Réseaux

A quoi servent les réseaux professionnels féminins ?

Par Elodie Vallerey, le 05 mars 2018

Dans toutes les régions se créent des réseaux professionnels féminins affichant le même objectif : faire progresser l'entrepreneuriat féminin. Pourtant, moins de 15 % des créatrices d’entreprises arriveraient à vivre de leur activité. Réseauter entre femmes, est-ce vraiment efficace pour le business ?

D’une centaine il y a encore dix ans, on est passé à près de 500 réseaux professionnels féminins estimés aujourd’hui. — Photo : eric - stock.adobe.com

Quel message vont bien pouvoir véhiculer les animateurs de la 6e édition de la Semaine de sensibilisation des jeunes à l’entrepreneuriat féminin (5-16 mars) ? La réalité des chiffres reste implacable : si les femmes représentaient en 2017 quatre créateurs d’entreprise sur dix, les entrepreneuses ne sont que 12 % à arriver à vivre convenablement de leur activité, selon les travaux de Sévérine Le Loarne, professeure et responsable de la chaire de recherche Femmes et Renouveau Economique à l’École de management de Grenoble. Un constat sans ambages, qui rompt avec l’axiome de l’égalité entre hommes et femmes. « L’égalité est vraie dans le droit mais pas dans les faits, rappelle-t-elle. Les chiffres montrent que, entre 2000 et 2017, il n’y a pas eu de décollage. Il n’y a notamment que 9 % des femmes qui créent dans le domaine de la high-tech ».

D’après les dernières données de l’Insee, la proportion de 40 % de femmes parmi les créateurs d’entreprise est stable depuis 2015 quand elle augmentait progressivement depuis 30 ans (elles étaient 29 % en 1987, 33 % en 2000). Plus symptomatique encore, alors qu'elles constituent la moitié des actifs en France, les femmes ne représentent que 14 % des dirigeants d’entreprises selon l’Etat des lieux de la place des femmes dirigeantes publié par KPMG en 2015. Soit à peine 1,2 point de plus qu'il y a quinze ans.

Bienveillance, confiance, confort

Pour pallier cette distorsion entre les discours et la réalité sur le terrain, les femmes s’organisent. Les réseaux féminins professionnels sont en plein boom. D’une centaine il y a encore dix ans, on est passé à près de 500 estimés aujourd’hui. Réseaux intra entreprises, sectoriels, militants, cercles fermés… Parfois très divergents dans leurs moyens - entraide, partage, promotion, business -, ils partagent le même objectif : faire progresser l'entrepreneuriat féminin et la place de la femme dans l’entreprise. « Le réseau féminin offre avant tout de la bienveillance, de la confiance et du confort. C'est déjà beaucoup quand on se lance dans l'entrepreneuriat et que l'on doit faire des choses qui sont peu confortables comme pitcher son offre, vendre ses services ou trouver des clients », décrit Carole Michelon, fondatrice du cabinet d'innovation The Big Factory et co-autrice de la 1re édition de Réseaux au féminin: guide pratique pour booster sa carrière.

« L’argent, le développement, la croissance sont encore tabous pour beaucoup de femmes dans le monde de l'entreprise. Il faut dépasser ça aujourd'hui » Marie Eloy, fondatrice du réseau Bouge ta boîte.

Elle décrit trois catégories de réseaux féminins qui correspondent à des besoins différents : le réseau de confort (réseau d'école par exemple) peut permettre de se jeter dans le grand bain du réseautage en douceur auprès de paires ayant fait la même formation ; le réseau entrepreneurial (sectoriel, réseau d'affaires) permet d'avoir accès à un écosystème de clients et de prestataires mais aussi d'éviter la solitude ; le réseau transversal à dimension internationale (BPW, PWN...) peut être intéressant pour développer son activité dans d’autres pays.

S’initier au réseautage

« Tous ces réseaux sont également un formidable outil de formation pour les femmes entrepreneuses, pour leur apprendre à assumer de vouloir faire du business et réussir », assure Carole Michelon. Ils peuvent mettre le pied à l’étrier des entrepreneuses qui se lancent. « Je me suis initiée aux réseaux en intégrant Femmes chef d’entreprises il y a trois ans. C’est agréable et plus confortable pour une première approche qu’un réseau mixte car il y a beaucoup de bienveillance, d’entraide, de solidarité », raconte Meryl Delpit, PDG de Dulou Traiteur, à Bordeaux. Ça m’a aussi décomplexée par rapport à mon statut de cheffe d’entreprise et m’a permis de prendre conscience de l’importance de faire partie d’un réseau professionnel ».

Trouver des opportunités d’affaires

Fondatrice en 2014 de Femmes de Bretagne, un réseau associatif qui cible avant tout les porteuses de projet (6 000 membres), Marie Eloy a souhaité créer un réseau parallèle à destination des entrepreneuses déjà lancées, moins focalisé sur l’entraide et davantage sur le business et les résultats. « L’argent, le développement, la croissance sont encore tabous pour beaucoup de femmes dans le monde de l'entreprise. Il faut dépasser ça aujourd'hui et j’ai senti qu'il y avait une demande pour un réseau féminin dont la finalité affichée était de faire du business ». Fin 2016, elle a lancé Bouge ta boîte avec pour objectif de fédérer des dirigeantes d'entreprises de moins de 20 salariés et une ambition assumée : créer des « opportunités d'affaires » et accroître leurs revenus.

C’est le premier réseau national du genre. Déjà présent dans une douzaine de villes (Paris, Lille, Lyon, Bordeaux et dans le grand Ouest), financé par BNP Paribas, Axa, la Région Bretagne, Socomore et le fonds d’investissement Raise, Bouge ta boîte a pris le parti d'adapter les codes des réseaux business mixtes aux besoins des entrepreneuses : cotisation moins onéreuse, réunions deux fois par mois à des horaires adaptés, formations ciblées et plateforme collaborative fermée. « Nous parlons de business de façon décomplexée tout en respectant les valeurs qui poussent les femmes à entreprendre », explique Marie Eloy. Dans chaque cercle de travail, volontairement limité à une quinzaine de personnes évoluant dans des secteurs d'activité différents, les entrepreneuses s'apportent des opportunités d'affaires, se recommandent entre elles, échangent des contacts et tout cela est chiffré lors de chaque réunion.

S'identifier

Le plan de développement de Bouge ta boîte, qui compte aujourd’hui 115 membres, est ambitieux : ouvrir des cercles dans 70 villes cette année, 300 fin 2019. La dirigeante de Bouge ta boîte parie sur un avantage de taille par rapport à un réseau mixte : l'identification. « Les femmes ont peu de modèles auxquels s'identifier dans le monde professionnel, à part quelques figures dans les très grandes entreprises et, plus récemment, dans le numérique. C'est ce que l'on cherche à combler car c'est primordial. S'identifier à d'autres femmes à la tête de TPE, de PME, permet de se dire que c'est possible : "elle a traversé les mêmes difficultés que moi dans son entreprise et voilà ce qu'elle a fait", "elle a déjà connu cette phase de développement et elle a réussi"... Le fait d'échanger et de s'apporter des solutions concrètes permet d'avancer plus vite. »

D’une centaine il y a encore dix ans, on est passé à près de 500 réseaux professionnels féminins estimés aujourd’hui. — Photo : eric - stock.adobe.com