Numérique

Témoignage « J’ai vendu mes deux start-up à des groupes »

Par Anne Cesbron, le 18 décembre 2017

Séverine Grégoire, 37 ans,  cofondatrice des sites internet Monshowroom.com et Mesdocteurs.com revient sur ses deux expériences d’adossement à des groupes, Casino en 2006 et VYV il y a quelques jours. Des rachats forcément très différents à dix ans d’intervalle – une éternité dans le monde du digital.

Chloé Ramade (à gauche) et Séverine Grégoire.
Chloé Ramade et Séverine Grégoire : « Pour nous battre à armes égales avec nos concurrents, il nous fallait lever de fonds ou nous rapprocher d’un groupe ». — Photo : DR

« Tout commence près de Marseille, à Cassis, avec Chloé Ramade, ma meilleure amie. Passionnées de mode, nous voulions créer un site de e-commerce proposant des marques introuvables ailleurs qu’à Paris. On se lançait sans rien connaître au monde de l’entreprenariat, aidées par un graphiste et un développeur en freelance. Nous n’avions pas de bureau, juste un box où nous confectionnions nos colis. Il faut se souvenir qu’à cette époque le monde des start-up n’était pas structuré. Les premières banques démarchées nous ont ri au nez. Nous avons réalisé notre première levée de fonds de 200 000 euros auprès de business angels, six mois après le lancement de Monshowroom. »

Levée de fonds ou rapprochement ?

« Deux années de croissance à trois chiffres plus tard, fin 2008, nous étions leader sur notre marché, les seules qui proposaient les collections en cours. Pour creuser l’écart, nous avons levé 4,3 millions d’euros. Petit à petit notre réseau s’étoffait, conseillées par des chefs d’entreprise, des banques d’affaires et des amis. Le fait d’être en province, loin du monde de la mode, nous protégeait. Nous faisions des allers-retours jusqu’à Paris, travaillions sept jours sur sept. L’entreprise était rentable. Dès 2011 des groupes médias et industriels se sont rapprochés. À ce moment-là, de nouveaux concurrents européens, dotés de moyens considérables – comme les allemands et britanniques Zalando et Asos – faisaient leur apparition. Pour ne pas se faire distancer par ces mastodontes et conserver notre leadership, nous devions nous battre à armes égales. Il fallait donc rapidement procéder à une nouvelle levée de fonds, ou répondre à l’une des propositions de rapprochement qui nous avaient été faites. L’approche du groupe Casino, propriétaire de Cdiscount, le plus gros site marchand français, a retenu notre attention. Bénéficier de ses fonctions de back-office, de sa puissance logistique, dans le cadre d’un projet commun aux deux structures, nous a intéressées. Nous restions dans la course ! »

Entreprendre à nouveau

« Ce genre d’opération est très chronophage, toutes les situations doivent être envisagées. Nous étions très bien conseillées par notre banque d’affaires et notre avocat pour mener à bien ce deal. Lors de notre premier rendez-vous avec de PDG de CDiscount, Emmanuel Grenier, je réalisais que nous parlions la même langue, que nous partagions la même vision, les mêmes problématiques ; évidemment à des échelles différentes. Un premier, puis un second rendez-vous, puis un autre, le deal avançait pour aboutir au rachat. Nous avons conservé pendant deux ans la main sur la gestion et la stratégie de Monshowroom, et un intéressement au capital, avant de quitter la structure, tel que le prévoyait la feuille de route. Un pincement au coeur ? Non, puisqu’il a toujours été très clair que nous prenions nos décisions dans l’intérêt de la start-up. Il ne s’agissait pas de céder pour céder. Nous étions fières de présenter aux 35 salariés ce beau projet d’adossement. Et à titre personnel, la sortie permet de gagner de l’argent, c’est aussi une grande satisfaction. La vie d’entrepreneur, ce sont des années de sacrifice. Rapidement, Chloé et moi avons été rattrapées par un besoin viscéral d’entreprendre à nouveau. Un an après notre sortie de Showroom, nous voilà donc engagées dans un secteur très différent, et très réglementé, celui de la e-santé.  Nous pressentions le potentiel de ce marché, qu’il allait se passer quelque-chose en France en matière de télémédecine. Nous nous sommes entourées d’un comité scientifique constitué de cinq médecins. Nous voulions aller vite, c’était une course contre la montre. Le site Mesdocteurs.com est lancé en 2015, proposant aux particuliers un service de conseil médical payant, disponible 24 heures sur 24. »

Négociations commerciales puis capitalistiques

« Monter le projet, recruter et même financer Mesdocteurs a été plus facile. Un des fonds d’investissements qui était entré au capital de Monshowroom m’a suivie lors d’une première levée de fonds de 1,2 million d’euros. C’est lors de discussions commerciales que j’ai eu affaire avec le groupe VYV. Je n’y allais pas pour vendre la boîte, ce sont eux qui ont ouvert la discussion sur une prise capitalistique. Etait-ce trop tôt pour envisager un rapprochement ? Faut-il attendre trois ou quatre ans ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que c’étaient les bonnes personnes et une très belle opportunité. VYV a pris 61 % du  capital. Lors des négociations, je me suis sentie plus expérimentée que la première fois, plus sûre de moi, dans l’intérêt de Mesdocteurs et de son déploiement ... Je connaissais les règles du jeu pour rester indépendante. Et continuer à foncer. »

Chloé Ramade (à gauche) et Séverine Grégoire.
Chloé Ramade et Séverine Grégoire : « Pour nous battre à armes égales avec nos concurrents, il nous fallait lever de fonds ou nous rapprocher d’un groupe ». — Photo : DR