Conjoncture

Interview Hippolyte d’Albis : "La sortie de l’inflation risque d’être longue et douloureuse"

Entretien avec Hippolyte d’Albis, coprésident du Cercle des économistes

Propos recueillis par Pierrick Lieben - 09 septembre 2022

La hausse des prix n’a pas fini de mettre les entreprises sous pression. Et pour cause : rompre le cercle vicieux de l’inflation nécessite de prendre des mesures "brutales" et néfastes à leur activité, prévient Hippolyte d’Albis, coprésident du Cercle des économistes et professeur à l’École d’économie de Paris.

Pour Hippolyte d’Albis, coprésident du Cercle des économistes, "tant qu’il n’y a pas de normalisation des relations avec la Russie, fournisseur colossal d’énergie pour l’Europe, la situation restera compliquée".
Pour Hippolyte d’Albis, coprésident du Cercle des économistes, "tant qu’il n’y a pas de normalisation des relations avec la Russie, fournisseur colossal d’énergie pour l’Europe, la situation restera compliquée". — Photo : DR

L’économie française s’apprête à connaître une troisième rentrée sous haute tension. En 2020, il fallait relancer l’activité, après le premier confinement. En 2021, la maintenir, malgré les vagues épidémiques. Cette année, l’enjeu est de la sauver de la spirale inflationniste et de la crise énergétique. La situation est-elle aussi inquiétante qu’il n’y paraît ?

Il est clair que l’on rentre dans une situation de turbulences macroéconomiques, étant donné l’inflation, la hausse des taux d’intérêt et les perspectives assez sombres sur la croissance. Les mois qui viennent, peut-être même les années, risquent d’être compliqués.

La principale différence avec la crise du Covid-19 réside dans la capacité réduite de l’État à venir en aide à l’économie. Pendant la pandémie, il y a eu une période de très fort soutien aux entreprises et aux salariés. Aujourd’hui, on est passé à des mesures plus ciblées sur la consommation, notamment autour de l’énergie, mais dans un contexte de remontée des taux d’intérêt et de déficit public chronique. L’équation devient donc beaucoup plus compliquée et il faut s’attendre à un soutien de moins en moins important de la part des États.

Dans ces conditions, à quoi doivent s’attendre les entreprises dans les prochains mois ?

Elles vont d’abord voir arriver une hausse de leurs coûts de production. Avec la guerre en Ukraine, elles ont déjà subi des augmentations sur les matières premières importées. En la matière, l’envolée des prix de l’énergie représente, à mon sens, un choc assez durable. S’y ajoute la dépréciation de l’euro par rapport au dollar. Elle risque de persister, ce qui ne va faire que renchérir mécaniquement les importations libellées dans la monnaie américaine.

En parallèle, il faut digérer les revalorisations successives du Smic. Elles aussi tirent naturellement les coûts vers le haut, ce qui pousse un certain nombre d’entreprises à augmenter leurs prix. À moins d’accepter une perte de marges, ce qui se traduit alors par de plus grandes difficultés à investir, à embaucher, etc.

Comment les entreprises peuvent-elles résister à ces tendances haussières ?

Elles ne le peuvent pas ! Elles subissent le coût de leurs importations, même si les aides du gouvernement leur offrent un petit bénéfice : sa politique de subventionnement de l’énergie a préservé un peu la compétitivité des entreprises françaises par rapport aux autres.

En interne, les dirigeants doivent, par ailleurs, faire face à des revendications croissantes sur les salaires. C’était l’un des avantages de la période non-inflationniste : le dialogue social était plus simple. Là, de fait, les relations se tendent, parce que la question des salaires se pose à nouveau.

Jusqu’à quand cette inflation peut-elle durer ? Les économistes et le gouvernement l’ont d’abord présentée comme "transitoire". Ils nous promettent désormais un retour à un niveau normal en 2024…

Il n’y a pas de solution magique contre l’inflation. Pour ma part, je ne vis pas dans le mythe, selon lequel il serait facile de s’en débarrasser, une fois qu’elle est apparue. Nous avons déjà atteint des niveaux élevés. Les prix se sont emballés très vite et l’histoire des politiques monétaires montre qu’il est toujours difficile et douloureux de s’en sortir.

"On a beau ignorer les lois de l’économie, elles se rappellent toujours à nous : si la demande est plus forte que l’offre, alors les prix vont augmenter"

Concrètement, tant qu’il n’y a pas de normalisation des relations avec la Russie, fournisseur colossal d’énergie pour l’Europe, la situation restera compliquée. Bien sûr, on se tourne désormais vers l’Arabie saoudite, les États-Unis… mais tout le monde les sollicite en même temps ! Donc je ne vois pas par quel miracle les prix de l’énergie pourraient soudainement baisser.

Et puis les tensions inflationnistes avaient débuté avant la guerre en Ukraine. Elles viennent aussi d’un soutien très fort à la demande durant les années Covid, alors même que le système international de transport, de commerce et de production était encore désorganisé par la pandémie. Résultat, les entreprises vivent une espèce d’enfer, pour gérer leur chaîne de valeur et leurs fournisseurs. Cette situation est, par essence, inflationniste. On a beau ignorer les lois de l’économie, elles se rappellent toujours à nous : si la demande est plus forte que l’offre, alors les prix vont augmenter.

Comment stopper cette spirale infernale ?

En réduisant la consommation et l’investissement ! Ce n’est une bonne solution pour personne, mais quand l’inflation est trop forte, depuis trop longtemps, on doit briser la demande. Historiquement, on a toujours procédé ainsi : on bride la machine.

Bien sûr, on peut toujours espérer que le phénomène disparaisse comme il était venu. Jusqu’à présent, les États ont d’ailleurs fait en sorte d’adopter des solutions douces, qui ne pénalisent pas les économies. Sauf que cela ne fonctionne pas !

Mais à qui revient cette lourde responsabilité de freiner l’activité ?

Aujourd’hui, je ne vois pas l’État réduire les dépenses publiques, alors même que sa politique budgétaire lui sert, actuellement, à lutter contre l’inflation. Ce qui, au passage, est plutôt incongru et extrêmement coûteux. À mon sens, ce soutien n’est pas durable. La contrainte viendra donc de l’extérieur, c’est-à-dire d’une augmentation des taux d’intérêt. Les banques centrales ne vont pas le claironner trop fort, mais on y vient. Or, on l’a vu aux États-Unis, à la fin des années 1970, ces politiques de relèvement des taux doivent être assez brutales pour être efficaces contre la hausse des prix.

De toute façon, il faut arrêter avec cette histoire de tout financer par la dette. Déjà parce qu’elle coûte de plus en plus cher. Donc, à un moment donné, on ne pourra plus. En revanche, la société, comme les entreprises, devrait se saisir des questions de redistribution. Il y a un débat très important à avoir sur la protection sociale, par exemple, pour savoir comment on la finance, quand on appelle, en même temps, à des baisses des charges.

Les entreprises doivent-elles se préparer à surmonter les suites de cette crise sans aide de l’État ?

On a beaucoup parlé de priorisation des aides aux ménages, avec un consensus pour aider les plus modestes et les plus fragiles. Mais, pour les entreprises, ce n’est pas clair. Faut-il soutenir les plus en difficulté, les plus stratégiques ou les plus saines qui embauchent ? Pendant très longtemps, l’accent a été mis sur l’emploi et les territoires. Aujourd’hui, dans les discours, tout le monde semble prioritaire !

Quelles entreprises faudrait-il favoriser alors ?

Les services, notamment ceux à haute valeur ajoutée. Et les compétences, donc l’éducation. D’autant que la hausse des qualifications protège, de fait, contre l’érosion du pouvoir d’achat…

Mais dans un monde turbulent et risqué, revenir sur les fondamentaux, c’est-à-dire avoir de quoi manger et se chauffer, me paraît très stratégique. À ce titre, la tradition française d’après-guerre, où l’on se focalise sur l’indépendance agricole et énergétique, n’était pas complètement idiote… Après, il faudrait y ajouter le médicament et tous les secteurs et produits essentiels dans les chaînes de valeur, mais sur lesquels nous avons une dépendance très forte à un seul pays fournisseur. C’est le cas des puces électroniques, ou des masques sanitaires en 2020.

Sur l’énergie, le gouvernement en vient à appeler, un peu en catastrophe, à la "sobriété". Les entreprises sont-elles prêtes à devenir économes ?

Le prix est le meilleur outil pour conduire à cette sobriété. Mais il est compliqué à mettre en place, parce qu’il engendre de très fortes oppositions. On doit donc y aller graduellement, mais il nous faut une hausse durable des prix de l’énergie, sinon on ne s’en sortira pas, ainsi qu’une compensation pour les plus fragiles. Les tarifs ne peuvent pas être tout à fait les mêmes selon les niveaux de revenus et d’utilisation de l’énergie. On en revient à la priorisation. Et vous devez donc, à la fois, faire en sorte que tout le monde puisse se chauffer et, en même temps, soit économe. Parmi tous les problèmes du monde, ce n’est pas le plus compliqué à résoudre !

Autre grand défi du moment pour les entreprises, les difficultés de recrutement n’ont jamais été aussi vives qu’en 2022. Et pourtant, le taux de chômage dépasse toujours les 7 % en France. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Ce problème d’inadéquation entre les employeurs et les chômeurs ne date pas d’aujourd’hui. Il tient à plusieurs facteurs. L’absence de mobilité de la main-d’œuvre notamment, d’où, parfois, un recours à des travailleurs étrangers - ce qui pose aussi la question de la politique d’immigration de la France. Pour lever ce premier frein, les Régions devraient davantage rendre public leurs besoins. Elles pourraient communiquer sur les postes à pourvoir, éventuellement en lien avec les formations correspondantes, proposées sur leur territoire… et qu’elles-mêmes financent d’ailleurs !

"Il faut sortir de cette idée que, toute sa vie, on fera un travail lié à son diplôme. Ce qui implique une révolution des mentalités"

Il existe aussi un problème de compétences : aujourd’hui, on ne forme pas, ou pas assez, à certains métiers. C’est le cas dans le numérique. Il faut qu’un débat s’ouvre sur la formation initiale et la capacité du système public à produire des compétences. On assiste à des évolutions très inquiétantes, sur le niveau moyen en mathématiques, la désaffection pour les filières scientifiques et d’ingénierie… Et l’initiation à l’informatique, dans le primaire et le secondaire, est nulle en France. C’est quand même un scandale !

Le nœud du problème ne vient-il pas aussi de la formation continue ?

Sur ce sujet, beaucoup a déjà été fait, lors de la dernière mandature. Mais, oui, à la vitesse à laquelle change l’économie, les besoins de reconversion sont très importants, y compris pour des salariés très qualifiés. Si vous prenez le dispositif Pro-A (système d’alternance pour les salariés, NDLR), il est réservé aux personnes de niveau inférieur au bac + 3. Pourquoi ? Il faut sortir de cette idée que, toute sa vie, on fera un travail lié à son diplôme. Ce qui implique une révolution des mentalités.

Mais il y a un autre enjeu énorme : l’emploi des seniors. En France, le taux d’emploi des 55-64 ans atteint deux tiers de celui relevé chez les 25-55 ans. En Suède, cette proportion s’élève à 90 % ! Si on remontait au même niveau, on aurait déjà réglé une grande partie de nos problèmes de financement de la protection sociale !

Est-ce, là aussi, un problème de mentalité ?

Pas seulement : il faudrait également modifier le système de retraite et d’indemnisation chômage. Mais on voit effectivement des discriminations et des préjugés liés à l’âge. Or, on intégrera mieux les seniors, quand on arrêtera de les percevoir comme un poids ou comme des salariés en fin de parcours. Les employeurs doivent apprendre à écouter cette catégorie de travailleurs. Tout simplement, parce qu’ils ont des demandes spécifiques : flexibilisation des horaires, modification des tâches, volonté d’évolutions, etc. Il faut aussi tenir compte de leurs contraintes familiales propres.

"On peut s’attendre à de la contestation sociale dans les prochains mois"

Il y a eu une révolution, dans les entreprises, autour des parents de jeunes enfants : on a considéré comme naturel qu’ils puissent adapter leur vie au travail. Mais ce que l’on accepte pour la mère, ou le père, d’un jeune enfant, on le refuse, vingt ans plus tard, quand elle, ou il, doit s’occuper de ses parents devenus dépendants. Ce n’est pas normal ! La conciliation vie privée-vie professionnelle doit s’étendre sur toute la carrière du salarié.

Cette réticence à embaucher des personnes plus âgées ne montre-t-elle pas que les employeurs sont aussi responsables, parfois, de leurs propres difficultés de recrutement ?

Oui, vous avez raison. Il existe, bien sûr, une grande diversité de situations, mais, dans les secteurs en tension, on trouve des activités objectivement dures et mal rémunérées. C’est le cas dans le soin, la santé, ou le tourisme. Ils s’étaient peut-être habitués à avoir une main-d’œuvre qui n’était pas forcément bien payée, mais bossait malgré tout. Aujourd’hui, ils vont devoir, non seulement, réfléchir à mieux les accompagner, donner du sens au travail, etc., mais aussi augmenter un peu les salaires.

La situation économique paraît assez déroutante actuellement, avec de l’inflation mais de la croissance quand même, du chômage mais des embauches… Les économistes arrivent-ils encore à s’y retrouver ?

Une partie du paradoxe peut s’expliquer par le fait qu’existent deux mondes aujourd’hui : les ménages et entreprises plutôt épargnés par la crise, et puis les autres qui souffrent en silence. Mais ce silence ne va pas forcément durer. On peut s’attendre à de la contestation sociale dans les prochains mois. Elle s’est déjà vu dans les urnes en juin, avec cette configuration inédite à l’Assemblée nationale, où des partis, auparavant très minoritaires, disposent désormais d’une vraie assise.

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