France

Environnement

Enquête Les nouveaux business du recyclage

Par Caroline Scribe, le 17 mai 2022

Chaussures, filets de pêche ou encore pots de yaourts : les entreprises multiplient les projets de recyclage et de nouvelles filières émergent. Nos déchets pourraient-ils devenir le pétrole de demain ? Peut-on vraiment tout recycler et à quel prix ? Quels défis doivent relever les business du recyclage pour devenir pérennes ? Éléments de réponse.

Aujourd'hui, 64 % des papiers-cartons, 60 % des papiers graphiques et 28 % des plastiques sont recyclés.
Aujourd'hui, 64 % des papiers-cartons, 60 % des papiers graphiques et 28 % des plastiques sont recyclés. — Photo : Chanchai

C’est le deuxième plus important investissement étranger en France après la gigafactory de batteries de Douai. Fin mars, le groupe chimique américain Eastman (14 000 salariés, 10 Md€ de CA) a annoncé avoir choisi la zone d’activité industrielle de Port-Jérôme, en Seine-Maritime, pour y implanter la plus grande usine au monde de recyclage moléculaire des déchets d’emballages plastiques en PET. Cet investissement de 850 millions d’euros pourrait générer à terme la création de 350 emplois directs et 1 500 autres indirects. Si tous les projets ne sont pas aussi ambitieux que celui-ci, il n’en est pas moins révélateur de l’effervescence dans laquelle semblent entrées les activités de recyclage, tous secteurs confondus.

Foisonnement de projets

C’est ainsi l’entreprise lilloise Revival qui se positionne comme la première chaîne industrielle de recyclage des chaussures, en visant la rentabilité sous deux ans et un chiffre d’affaires de 50 millions d’euros en 2025. "Chaque année, quelque 415 millions de paires de chaussures sont mises sur le marché. Quand elles arrivent en fin de vie, les chaussures sont incinérées ou enfouies", indique Guillaume Haffreingue, cofondateur et président de la société. À l’Ouest, trois PME du textile, TDV Industries en Mayenne, Mulliez-Flory dans le Maine-et-Loire et les Tissages de Charlieu dans la Loire ont investi à parts égales 25 millions d’euros pour créer, en Mayenne, Renaissance Textile, une entreprise d’effilochage de vêtements en fin de vie. "Actuellement, il existe des filières pour les vêtements en fin de vie, mais pas de solution circulaire. La majorité des vêtements est incinérée et une petite partie est effilochée, puis utilisée en non tissé pour fabriquer des isolants ou des produits de rembourrage. Les fibres produites par recyclage, plus courtes que les autres, seront demain réintroduites dans le circuit de fabrication du tissu", explique Jacques Gindre. Le PDG de Mulliez-Flory espère incorporer 20 à 30% de matières recyclées dans les vêtements professionnels qu’il produit d’ici cinq à dix ans.

Transformer des filets de pêche en montures de lunettes ou en planches de surf. C'est le pari de Théo Desprez, qui a cofondé la start-up bretonne Fil & Fab.
Transformer des filets de pêche en montures de lunettes ou en planches de surf. C'est le pari de Théo Desprez, qui a cofondé la start-up bretonne Fil & Fab. - Photo : DR

La start-up bretonne Fil & Fab lance, pour sa part, la première filière de valorisation des engins de pêche usagés et, notamment, des filets de pêche en polyamide. Transformés en granulés, ils connaissent une deuxième vie sous forme de montures de lunettes, de planches de surf ou de skate. Le cabinet d’ingénierie nantais Terra Innova récupère, quant à lui, les terres issues des grands chantiers pour les valoriser, en circuit court, auprès des agriculteurs via différentes techniques de fertilisation. Et l’on pourrait citer bien d’autres exemples.

Nouvelles réglementations

Cette accélération des projets de recyclage est pour partie imputable aux évolutions réglementaires de ces dernières années qui, tant en France qu’au niveau de l’Europe, visent à accélérer le réemploi des matières en privilégiant le recyclage par rapport à la valorisation énergétique ou à l’élimination. La loi Agec (anti-gaspillage pour une économie circulaire), entrée en vigueur en janvier 2022, vise ainsi à transformer les modes de production et de consommation vers un modèle circulaire. Elle instaure, notamment, l’interdiction progressive des emballages plastiques à usage unique d’ici à 2040. Des objectifs de réduction, de réutilisation et de réemploi, ainsi que de recyclage, dits objectifs 3R, sont fixés par décret pour chaque période consécutive de cinq ans. Le premier décret 3R s’appliquant à la période 2021-2025 a pour objectif de réduire de 20 % les emballages plastiques à usage unique et de tendre vers 100 % de recyclage de ces emballages d’ici à 2025. La loi Agec renforce également les filières existantes de "responsabilité élargie du producteur". Né en 1975 et fondé sur le principe "pollueur-payeur", ce dispositif a commencé par les emballages ménagers en 1992. Il a ensuite été étendu à d’autres filières, telles que les piles et accumulateurs, les papiers, les équipements électriques et électroniques, etc. Aujourd’hui, son objectif n’est plus seulement de traiter les déchets générés, mais également de les prévenir en intervenant sur l’ensemble du cycle de vie des produits, notamment à travers l’écoconception et l’allongement de leur durée de vie, ainsi qu’en soutenant la réparation et le réemploi. Pour s’acquitter de leurs obligations, les producteurs ont le choix de mettre en place des structures collectives à but non lucratif appelées éco-organismes ou de développer leur propre système.

Prise de conscience écologique

Le renforcement de la réglementation n’explique pas à lui seul l’accélération des projets de recyclage constatée ces dernières années. Ceux-ci ont également été portés par la politique de plus en plus volontariste menée par les entreprises en matière de RSE et d’économie circulaire. C’est d’ailleurs un argument qui revient souvent dans la bouche des dirigeants. Face au constat selon lequel, chaque année, huit fenêtres sur dix déposées par les artisans chez les particuliers partent à l’enfouissement, alors que 90 % de la matière est recyclable, le groupe nantais Janneau (600 salariés, 90 M€ de CA), fabricant de menuiseries extérieures, a développé son propre dispositif de collecte, via son réseau de distributeurs.

Pierre Bordier, directeur général du groupe Janneau.  Le groupe industriel nantais a développé son propre dispositif de collecte de fenêtres.
Pierre Bordier, directeur général du groupe Janneau.  Le groupe industriel nantais a développé son propre dispositif de collecte de fenêtres. - Photo : Olivier Hamard JDE

"Notre initiative n’a pas pour but de concurrencer ce qui se fait déjà, mais d’apporter une solution en circuit court. Nous collectons chez nos clients installateurs les menuiseries en fin de vie, y compris celles qui ne viennent pas de chez nous, et nous les déposons chez un démanteleur à proximité qui revalorise 90 % de la matière livrée. Les artisans qui utiliseront notre service de recyclage seront labellisés Menuisier engagé. Le recyclage vient compléter la démarche d’écoconception et de décarbonation de nos activités", relate Pierre Bordier, directeur général du groupe Janneau. Même logique pour le président de Revival qui explique : "Nous démarchons peu, notre activité est portée par la loi Agec. Si nos granulats sont plus chers que la matière première classique, ils constituent un élément de réponse à la réindustrialisation, à la pénurie de matière première et aux enjeux environnementaux."

Souveraineté industrielle

Outre d’éviter le gaspillage des ressources naturelles et de diminuer son impact environnemental, le recyclage permet, en effet, à l’industrie de sécuriser ses approvisionnements en matières premières. L’argument fait mouche dans le contexte actuel de pénuries et de flambée des prix. "La seule question pour nous quand nous avons élaboré notre dispositif de recyclage était celui du coût. Mettre sur pied une filière de recyclage exige souvent des subventions pour fonctionner. Dans le contexte actuel, nous n’en avons pas eu besoin et nous avons réussi à mettre en place un système qui ne coûte pas plus cher aux installateurs que de faire partir leurs menuiseries à l’enfouissement. Le marché des matières recyclées a pris de la valeur avec les pénuries. En revanche, l’effondrement des cours serait problématique pour notre modèle", témoigne Pierre Bordier.

La question de l'équilibre économique

L’équilibre économique des activités de recyclage est, en effet, subordonné aux fluctuations du cours des matières premières recyclées. "Dans l’absolu, on peut recycler toutes les matières premières. Cela dépend des moyens qu’on y met et du prix à la tonne de la matière vierge par rapport à la matière recyclée", analyse Raphaël Guastavi, chef du service produits & efficacité matière à l’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe). En 2018 et 2019, les filières françaises du recyclage ont été confrontées à la baisse du cours des matières premières recyclées, qui a fait suite à la fermeture des frontières chinoises à l’importation de certaines catégories de déchets. Cette décision de la Chine a eu pour conséquence de replacer la France - et l’Europe - face au double enjeu de relocaliser les activités de traitement des déchets, tout en assurant un recyclage de qualité avec des matières premières recyclées répondant aux cahiers des charges des industriels qui les utilisent. Pour y répondre, la stratégie nationale "Recyclabilité, recyclage et réincorporation des matériaux" lancée en 2021 prévoit de déployer 370 millions d’euros du quatrième Programme d’investissement d’avenir d’ici 2027, pour développer les innovations permettant de lever les freins au déploiement du recyclage.

L’enjeu des métaux

Cette stratégie d’accélération cible cinq familles de matériaux : les papiers-cartons, les métaux stratégiques, les composites, les plastiques et les textiles. "La guerre entre l’Ukraine et la Russie, tous deux exportateurs de métaux stratégiques, renforce ce besoin de recyclage. Pour résoudre durablement ces tensions sur les matières premières, il faut lever deux sortes de freins. Le premier est d’augmenter les gisements de matières collectées. On ne peut pas pérenniser les filières s’il n’y a pas assez de matières à l’entrée. À cet égard, les particuliers ont un rôle important à jouer en triant leurs déchets. Les autres freins relèvent des technologies. Il faut de l’innovation pour traiter des matières, comme certains plastiques, qu’on ne savait pas recycler jusqu’à présent ou encore les métaux, dans une société qui en consomme de plus en plus. Pour moi, les enjeux forts du recyclage dans les années à venir portent sur le recyclage chimique des plastiques, ainsi que sur les métaux, en particulier, les métaux stratégiques et les terres rares", décrypte Raphaël Guastavi.

L’eldorado du recyclage chimique

Le recyclage chimique des plastiques doit, en effet, permettre de traiter des plastiques que le recyclage mécanique ne pouvait pas assurer. Le premier volet de l’appel d’offres de France Relance est ainsi consacré au "développement de nouvelles capacités industrielles de recyclage chimique ou enzymatique." Cette industrialisation est en marche en France. Outre l’américain Eastman dont la technologie doit permettre de recycler des déchets habituellement incinérés, le canadien Loop Industries, associé à Suez, doit implanter en France sa première usine européenne de recyclage du plastique. Celle-ci est conçue pour produire 70 000 tonnes de résine PET par an à partir de matériaux 100% recyclés, tels que les bouteilles de lait et les barquettes alimentaires mal recyclées aujourd’hui. "À sa pleine capacité, l’usine devrait permettre d’économiser plus de 225 000 tonnes de CO2 par an comparé à la résine PET vierge fabriquée à partir de combustibles fossiles", assure la direction de Loop Industries. La société clermontoise Carbios, qui développe une technologie de recyclage du plastique PET par un procédé biologique, va installer une première unité industrielle sur le site d’Indorama Ventures, en Meurthe-et-Moselle. Moyennant un investissement de 200 millions d’euros et la création de 150 emplois, le site prévoit de traiter 50 000 tonnes de déchets PET par an, soit deux milliards de bouteilles plastiques.

Le défi du pot de yaourt

En début d’année, le consortium PS25, qui réunit des industriels de l’agroalimentaire tels qu’Andros, Yoplait, Lactalis ou encore Bigard, a également annoncé "participer au financement de l’amorçage d’une filière française de recyclage du polystyrène". Cette matière première est, notamment, utilisée pour la fabrication des pots de yaourts et des barquettes de viande ou de poisson. "Aujourd’hui, ces emballages sont peu recyclés en France et, quand ils le sont, ils donnent une matière hétérogène utilisée pour fabriquer des cintres ou des pots de fleurs. Le recyclage chimique permet d’élargir la gamme des emballages recyclables et d’obtenir une résine recyclée à haute valeur ajoutée, apte au contact alimentaire comme la résine vierge", expose Sophie Génier, directrice services recyclage chez Citeo. L’enjeu est de taille quand on sait que chaque Français consomme en moyenne 170 pots de yaourt par an !

Autour de Lactalis et de Yoplait, des industriels de l'agroalimentaire sont en train de monter une filière pour recycler les pots de yaourt. L'enjeu est de taille : chaque Français en consomme 170 par an.
Autour de Lactalis et de Yoplait, des industriels de l'agroalimentaire sont en train de monter une filière pour recycler les pots de yaourt. L'enjeu est de taille : chaque Français en consomme 170 par an. - Photo : Belish

En dehors du secteur agroalimentaire, Michelin prévoit de mettre en service entre 2023 et 2024 une usine pouvant traiter 15 000 à 20 000 tonnes de polystyrène par an. Le britannique Ineos devrait, quant à lui, démarrer cette année une unité pilote dans le Pas-de-Calais. Selon l’institut d’analyse économique Xerfi, "la production tricolore de matières plastiques régénérées passera de 515 kilotonnes en 2021 à 810 en 2025, soit une progression de 12 % par an." Avec à la clé des investissements et des emplois dans des métiers d’avenir. "Toutefois, le recyclage n’est qu’un aspect de l’économie circulaire. Ne négligeons pas les solutions que sont une consommation plus responsable, l’écoconception, la réparabilité, la durabilité…", rappelle Raphaël Guastavi.

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