Conjoncture

Inflation, approvisionnement : la guerre en Ukraine risque de faire dérailler la reprise de l'économie française

Par Pierrick Lieben, le 21 mars 2022

L’économie française ne sortira pas indemne de la guerre en Ukraine. Trois semaines après le début du conflit, plusieurs études tentent d’en évaluer les dégâts sur la croissance, l’inflation et les entreprises. Avec, déjà, une certitude : cette crise géopolitique vient aggraver des tensions déjà attisées par la crise sanitaire.

Selon plusieurs études, l’impact économique de la guerre en Ukraine va largement dépasser les frontières du pays et de son agresseur russe. La France pourrait y perdre jusqu’à 2 points de PIB.
Selon plusieurs études, l’impact économique de la guerre en Ukraine va largement dépasser les frontières du pays et de son agresseur russe. La France pourrait y perdre jusqu’à 2 points de PIB. — Photo : Ministry of Defense of Ukraine - CC BY-SA 2.0 (septembre 2015)

Encore aux prises avec l’épidémie de Covid-19, l’économie française doit désormais composer avec la guerre en Ukraine. Cette seconde crise ne vient pas chasser la première, souligne l’Insee dans son dernier point de conjoncture : les deux s’accumulent et leur conjonction menace de faire caler la reprise post-variant Omicron. Dans l’immédiat, pourtant, ce risque transparaît encore peu dans les prévisions de l’institut statistique. La croissance du PIB français au premier trimestre 2022 reste ainsi inchangée (+0,3 %), ce qui devrait permettre d’atteindre au moins +2,7 % sur l’année (contre +3,2 % espérés avant le conflit).

Un chiffre en trompe-l’œil car avant tout "lié au dynamisme de la reprise après la crise sanitaire". À quel point cet élan va-t-il être brisé à présent par le conflit russo-ukrainien ? Tout dépendra de l’évolution de la situation sur le terrain, comme du cycle des sanctions des Occidentaux et contre-sanctions de Moscou, et des réponses apportées pour en atténuer les répercussions. L’Insee s’attend néanmoins à un triple "choc", d’autant plus douloureux que l’invasion russe va rappuyer là où le coronavirus avait déjà fait mal.

Un choc sur les prix : l’inflation s’envole

La flambée des prix était déjà un sujet brûlant avant la guerre (+3,6 % sur un an en février). Les conséquences du conflit ne vont faire qu’ajouter de l’huile sur le feu. L’institut statistique prévoit un bond à +4,5 % entre avril et juin, soit 1 point de plus que ce qu’elle anticipait début février. Sur l’année, l’inflation devrait s’établir à un niveau légèrement inférieur (+4 %). L'assureur-crédit Euler Hermes est encore plus pessimiste : +4,3 % (1 point de plus qu’attendu avant la guerre), voire +5,9 % en cas de gel complet des relations avec la Russie.

Pourtant, selon l’Insee, les prix de l’énergie devraient être contenus tant bien que mal par les aides du "plan de résilience". Il n’empêche : à lui seul, le maintien des cours mondiaux à leur niveau élevé de début mars serait suffisamment dévastateur pour amputer l’économie française d’1 point de PIB annuel, note l’étude.

Et ce n’est pas tout : les tarifs du pétrole ou du gaz ne sont plus les seuls à grimper. L’incendie devrait se propager aussi à l’alimentaire, "[tiré] à la hausse par les cours des matières premières, mais aussi à la suite des négociations commerciales entre producteurs et distributeurs"… des négociations achevées le 1er mars, mais rouvertes dans la foulée pour tenir compte du contexte géopolitique. Résultat, "ces hausses de prix pèseraient à la fois sur les coûts de production des entreprises, mais aussi sur les dépenses des ménages". Déjà lente à se rétablir du Covid-19 et encore freinée, cet hiver, par le variant Omicron, la consommation repasserait ainsi sous son niveau d’avant-pandémie (-0,5 % par rapport au dernier trimestre 2019).

Un choc sur le commerce extérieur : l’approvisionnement se tend

La guerre en Ukraine pourrait avoir le même effet amplificateur sur un autre problème préexistant, hérité, lui aussi, de la crise du coronavirus : les difficultés d’accès à différents matériaux, minerais critiques et matières premières. Leur disponibilité pourrait souffrir, en même temps que leur prix s’envoler. En effet, "la fermeture du marché russe, les difficultés d’approvisionnement depuis l’Ukraine et la désorganisation des chaînes de valeur mondiales exacerberaient les contraintes d’offre, déjà très fortes dans l’industrie et la construction, et perturberaient les échanges de biens et services", écrit l’Insee. Sans oublier "la résurgence de la pandémie" de Covid-19, notamment en Chine, où des confinements locaux ont fait leur retour. Ces vents contraires devraient d’ailleurs limiter la croissance du commerce international à 4 % en volume cette année, prévient Euler Hermes. Soit 2 points de moins que prévu avant la guerre, et un niveau inférieur à sa moyenne de long terme.

En première ligne de cette nouvelle vague de perturbations des échanges extérieurs, l’Insee identifie l’énergie et l’agriculture mais aussi le tourisme, alors même que ce secteur ne s’est pas encore totalement relevé du coronavirus. De son côté, l’OCDE rappelle le rôle-clé joué par la Russie et l’Ukraine dans la fourniture de certains métaux utiles à l’industrie (nickel, palladium…). De quoi fragiliser "un large éventail de secteurs tels que l’aéronautique, l’automobile et les semi-conducteurs".

Un choc d’incertitude : la confiance s’en va

Dans ces conditions tumultueuses, gare aux coups de bambou. "Le climat de tension et d’incertitude pourrait entraîner une dégradation de la confiance des agents économiques", note l'Insee. De quoi déprimer un peu plus la consommation, mais aussi l’investissement. Même si, à court terme, celui des entreprises devrait résister (+0,8 % attendu en début d’année), la guerre assombrit le moral des patrons.

Les prémices de ce "choc de confiance" se manifestent déjà dans les réponses des dirigeants, interrogés par l’Insee dès le 25 février, soit au lendemain de l’attaque russe sur l’Ukraine. Il ressort des premiers résultats de cette enquête mensuelle un "net recul" des perspectives d’activité pour des chefs d’entreprise présentés comme "préoccupés". L’inquiétude gagne particulièrement l’industrie et le commerce (de détail et de gros), mais aussi le transport routier de marchandise et les services administratifs. Étonnamment, les professionnels du bâtiment ressortent comme "les moins pessimistes à ce stade".

À contre-courant, l’hébergement-restauration échapperait au marasme ambiant, en raison de la relative accalmie sur le front sanitaire. Ceci dit, le secteur paiera encore un lourd tribut à la cinquième vague de coronavirus : c’est la seule activité dont la valeur ajoutée devrait se contracter début 2022 (-3 % sur le trimestre) et replonger par rapport à l’avant-crise (-19,2 %, soit 2,4 points de perdus).

D’où un choc pour l’économie française, et même mondiale

Dans ce contexte de très fortes volatilité et incertitude, l’Insee se garde bien de se projeter au-delà du printemps. D’autres se sont toutefois pliés à l’exercice. Comme la Banque de France, qui a évalué l’impact de la crise russo-ukrainienne à -0,5 ou -1,1 point de PIB. Plus récemment, Euler Hermes l’a estimé à -1 point (soit une croissance annuelle désormais prévue à +3 %). Mais, dans le pire des scénarios, cette perte pourrait être deux fois plus importante et conduire, en 2023, à une récession de -1,2 %.

Si la guerre s’installait dans la durée, l’économie mondiale pourrait même perdre près d’1,1 point de PIB cette année et gagner quasiment 2,5 points d’inflation supplémentaires, affirmait récemment l’OCDE.

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