France

Réseaux économiques

Enquête Élections consulaires 2021 : affaiblies, les CCI revoient leur modèle économique 

Par Mallory Lalanne, le 12 octobre 2021

Plan de transformation, passage de salariés au droit privé, rapprochement avec d’autres chambres consulaires, mise en place de services payants…. Depuis la mise en place de la loi Pacte en 2019 et la baisse des dotations de l’État, les chambres de commerces et d’industrie s’adaptent à marche forcée et revoient en profondeur leur modèle économique.

En une décennie, l’État les a privées de près d’un milliard d’euros par an. Les CCI, à l’image de celle de Lyon Métropole, sont sommées de se réinventer.
En une décennie, l’État les a privées de près d’un milliard d’euros par an. Les CCI, à l’image de celle de Lyon Métropole, sont sommées de se réinventer. — Photo : DR

Du 27 octobre au 9 novembre 2021, les chefs d’entreprise sont appelés à élire leurs pairs - soit environ 4 350 dirigeants - qui siégeront pendant cinq ans dans les 126 chambres de commerce et d’industrie (125 CCI + CCI France) du réseau consulaire.

Une élection qui se déroule dans un contexte mouvementé pour les chambres. Le réseau, dont le budget annuel est revu à la baisse depuis 2012, a encaissé ces dernières années plusieurs coups durs. La taxe pour frais de chambre consulaire, constituée notamment de la cotisation foncière des entreprises (CFE) et la taxe additionnelle à la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE) payée par les entreprises et dont elles touchent le bénéfice, a été progressivement réduite par les différents gouvernements, passant de 1,4 milliard d’euros en 2012 à 575 millions en 2021. Elle va être ramenée à 525 millions d’euros en 2022, soit une nouvelle baisse de 9 % par rapport à 2021.

Des missions redéfinies

En parallèle de cette cure d’amaigrissement et de cette baisse significative des ressources fiscales, les CCI ont été appelées en 2019 avec la loi Pacte à transformer en profondeur leur modèle économique, et à se recentrer sur une poignée de missions. Ces établissements publics à caractère administratif de l’État, qui étaient 160 avant la réforme et qui rassemblent 17 000 collaborateurs (12 649 salariés et 4 351 élus bénévoles), contribuent au développement économique des territoires, en remplissant des missions d’intérêt général, reconnues prioritaires par le gouvernement. À savoir : l’accompagnement des entreprises dans leurs démarches entrepreneuriales, dans leur transformation numérique, environnementale et leur développement international notamment, tout en participant à la mise en œuvre des politiques publiques. Parmi les autres mesures de la loi Pacte : la possibilité pour les CCI de recourir à une diversification des ressources financières. D’un côté, il y a donc les missions obligatoires, qui donnent lieu à des services gratuits, et qui sont financées par la taxe pour frais de chambre. De l’autre, les prestations supplémentaires, individualisées par exemple, qui peuvent faire l’objet d’une rémunération. "La compétence au service de la proximité, c’est cela la force des CCI. Dans cette crise, même si nous le faisions auparavant, nous avons été le centre d’un travail collectif avec les collectivités. Notre mission a été de relayer dans les territoires les mesures de soutien du gouvernement, mais aussi de détecter les trous dans la raquette, les entreprises pour qui les aides n’étaient pas adaptées et faire remonter les informations aux ministères", relate Pierre Goguet, président de CCI France. La réforme prévoit aussi de revoir l’organisation actuelle de ces établissements publics. Désormais placées sous l’égide de CCI France depuis la loi Pacte, les chambres consulaires sont soumises à des indicateurs d’activité et de performance permettant d’évaluer, pour chaque axe du contrat, le degré de réalisation des projets des CCI. En d’autres termes, si les objectifs fixés par CCI France ne sont pas remplis, une baisse de la taxe pour frais de chambres peut être appliquée. "Un véritable changement culturel interne pour les CCI même si cette modulation n’a pas encore été appliquée, concède Pierre Goguet. Les objectifs ont même été partout dépassés".

Une régionalisation des CCI

Des CCI sous pression à qui on demande de faire mieux avec moins. "Les ressources ont beaucoup baissé ces dernières années, sans pour autant qu’on nous retire de nombreuses missions. Nous avons donc revendu des actifs, réduit les tailles de locaux et développé des activités économiques en parallèle, comme le mentorat, la formation", rapporte Yann Trichard, président de la CCI de Nantes Saint-Nazaire. Dans ce plan de transformation, certaines chambres y ont laissé des plumes. Philippe Hourdain, président de la CCI Hauts-de-France, qui a perdu sur un appel d’offres fin 2019 la concession de l’aéroport de Lille-Lesquin, désormais aux mains d’Eiffage, reconnaît à demi-mot que les chambres de commerce perdent de leur superbe. "Nous ne pouvons parler de perte de puissance des CCI mais de perte de positionnement en tant qu’acteur territorial. C’est indéniable. Les chambres doivent de plus en plus se centrer sur leur ADN, qui est la proximité et le service aux entreprises. La gestion des gros équipements, est-ce vraiment notre métier, sachant que nous sommes en concurrence avec des entreprises privées comme Vinci et Eiffage ?", s’interroge Philippe Hourdain.

Pour s’en sortir financièrement, le président de la CCI Hauts-de-France a pourtant pris les choses en main dès 2017. Il a été le premier à mettre en œuvre le mariage de sa CCI avec les autres chambres afin de créer une CCI régionale unique – la CCIR des Hauts-de-France. Sur le vaste territoire des Hauts-de-France, il y a désormais une chambre régionale des Hauts-de-France qui a la personnalité morale et sept chambres locales (le grand Lille, le littoral, l’Artois, la Somme, l’Oise, l’Aisne et le Grand Hainaut) chapeautées par un président, et des élus qui ont pour mission de co-construire la stratégie régionale tout en gardant des missions locales. " La CCIR, c’est l’émanation de tous les territoires. Il y a des services locaux, des collaborateurs de proximité pour accompagner les dirigeants. Une entreprise doit avoir le même service qu’elle soit à Soissons, Lille ou Dunkerque".

Une fusion qui demande au président une gymnastique presque quotidienne. " On se cherche un peu tous les jours. Quelques difficultés se font encore sentir mais tout cela avance très vite. Lorsque la crise sanitaire est arrivée, j’ai reçu un appel du préfet de Région. Nous avons monté le lendemain une task force avec les représentants de l’État, le président du conseil régional et les représentants du monde économique. Le fait d’avoir un président et un interlocuteur unique a simplifié les jeux", concède Philippe Hourdain, qui a créé mi-mars une plateforme téléphonique commune pour répondre aux interrogations des chefs d’entreprise. Cette fusion a surtout permis d’intensifier les efforts de rationalisation de l’offre proposée aux entreprises et de mutualiser les fonctions supports. Depuis 2016, les CCI ex-Nord de France ont dû se séparer de 200 collaborateurs. "Nous avons désormais un service comptable, achat, financier, un directeur général et non plus sept. Cette régionalisation des services supports très forte nous a permis d’économiser environ 10 millions d’euros depuis 2017, et de réembaucher des formateurs et des experts qui vont servir l’entreprise", assure Philippe Hourdain.

Des services payants

À Lyon, les efforts sont aussi payants. Pour parvenir à trouver un équilibre financier, la CCI Lyon Métropole Saint-Etienne Roanne a entièrement revu son organisation en misant sur une structure construite autour de trois pôles : une direction "ressources et expertises", rassemblant 120 conseillers, dédiés à l’accompagnement des entreprises et des collectivités, une direction commerciale et marketing pour adresser de nouveaux prospects ainsi qu’une direction de la transformation et de la stratégie marchés. "La CCI ne devient pas une entreprise au sens strict du terme, mais se structure autour d’un business visant à adresser et répondre aux besoins de nos clients et prospects", avance Philippe Valentin, président de la CCI. L’autre révolution à venir s’appuie sur la transformation de l’offre de services proposée par la CCI. "Au niveau régional, la CCI propose près de 2 000 produits différents. Ce n’était pas possible de continuer à avoir une offre aussi peu lisible", reconnaît le président, qui souhaite présenter une refonte de l’offre partagée entre des services gratuits et payants selon plusieurs grilles de tarifs.

François Pélissier, président de la CCI Grand Nancy Métropole Meurthe-et-Moselle, depuis 2011 qui se représente pour un troisième mandat, a également transformé le modèle économique de sa chambre. La CCI Grand Nancy Métropole Meurthe-et-Moselle, qui compte sur son territoire 20 000 entreprises de moins de 20 salariés, s’appuie sur un budget de 32 millions d’euros, dont seulement deux millions désormais proviennent de la fiscalité. Huit structures, assurant des activités stratégiques qui rassemblent 260 collaborateurs sous statut privé, ont été autonomisées. "Le modèle de la CCI tel qu’on l’a connu est révolu. Avec la baisse des dotations, nous devons forcément nous inscrire dans une logique d’autofinancement et trouver d’autres ressources", explique le chef d’entreprise de 57 ans. Les élus de la CCI ont donc regroupé en 2020 les actions de CCI formation au sein d’une école supérieure d’enseignement consulaire, qui propose des cursus du CAP au Bac + 5. 15 millions d’euros ont ainsi été générés l’année passée par la structure. "Nous faisons vivre plus de 400 prestataires pour assurer la formation de 5 000 personnes chaque année", se targue le chef d’entreprise. En plus de ses actions, la CCI a aussi investi dans l’activité de pépinières et propose plus de 20 000 m² d'espaces professionnels, a créé le groupement d’employeurs Geccilor de 60 salariés en CDI. Elle assure également l’exploitation de Grand Nancy Aéropôle et gère la plateforme multimodale SE3M, spécialisée dans le transport et la manutention de 30 000 conteneurs par voie ferrée chaque année.

Pour son troisième mandat, le président de la CCI Grand Nancy Métropole, veut développer des chaînes de valeur territoriale, autour des arts du feu par exemple (la région abritant certaines marques emblématiques comme Baccarat) afin de relier les TPE et les PME avec le monde de la recherche, de l’enseignement et les aider à aller chercher de nouveaux marchés. Il prévoit aussi la création d’une nouvelle activité autonome dédiée aux énergies renouvelables, ainsi que la mise en place de structures d’accompagnement pour les sportifs du département, en prévision des JO 2024. Une organisation, avec un degré poussé d’autonomie financière, qui lui permet d’aborder l’avenir sereinement.

Se regrouper pour optimiser ses ressources

Pierre Goguet ne croit absolument pas à la disparition des CCI. Il rappelle par ailleurs que "400 des 500 députés ont soutenu les CCI lors du dernier débat de la Loi de finances qui a stoppé la baisse des ressources fiscales des CCI". De plus en plus, le réseau s’attend à recevoir dans l’urgence des commandes très ciblées de la part du gouvernement pour accélérer sur le développement des solutions bas carbone par exemple. "Il faut être au rendez-vous et faire de la qualité", ajoute le président de CCI France. Gilles Roquette, gérant de la société RGS, spécialisée dans la délivrance de certificats électroniques, est aussi persuadé de la capacité de résilience et d’adaptation des CCI. Ce dirigeant, qui a attaqué en 2014 le réseau pour concurrence déloyale s’estimant victime d’une activité illégale menée par CCI France via ChamberSign (qui délivre des certificats électroniques), pense que les chambres trouveront toujours quelque chose à se mettre sous la dent. "Les CCI sont des gens bien organisés. Le système va parvenir à rester dans la course, à entretenir son périmètre, aux dépens des entreprises. Les prestations tarifées des CCI vont entrer en concurrence avec des acteurs locaux, comme les missions de certificats électroniques ou la commercialisation de cellules dans des zones industrielles. De nombreux acteurs de l’ingénierie commerciale ont dû passer l’arme à gauche", se désole le gérant, qui a dû licencier les trois derniers collaborateurs de son entreprise de 20 salariés en juillet 2021.

Selon François Pélissier, président de la CCI Grand Nancy Métropole Meurthe-et-Moselle, l’avenir des CCI passe par le regroupement des forces. Le président de la CCI Grand Nancy a fondé il y a deux ans avec ses deux homologues l’Acaciam, une association avec la chambre de métiers de l’artisanat et la chambre de l’agriculture. Un rapprochement qui a pour conséquence de proposer aux communautés de communes un accompagnement mutualisé et concerté pour favoriser leur développement économique. "Un tiers des chefs d’entreprise ont une double affiliation à la chambre de métiers et à la CCI, ce qui légitime d’autant notre rapprochement, qui a d’ailleurs été déterminant durant la crise de la Covid-19. 90 % des problèmes peuvent être traités de la même manière. Nous pouvons donc aisément partager les actions de formation, la représentation des entrepreneurs, ou la participation à de grands événements économiques ", estime-t-il. Si les CCI veulent conserver une place de choix parmi les multiples acteurs, elles vont devoir, à l’évidence, se métamorphoser.

En une décennie, l’État les a privées de près d’un milliard d’euros par an. Les CCI, à l’image de celle de Lyon Métropole, sont sommées de se réinventer.
En une décennie, l’État les a privées de près d’un milliard d’euros par an. Les CCI, à l’image de celle de Lyon Métropole, sont sommées de se réinventer. — Photo : DR

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