Énergie

Interview Jean Moreau (Mouvement Impact France) : "La sobriété est compatible avec une forme de croissance"

Entretien avec Jean Moreau, coprésident du Mouvement Impact France

Propos recueillis par Florent Godard - 12 octobre 2022

Réunissant 10 000 entreprises, le Mouvement Impact France a répondu à l’appel de la première ministre Élisabeth Borne visant à réduire les consommations d’énergies et les émissions de CO2. L’organisation patronale a élaboré une série de propositions pour engager l’économie "sur le chemin de la prospérité sobre". Interview de son coprésident, Jean Moreau.

Jean Moreau, coprésident du Mouvement Impact France : "On aimerait que tous les appels d'offres de l'État et des collectivités puissent être fléchés vers les entreprises à impact social et environnemental positif".
Jean Moreau, coprésident du Mouvement Impact France : "On aimerait que tous les appels d'offres de l'État et des collectivités puissent être fléchés vers les entreprises à impact social et environnemental positif". — Photo : DR

Élisabeth Borne a récemment exhorté les entreprises à la sobriété énergétique. Au même moment, Impact France publiait une série de propositions à destination des entreprises et pouvoirs publics. Quelles mesures sont aujourd’hui les plus urgentes ?

Tout d’abord, le bilan carbone devrait être obligatoire pour toutes les entreprises. Et devenir un indicateur clé de leur communication. Quand les médias présentent une entreprise, on cite l’effectif et le chiffre d’affaires. Rajoutons la mention du bilan carbone. Ce calcul n’est ni très long, ni très cher à réaliser. Des start-up proposent de l’effectuer pour quelques centaines d’euros. Ensuite, il faut encourager à consommer moins de matières premières et d’énergie… Mais mieux. Soutenons les acteurs de l’occasion et de la réparation, notamment. Comme Leboncoin, Label Emmaüs et les recycleries s’appuyant sur un atelier d’insertion ou un Esat.

Comment les soutenir ?

L’État pourrait instaurer une TVA réduite à 5,5 % sur les biens et services produits de façon durable. Pour favoriser l’exemplarité, on aimerait qu’au lieu d’une concurrence déloyale, il y ait une prime à la vertu. Dans un secteur comme le textile par exemple, des sociétés telles que 1083, Loom ou Le Slip Français - adhérents d’Impact France - utilisent des matières premières responsables, recourent à de l’emploi local avec une vraie politique sociale, contribuent à la réindustrialisation des territoires… Mais doivent lutter face à des H & M, Zara et toute la fast fashion. Cette TVA responsable enverrait un bon signal, en répondant à la fois aux problématiques d’inflation, de pouvoir d’achat et de transition écologique.

"Modulons le taux d’impôt sur les sociétés en fonction de la performance extra-financière des entreprises"

Dans nos rêves les plus fous, les politiques devraient même moduler le taux d’impôt sur les sociétés en fonction de la performance extra-financière des entreprises. Avec un bonus fiscal en cas de performance positive. Et inversement, une entreprise au bilan carbone désastreux devrait payer un taux plus élevé… Cette réforme ne coûterait rien aux pouvoirs publics. Il ne faut pas non plus négliger la pédagogie. L’État pourrait lancer une campagne de communication pour inciter à acheter en seconde main, à réparer, ne pas s’offusquer devant des fruits et légumes moches ou des dates de péremption courtes pour éviter le gaspillage alimentaire…

Vous invitez aussi l’État à l’exemplarité dans ses achats…

Oui. Au-delà du bâton réglementaire et de la carotte fiscale, on aimerait s’orienter vers une commande publique responsable. Que tous les appels d’offres de l’État et des collectivités puissent être fléchés vers les entreprises à impact social et environnemental positif. Aujourd’hui, le prix pèse environ 40 % de la note finale, la qualité de la prestation 30 à 40 %. Le volet RSE ou développement durable n’a, lui, qu’un faible poids dans la pondération. Il faudrait qu’il passe d’environ 10 % de la note aujourd’hui à 20 ou 30 % demain. Ce qui semble possible sans contrevenir au principe de concurrence européen. Ce critère deviendra alors décisif. Et n’occuperait plus seulement un petit encart de l’appel d’offres, pour faire joli.

La sobriété est-elle synonyme de pénurie ou de déclin économique ?

Cette image a longtemps collé à la notion de sobriété. Jusqu’à il y a peu de temps, on l’assimilait souvent à une forme de militantisme, à un mouvement anticapitaliste, à de la décroissance… Voire à un retour à l’époque de la lampe à huile. Aidé par l’air du temps, le gouvernement, les tribunes médiatiques, etc., le Mouvement Impact France a contribué à prouver que la sobriété pouvait devenir sexy. Et qu’elle était compatible, sinon avec l’hyper croissance à tout va, en tout cas avec une forme de croissance soutenable. Le thème de nos "Universités de l’économie de demain", organisées fin août, était justement la sobriété. Cette sobriété est aujourd’hui une nécessité qui peut être entendue par la classe économique dominante.

Qu’est-ce qui a rendu la sobriété "sexy" ? Le manque de matières premières post-Covid ? La pénurie d’hydrocarbures liée à la guerre en Ukraine ?

Le monde économique se retrouve pris dans un étau. Avec, d’un côté, les pénuries que vous citez et, de l’autre, des modèles d’entreprises prouvant qu’on peut faire mieux avec moins. Dont des mastodontes, comme Vinted, Back Market, qui ont généralisé l’achat de vêtements et de téléphones d’occasion. Mais aussi Leboncoin, l’un des sites web les plus populaires en France avec environ 30 millions de visiteurs uniques par mois. Ces grosses boîtes créent de nouveaux réflexes de consommation. En particulier auprès des jeunes générations, pour qui la mode est au rapiécé, aux fripes et au troc. Et cette lame de fond est partie pour durer.

Une véritable révolution culturelle…

Oui. Le phénomène de l’éco-anxiété, marquée par le refus ou la honte de prendre l’avion, en fait d’ailleurs partie. Là aussi on parle de sobriété. Il n’y a qu’à voir le tollé provoqué par la récente sortie de Christophe Galtier et Kylian Mbappé sur les déplacements du PSG. Et la blague sur le "char à voile". Cette petite phrase n’aurait jamais fait un tel bruit il y a encore quelques mois.

"Il faut que les PME prennent conscience des problématiques de transition"

Toutes les entreprises devront, à terme, changer leur modèle pour aller vers le réemploi, l’économie circulaire, etc. ?

Je le pense. Mais je suis conscient que cela ne sera pas facile. Il ne faut pas attendre que toutes les entreprises pivotent avec la même rapidité. On ne transforme pas son modèle économique à 180 degrés en 12 ou 18 mois. Même s’il faut accélérer, cela prendra du temps. Tout l’enjeu sera de réussir à embarquer les TPE et les PME des territoires, qui n’ont pas forcément les budgets et les équipes pour s’en occuper. Contrairement aux grands groupes qui ont des moyens, des directions RSE… Il faut que les PME prennent conscience des problématiques de transition et qu’elles soient accompagnées et aidées financièrement par l’État. C’est dans cet espace, entre les grands groupes et les start-up engagées, que se joue le succès de la transition.

  

Cette transformation s’effectuera-t-elle en trois étapes - éviter, changer, améliorer - pour reprendre des termes du GIEC ?

Certaines actions peuvent intervenir rapidement. Comme réduire ses besoins en énergie en baissant le chauffage, chasser tous les gaspillages… Puis on va essayer de basculer vers des sources d’énergie plus propres et renouvelables. Et ça, ça ne se fait pas du jour au lendemain, car il faut alors parfois modifier les lignes de production, des contrats à long terme. Bref, son modèle industriel. La dernière étape consistera enfin à poursuivre une amélioration continue.

  

Lors des discussions autour du plan de sobriété énergétique du gouvernement, le ministre de l’industrie Roland Lescure a indiqué vouloir cibler "toutes les économies qui ne sont pas directement liées aux processus de production", pour éviter des baisses d’activité importantes dans l’industrie. Qu’en pensez-vous ?

Cela me paraît une bonne chose. C’est vital pour les secteurs où les matières premières et les consommations énergétiques occupent un poste énorme dans le modèle économique. Ils ne s’en sortiront pas sinon.

Votre mouvement table sur un effort gradué ?

Oui. Je ne veux pas qu’on soit catégorisés comme un anti-Medef, comme un mouvement altermondialiste ou anti-système. Le Mouvement Impact France est une organisation a-partisane, réunissant des dirigeants d’entreprise qui veulent faire du business autrement, en mettant l’impact social et écologique au cœur de leur modèle économique. Nous comprenons donc à la fois les contraintes économiques et le besoin de s’engager maintenant. Et rapidement, car ce sera bientôt trop tard. Cela ne sera pas simple. Il va falloir se serrer la ceinture. Car au-delà des coûts de l’énergie, je rappelle qu’on enregistre quand même 6 à 7 % d’inflation… Et que dans beaucoup de conventions collectives, celle-ci est retraduite dans les salaires. Pour beaucoup, ce sera la double peine. J’ai toutefois l’espoir que le contexte actuel soit un mal pour un bien. Que l’inflation fera prendre conscience aux Français de la valeur de l’alimentation, de leurs achats et des coûts de productions derrière… Cela nous forcera peut-être à consommer moins ou plus malin, à se priver de ce qui est superflu pour se recentrer sur les vrais besoins. Le contexte actuel nous rendra peut-être plus vertueux.

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