Conjoncture

Interview « La mère des réformes, c’est le désendettement du pays »

Entretien avec François Asselin, président de la CPME

Propos recueillis par Stéphane Vandangeon - 15 février 2018

Réforme du code du travail, de l’apprentissage, retour des heures supplémentaires défiscalisées : pour François Asselin, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME), les dernières mesures et annonces du gouvernement vont indéniablement dans le sens de l’entreprise. Pour autant, cet élan va se heurter à un mal bien français : le niveau de la dette qui empêchera l’Etat d’aller au bout.

François Asselin, président de la CPME
François Asselin, président de la CPME : "Vous avez un principe de réalité qui va s’opposer à toutes les réformes : c’est l’endettement de la France." — Photo : Stéphane Vandangeon Le journal des Entreprises

Après la réforme du code du travail que vous plébiscitiez, le gouvernement annonce le retour des heures supplémentaires désocialisées, une décision que vous appeliez aussi de vos vœux.  Vous ne croyez donc pas que les heures supplémentaires créent du chômage, comme Jean-Marc Ayrault, le Premier ministre qui les a supprimées ?

François Asselin : Les heures supplémentaires ne suppriment pas des embauches.  C’est comme l’histoire des 35 heures, dont on fête cette année les 20 ans. Aucun pays ne nous a copiés dans le monde. Comme quoi, cette idée ne devait pas être si intéressante que cela ! Certains pensent que partager le travail créé du travail. Si tous les Français sont d’accord pour partager le temps de travail, pourquoi pas ? Mais personne n’est d’accord pour partager la fiche de paie.  Selon certains économistes, si le retour des heures supplémentaires avait été mis en place l’année dernière, le pays aurait gagné 0,5 point de croissance. Parce que le travail amène le travail.

Au niveau de l’apprentissage, Édouard Philippe veut mettre fin à une logique administrative et placer l’entreprise au cœur du dispositif. Encore une bonne nouvelle ?

F. A. : Oui, car ce que nous avons constaté au fil des ans, c’est que le lien entre les CFA et l’entreprise s’est effiloché à cause du financement. L’argent partait pour une partie aux Régions et pour une autre partie aux Opca. Aujourd’hui, un directeur de CFA a plus intérêt à aller frapper à la porte de ces organismes pour aller chercher des financements que de s’intéresser aux entreprises et aux apprentis. On marche un peu sur la tête. En remettant l’entreprise au cœur du dispositif, on redevient logique : vous signez un contrat d’apprentissage, le CFA qui accueille l’apprenti reçoit la dotation financière qui va lui permettre de former cet apprenti. Plus le CFA aura d’apprentis, plus il aura de financements, c’est un cercle vertueux.

"Si on n’a n’arrive pas à attirer les jeunes, la réforme de l'apprentissage sera ratée"

Ce n’est pas l’avis de la plupart des conseils régionaux…

F. A. : Il faut la péréquation régionale parce qu’évidemment quand vous êtes dans un milieu rural, vous ne pourrez pas avoir les mêmes classes. Et il ne faut plus fermer des CFA qui irriguent l’économie locale. Donc la péréquation régionale est incontournable. Les Régions trouvent que le compte n’y est pas. Il faudra revoir cela. Maintenant, on a beau inventer le plus beau système du monde, si on n’a n’arrive pas à attirer les jeunes, la réforme sera ratée.

Comment faire que pour que l’apprentissage ne soit plus une voie de garage ?

F. A. : Quelle chance a un collégien qui a du potentiel de finir dans une filière professionnelle ? Aucune ! Si l’idée lui vient, il risque d’avoir des problèmes avec ses parents et avec son corps professoral qui vont lui dire : tu mérites mieux que cela. Ce qu’il faut faire, c’est multiplier les passerelles et reconstruire les parcours professionnels pour que le choix fait en sortie de troisième ou de terminale ne soit pas déterminant pour le reste de sa vie. En Suisse ou en Allemagne, on peut choisir une filière professionnelle et viser le plus haut niveau de diplôme. Après, si on veut rebasculer dans la filière académique, c’est possible.  Et vice versa. Notre pays connaît davantage un échec d’orientation qu’un échec scolaire.

Les mesures annoncées pour faciliter l’intégration d’un apprenti dans l’entreprise sont-elles suffisantes ?

F. A. : Cela va dans le bon sens.  L’apprenti va pouvoir avoir les mêmes horaires que son tuteur. Ce qui va mettre fin à des situations absurdes. Car quand vous êtes en déplacement sur un chantier et que le jeune est obligé de descendre du camion pour une question d’horaires inadaptés, non seulement cela n’a pas de sens mais, en plus, c’est humiliant pour le jeune qui peut se sentir comme un sous-salarié. On va aussi pouvoir rompre un contrat d’apprentissage sans passer devant les prud’hommes. C’est plus simple pour tout le monde. Il restera à lever d’autres freins à l’embauche comme l’énorme risque pénal qui pèse au-dessus du chef d’entreprise en cas d’accident d’un apprenti mineur.

"Il faut des exonérations sur les plus-values de cession"

Plus de 11 000 contributions ont été recueillies pour élaborer la loi Pacte, attendue en avril. Quelles sont celles que vous voudriez voir aboutir ?

F. A. : Il faut d’abord alléger les seuils, sociaux, fiscaux, réglementaires. Le problème avec les seuils sociaux, surtout celui des 50 salariés, c’est que le chef d’entreprise est amené à changer de métier : il y a 35 nouvelles formalités administratives et l’entreprise y laisse environ 4% de marge. Autant vous dire que si vous n’avez pas un modèle économique solide, vous réfléchissez à deux fois avant de franchir le cap des 50 salariés.  Ensuite, il faut modifier la fiscalité de l’entreprise et du chef d’entreprise. Il ne faut jamais séparer, surtout dans la petite entreprise, la personne morale de la personne physique. Quand on touche à l’équilibre de l’un, on ébranle l’équilibre de l’autre. Quand il s’agit de transmettre son entreprise, il faut des exonérations sur les plus-values de cession. Bien des fois, la cession ne devient plus possible et l’entreprise échappe à la famille, ce qui est absurde. Enfin, il faut créer un environnement favorable à la prise de risque. Bien souvent, on pense à la contrainte et à la sanction avant de penser à l’accompagnement.

Vous oubliez le droit à l’erreur…

F. A. :  Je suis plus que réservé sur ce sujet. Le gouvernement parle de droit à l’erreur et de simplifications et, en même temps, le 1er janvier 2019,  le prélèvement à la source va s’appliquer dans toutes les entreprises. Le chef d’entreprise va assumer la responsabilité de ce prélèvement, y compris financière, voire pénale, et va en supporter le coût.  Notre pays a une certaine schizophrénie vis-à-vis des entreprises. On veut du bien et on fait du mal.

Revenons à la loi Pacte. L’un des enjeux, selon le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, c’est d’aider les entreprises à grandir. Partagez-vous cet enjeu ? 

F. A. : Toutes les entreprises n’ont pas vocation à devenir des multinationales. Néanmoins, on constate qu’il y a 20 ans il y avait autant d’ETI en France qu’en Allemagne. Aujourd’hui, il y en a plus du double en Allemagne. On a donc loupé le coche. Ce qui permet de grandir, c’est la marge que vous générez, il ne faut jamais l’oublier. Quand une entreprise génère peu de marge, elle innove moins que ses concurrentes, elle peut moins exporter, car pour exporter il faut d’abord dépenser de l’argent. La marge des entreprises françaises est inférieure de sept points à celle des entreprises allemandes. Il ne faut donc pas s’étonner que nos entreprises soient plus petites et ont moins de possibilités d’exportation et d’innovation. 

"Si j’étais président de la République, voici l’objectif que je me fixerais : atteindre le même niveau de pression fiscale qu’en Allemagne"

Comment retrouvez de la marge : faut-il revoir la fiscalité ou le coût du travail ?

F. A. :  Ce sont les deux leviers à actionner. On a beaucoup de choses à faire en matière de coût du travail. Au niveau de la fiscalité, la difficulté est d’avoir une approche globale. Si on baisse l’impôt sur les sociétés et qu’en même temps la fiscalité locale augmente, on va passer à côté de l’objectif. Pourquoi ne pas imaginer une sorte de bouclier fiscal pour l’entreprise ?  On a 7 points d’écart de pression fiscale avec les entreprises allemandes. Si j’étais président de la République, voici l’objectif que je me fixerais : atteindre le même niveau de pression fiscale qu’en Allemagne. Je propose qu’on accorde un crédit fiscal à l’entreprise pour rééquilibrer l’écart de compétitivité avec l’Allemagne. Car cet écart n’est pas causé par l’entreprise, mais par l’État. 

Avec ses 2 000 milliards d’euros de dettes, l’État peut-il se permettre cela ?

F. A. : La mère des réformes, c’est le désendettement à moyen et long terme de notre pays. Tant qu’on n’aura pas résolu notre problème d’endettement massif, on ne dégagera pas les marges de manœuvre nécessaires pour alléger le poids des entreprises et des Français. Quand je discute de l’allégement des seuils avec Bruno Le Maire ou la nouvelle secrétaire d’État à l’Économie (Delphine Gény-Stephann, NDLR), un drapeau rouge s’agite : on n’a pas les moyens.  Vous avez un principe de réalité qui va s’opposer à toutes les réformes : c’est l’endettement de la France. Mais résoudre l’endettement, c’est faire des réformes structurelles qui ne seront pas populaires.

Propos recueillis par Stéphane Vandangeon

François Asselin, président de la CPME
François Asselin, président de la CPME : "Vous avez un principe de réalité qui va s’opposer à toutes les réformes : c’est l’endettement de la France." — Photo : Stéphane Vandangeon Le journal des Entreprises

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