vert.

Les entreprises françaises, quelles que soient leur taille ou leur activité, n’ont jamais connu de telles difficultés de recrutement. Comment peuvent-elles y faire face ? Comment le gouvernement peut-il les y aider ?

Toutes les entreprises font face à des difficultés de recrutement. Paradoxalement, le fait qu’il y ait autant de postes à pourvoir envoie un signal positif. La loi du marché profite aux salariés, la demande a désormais changé de camp, puisque de nombreux secteurs ont du mal à embaucher. L’actuelle pénurie de main d’œuvre oblige les entreprises à se montrer plus attractives pour les candidats. Si l’on prend le secteur du transport routier, entreprises et syndicats se sont mis d’accord pour augmenter les salaires de 6 %.

"Il faut poursuivre la politique de l’offre. C’est elle qui a permis et qui permettra de créer des emplois"

L’économie française embauche à tour de bras, malgré une croissance quasi à l’arrêt, dans un contexte de guerre en Ukraine. Il faut poursuivre la politique de l’offre. C’est elle qui a permis et qui permettra de créer des emplois. En annonçant sa volonté de continuer la baisse des impôts de production dans la loi de finances 2023, le gouvernement confirme cette volonté. Il faut aussi poursuivre les réformes : qu’il s’agisse d’un acte 2 de la réforme d’assurance chômage et de la formation pour lever les freins au plein emploi, ou des retraites.

À cet égard, le Président de la République a insisté le 14 juillet dernier sur la nécessaire poursuite de la réforme de l’assurance chômage. Cela va-t-il dans le bon sens ?

La réforme actuelle reste insuffisante au vu du taux de chômage assez élevé, supérieur à 7 %. C’est plus élevé que ce que l’on observe dans d’autres pays européens. Nous avons tous des difficultés à recruter. La situation est même très tendue dans certains secteurs, comme l’hôtellerie-restauration, qui ne trouvent pas de main d’œuvre. Cela les contraint à ne pas pouvoir répondre complètement à la demande de leurs clients. Un acte 2 de la réforme de l’assurance chômage est donc nécessaire et urgent. Le premier acte a permis de faire un bout du chemin, il faut aller au-delà. Il est paradoxal d’avoir encore un taux de chômage à 7 % et un nombre d’offres d’emploi qui ne cesse d’augmenter. Nous pouvons aller vers le plein emploi à condition de poursuivre les réformes - l’assurance chômage et la formation professionnelle. En cela les annonces du Président de la République vont dans le bon sens.

De même, la réforme des retraites est-elle selon vous plus que jamais nécessaire ?

Faire aboutir la réforme des retraites est indispensable pour investir dans l’éducation, la Défense, la santé. Pour financer les politiques publiques, il faut créer plus de richesse ; cela se traduit inexorablement par le fait de travailler plus longtemps. Si l’on regarde le paysage européen, absolument tous les pays travaillent plus longtemps que nous. Il y a une bonne raison à cela.

L’État encourage par ailleurs les entreprises à fournir des efforts en matière de rémunération de leurs salariés pour tenir compte de l’inflation et de la baisse du pouvoir d’achat. Cet appel peut-il être entendu ?

Cet appel a été entendu dans la mesure où cela est possible pour certaines entreprises. La question de l’augmentation des salaires est très dépendante de la situation contrastée des entreprises. Il faut tenir compte de la conjoncture marquée par une hausse des prix des matières premières et une baisse des marges. D’un côté, vous avez des entreprises qui ont réussi à augmenter leurs prix, ce qui a permis une augmentation des salaires ; de l’autre, il y a des entreprises qui ne peuvent pas répercuter la hausse des prix et donc ont moins de marges de manœuvre pour augmenter les salaires. Les NAO (négociations annuelles obligatoires) de début d’année ont permis des augmentations de salaires de l’ordre de 3 %. Avec l’inflation, certaines entreprises introduiront des clauses de révision. Par ailleurs, elles ont la possibilité, quand elles le peuvent, de distribuer la fameuse prime Macron qui est en réalité une prime "patron". L’année dernière, 3,4 millions de salariés en ont bénéficié.

Le Chef de l’État a également appelé de ses vœux un plan de sobriété énergétique pour faire face aux menaces de pénurie de gaz et de pétrole russe mais aussi pour lutter contre le réchauffement climatique. Comment les entreprises peuvent-elles être partie prenante de cette stratégie ?

Face à la pénurie de gaz en France, il y a urgence à consommer moins d’énergie et à rechercher la sobriété énergétique. On l’a oublié, mais notre résilience a déjà été mise à l’épreuve en 1973 lors du choc pétrolier qui nous a contraints dans une certaine mesure à la sobriété énergétique. Une loi de 1974 oblige à ne pas dépasser une température de 19 degrés dans les bureaux ! On ne peut pas jouer que sur les prix, il est indispensable de jouer aussi sur les volumes. Consommer différemment, lutter contre les gaspillages, changer nos usages.

"La sobriété ne se décrète pas. Elle doit se préparer dans le dialogue social"

Les petits gestes permettent souvent de grandes économies. Un degré de moins dans les bureaux, c’est 7 % de consommation économisée. La sobriété ne se décrète pas. Elle doit se préparer dans le dialogue social et nécessite une approche technique et organisationnelle. Les solutions viendront du terrain et il n’y aura pas de solution uniforme. Ce sera beaucoup du cas par cas. Nous avons déjà commencé à en parler avec la ministre chargée de la Transition énergétique. Ainsi que dans le cadre du dialogue social autonome avec les autres partenaires sociaux. Nous serons au rendez-vous pour proposer des mesures opérationnelles, pragmatiques.

Y a-t-il selon vous un risque de coupure des fournitures d’énergie à la rentrée pour certaines PME et ETI les plus énergivores ?

Le risque zéro n’existe pas mais pour le moment la France n’est pas directement concernée étant donné les stocks dont elle dispose. Pour faire face à ce scénario, la Commission européenne propose que chaque État membre réduise sa consommation de gaz, établissant un objectif contraignant national à hauteur de 15 %. Nous partageons les recommandations du Commissaire européen Thierry Breton qui insiste sur le fait de ne pas faire porter tout l’effort sur l’industrie. Il faut tenir compte de leurs impératifs. En effet, certains secteurs n’ont pas la capacité de diminuer leur consommation énergétique, étant susceptibles de casser leur outil industriel. Obliger les industries à restreindre leur production ne serait pas sans conséquence. Ça doit rester une option de dernier recours. Nous devons tout faire pour ne pas en arriver là et appliquer la sobriété énergétique. Protéger notre économie doit être notre priorité.

Plus généralement, vous avez à plusieurs reprises souligné que la lutte contre le réchauffement climatique imposait une mobilisation générale des entreprises qui doivent se préparer à ce défi. Le message est-il passé ? Quelle est la feuille de route ?

Oui, le message est passé. Il s’agit désormais d’acter la transformation du modèle productif en développant une croissance responsable par le biais d’une production plus verte. Puisque produire plus vert, c’est produire plus cher, ce changement de modèle économique impliquera une planification sur le long terme sur une période de 15 ans. Pour atteindre la neutralité carbone, il faudra investir entre 60 à 80 milliards en plus par an, ce qui représente entre 2,1 et 2,9 % du PIB en 2030. L’effort d’investissement des entreprises représente +10 % à +13 %, soit entre 31 et 43 milliards d’euros par an, sur un flux actuel de 230 milliards d’euros. L’enjeu pour les entreprises françaises, c’est de rester compétitives.

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