France

Automobile

La filière automobile redémarre à froid

Par Elodie Soury-Lavergne, le 16 juillet 2020

Touchée de plein fouet par la crise du coronavirus, qui a entraîné des suspensions d’activité en cascade de mi-mars à mi-mai, la filière automobile sort lentement de sa torpeur. Malgré le plan de soutien présenté fin mai par le gouvernement, les industriels ne comptent pas retrouver un niveau d’activité normal avant septembre 2020, a minima. Pour cette filière, qui affiche plus de 900 000 emplois directs et indirects en France, la reprise dépendra non seulement de la consommation, mais aussi de la capacité de ses acteurs à investir dans leur transformation.

Atelier de tôlerie/assemblage.
Peu après la mise en place du confinement, les sites de constructeurs ont, les uns après les autres, suspendu leurs activités dans l’Hexagone, forçant une majeure partie de la filière à se mettre à l’arrêt. — Photo : Yannick Brossard

En mars 2020, la crise du coronavirus Covid-19 a fait mettre un genou à terre à l’économie française, comme mondiale, en un temps record. Si certains secteurs d’activité ont réussi à tirer leur épingle du jeu, la filière automobile a vite été touchée de plein fouet. Peu après la mise en place du confinement, le 17 mars, les sites de constructeurs ont, les uns après les autres, suspendu leurs activités dans l’Hexagone, forçant une majeure partie de la filière à se mettre à l’arrêt. Cette situation inédite a constitué un véritable coup dur pour un secteur qui n’était déjà pas au meilleur de sa forme.

Des signes de repli avant la crise du coronavirus

Sur l’année 2020, avant même cette nouvelle crise, la filière automobile affichait un certain repli. Sur le seul mois de février, le marché automobile européen a ainsi chuté de 7,4 % par rapport à février 2019, une chute qui s’établit à 2,7 % pour le marché français. Après une progression continue de 2013 à 2018, l’année 2019 a donc marqué un tournant pour ce secteur et les constructeurs français ont montré de premiers signes d’essoufflement.

Le groupe Renault (24,81 % des parts du marché français), a ainsi terminé l’année 2019 avec un chiffre d’affaires en recul de 3,3 %, pour s’établir à 55 milliards d’euros, et des pertes de l’ordre de 141 millions d’euros, bien loin des 3,3 milliards de bénéfices réalisés en 2018. Une situation qui a conduit le groupe à lancer récemment un plan d’économies de plus de 2 milliards d’euros, comprenant notamment 15 000 suppressions de postes, dont 4 600 en France. De son côté, le groupe PSA (32 % des parts du marché français) a réalisé en 2019 un chiffre d’affaires stable, à 74,7 milliards d’euros, soit + 1 % par rapport à 2018, contre une croissance de 18,91 % entre 2017 et 2018. Il faut dire que la filière automobile ne manque pas d’enjeux à affronter, souvent gourmands en investissements, comme la transition écologique ou l’essor des véhicules connectés, le tout dans un contexte de ralentissement économique mondial.

900 000 emplois sous le joug du redémarrage

À ces différents enjeux s’ajoute désormais celui du redémarrage. Et il n’est pas des moindres. Interrogé en mars dernier par Le Journal des Entreprises, François Loor, dirigeant du constructeur-carrossier Durisotti (CA 2019 : 46 M€, 210 salariés), basé à Sallaumines (Pas-de-Calais), lançait l’alerte : « J’espère que l’État et les grands donneurs d’ordres vont mettre en place un plan de relance. La suspension temporaire de l’activité économique, ce n’est pas comme une voiture en panne, il ne suffit pas de mettre de l’essence pour que ça redémarre. Il y aura une période d’inertie, la crise de 2008 nous l’a montré ».

Ce redémarrage est un enjeu de taille pour l’économie française : la filière automobile représente, selon les chiffres publiés en 2018 par le conseil national de l’industrie, quelque 400 000 emplois industriels, répartis dans 4 000 entreprises. Le tout pour un chiffre d’affaires de 155 milliards d’euros, soit 18 % de l’industrie manufacturière française, dont 49 milliards d’euros réalisés à l’export. C’est aussi plus de 400 000 emplois dans le secteur des services, répartis cette fois dans 139 000 entreprises.

Une filière frappée d’inertie depuis le déconfinement

Pour relancer cette énorme machine, le déconfinement s’est avéré une condition nécessaire mais bien loin d’être suffisante. En témoignent les chiffres dévoilés par le CCFA (Comité des constructeurs français d’automobile) : le pic de la crise a été enregistré en avril 2020, avec un recul de 88,8 % du marché français des voitures particulières neuves, par rapport à avril 2019. Ce recul s’élève à 48 % sur les quatre premiers mois de l’année 2020, face à la même période en 2019. Le déconfinement, survenu le 11 mai, s’est quant à lui traduit par un léger mieux, avec un recul de ce même marché de 50,3 % entre mai 2019 et mai 2020, et de 48,5 % sur les cinq premiers mois de l’année. Des chiffres qui restent bien éloignés d’un retour à la normale.

« Ce n’est pas fini, prévenait d’ailleurs, dès la fin du mois du mai, Emmanuel Mauduit, dirigeant de la société Plastitek (CA 2019 : 40 M€, 320 salariés), un équipementier de rang 2 basé à Bouttencourt (Somme). Nous pilotons encore à vue. L’industrie automobile n’a pas vraiment redémarré à l’issue du confinement ». Cette ETI, qui réalise 75 % de son activité avec l’automobile, devrait perdre 25 à 30 % de chiffre d’affaires en 2020, par rapport à 2019. Pour les sous-traitants, le redémarrage s’annonce donc lent, après une chute parfois vertigineuse de leur activité. À Strasbourg, le producteur de boîtes de vitesses Punch Powerglide (CA 2019 : 470 M€, 800 collaborateurs) a repris en mai à hauteur de 20 % de son rythme habituel, après avoir perdu jusqu’à 80 % de son chiffre d’affaires en avril. Son président, Arnaud Bailo, espère « une montée en puissance d’ici mi-août où le site de production aura retrouvé 80 à 90 % de ses capacités ». Il évoque déjà une perte de 30 à 40 % de chiffre d’affaires en 2020, par rapport à 2019.

Des avis mitigés face au plan de soutien à la filière

Dans un tel contexte, le plan de soutien du gouvernement à la filière automobile était très attendu. Présenté fin mai par le Président de la République Emmanuel Macron, au sein du site Valéo d’Étaples (Pas-de-Calais), il a pourtant suscité des réactions mitigées. Ce plan, d’un peu moins de 3 milliards d’euros, comporte deux grands volets. L’un destiné à relancer les achats de véhicules, via des primes ciblant l’électrique et l’hybride rechargeable. L’autre, à maintenir l’emploi et l’activité en France grâce, notamment, à des investissements dans la modernisation des sites et dans l’innovation. Les acteurs industriels de la filière lui reprochent toutefois de mettre l’accent sur les véhicules électriques ou hybrides rechargeables, ou d’appeler un peu vite une filière affaiblie à la transformation.

François Salamone, dirigeant de Créatique Technologie (CA 2019 : 7 M€, 80 salariés) souligne cet antagonisme : « Comment mettre les moyens sur les véhicules électriques tout en vidant les parcs des autres véhicules construits ? ». Cette PME, qui partage son activité entre Douvrin (Pas-de-Calais) et Lyon, fournit l’industrie automobile en produits de bord de ligne. Selon son dirigeant, l’entreprise devrait retrouver un niveau d’activité normal en octobre prochain. De son côté, Jean-Claude Taront, dirigeant de la société Eurobaut (CA : 1,2 M€, 16 salariés), à Denain (Nord), renchérit : « Ces aides concernent surtout les véhicules électriques et hybrides, qui restent minoritaires sur le marché et dans les rangs des constructeurs français ». Eurobot propose ses services en robotiques et automatismes aux industriels. Jean-Claude Taront poursuit : « Pour le moment, on ne voit pas encore les effets de ces annonces. Ce que je constate, c’est qu’en cas de crise les Allemands privilégient le recours à leurs propres fournisseurs pour relancer l’économie, ce serait bien qu’en France, on fasse pareil. »

Les deux grandes conditions de la reprise

Les acteurs de la filière voient deux grandes conditions à la reprise. La première sera le comportement des consommateurs, qui permettra ou non de vider les parcs de leur stock actuel de véhicules. Depuis le déconfinement, les concessionnaires sont assez optimistes mais pointent quelques faiblesses quant au plan de soutien. En Bretagne, le concessionnaire Cobredia (CA : 557 M€, 1 300 salariés) voit d’un bon œil ce plan de relance. Son dirigeant, François Picard, indique que les ventes d’occasion sont très vite revenues au niveau d’avant-crise. « Pour le neuf, les gens attendaient les annonces, donc je suis confiant. Elles vont dans le bon sens avec des aides pour l’aval de la filière comme pour l’amont. Nous avions besoin d’un électrochoc pour repartir et il est là », ajoute-t-il. Cet optimisme est partagé par le concessionnaire Glinche Automobiles (CA : 52 M€, 46 salariés), basé à Ecommoy (Sarthe). Ce dernier a vu ses ventes repartir sur les chapeaux de roues dès le déconfinement. « De 900 véhicules en stock le 11 mai, nous en comptons 682 au 26 mai. Le confinement n’a pas remis en question les achats de voitures », indique Christophe Glinche, qui codirige l’entreprise aux côtés de son frère Hervé.

Des positions nuancées par celle d’Alexandre Parot, PDG du groupe Parot (CA : 560 M €, 922 collaborateurs) un concessionnaire installé en Gironde. « Il aurait fallu un plan massif sur l’hybride, 2 000 euros ce n’est pas suffisant. Si vous incitez les entreprises à acheter des hybrides, trois ou quatre ans plus tard elles sont sur le marché de l’occasion et rachetées par des particuliers », regrette-t-il. Et si ce dirigeant compte ouvrir deux nouveaux points de vente cet été, ils seront dédiés à l’occasion, qui représente dans son cas « 85 % des véhicules achetés par les particuliers ».

L’autre condition sine qua non de la reprise sera la capacité de la filière à se transformer, en particulier dans son versant industriel. Ce qui va demander aux dirigeants de consentir à des investissements de taille dans un contexte difficile. Arnaud Bailo (Punch Powerglide) l’a bien compris. Malgré l’impact de la crise sur son usine, il a décidé de maintenir le plan d’investissement de 47 millions d’euros, qu’il a lancé en février 2020 : « Indépendamment de la situation immédiate, en lançant notre plan, nous investissons pour le futur », estime-t-il. Ces investissements financeront l’industrialisation de composants pour produire, d’ici 2022, des boîtes huit vitesses full hybride. Et quand il s’agit d’innovation, le plan du gouvernement se défend. François Salamone (Créatique Technologie) salue son aspect performatif en ce qui concerne « les capitaux destinés à l’innovation. Notre société est sur le point de déposer une demande de brevet sur un produit innovant, dans le domaine de la transition électrique du véhicule. Cela nous permet de ne pas mettre ce projet en sommeil malgré le contexte. Nous allons également investir 200 000 euros, comme prévu, dans une imprimante 3D. ».

Cette transformation de la filière automobile est loin d’être du domaine de l’impossible, dans la mesure où celle-ci reste en France « la filière qui dépose le plus de brevets. Elle investit plus de 5,8 milliards d’euros par an en R & D », souligne le conseil national de l’industrie. Et pour accélérer la tendance, ou du moins la maintenir dans le contexte actuel, Marc Charlet, le directeur général du pôle de compétitivité automobile Mov’eo, basé en Normandie, apporte son conseil : « Je suis convaincu que la clé de sortie de crise sera le collaboratif. Les acteurs n’ont pas les moyens d’investir seuls pour passer au niveau 4.0. Ils vont devoir se regrouper. On sait déjà que les dépenses en R & D vont être réduites, le moyen pour poursuivre les recherches sera d’investir ensemble, notamment sur les enjeux de la mobilité du futur ».

Atelier de tôlerie/assemblage.
Peu après la mise en place du confinement, les sites de constructeurs ont, les uns après les autres, suspendu leurs activités dans l’Hexagone, forçant une majeure partie de la filière à se mettre à l’arrêt. — Photo : Yannick Brossard

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