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Interview Denis Jacquet : « Demain, votre patron sera chinois »

Entretien avec Denis Jacquet et Homéric de Sarthe, auteurs du livre "Pourquoi votre prochain patron sera Chinois"

Propos recueillis par Pierre Tiessen - 12 août 2019

Intelligence artificielle, voiture autonome, numérique : la Chine n’est plus le champion mondial de la copie, mais est en train de devenir une superpuissance des technologies et risque bien de tout renverser sur son passage. Pour les entrepreneurs Denis Jacquet et Homéric de Sarthe, qui cosignent le livre Pourquoi votre prochain patron sera Chinois, l’Europe ne peut plus se permettre d’attendre dix ans avant de réagir.

Denis Jacquet, entrepreneur
Pour Denis Jacquet, auteur du livre Pourquoi votre prochain patron sera Chinois, « la Chine est en avance sur tous les sujets qui vont faire le siècle à venir ». — Photo : DR

Le Journal des Entreprises : Votre ouvrage s’intitule Pourquoi votre prochain patron sera Chinois. La Chine est-elle en passe, selon vous, de « racheter » la France ?

Denis Jacquet : C’est un titre volontairement provocateur, car 99 % des Français ignorent - ou ont une idée vague - que la Chine est devenue une puissance économique de premier plan. Ils la voient encore comme le pays de la copie et l’empire de la contrefaçon, ce qu’elle était en réalité il y a 15 ans. Aujourd’hui, la Chine est en train de détrôner les États-Unis dans de nombreux secteurs stratégiques comme l’impression 3D, les véhicules autonomes, la data, les batteries de nouvelle génération. La Chine est en avance sur tous les sujets qui vont faire le siècle à venir. Elle a une courbe d’expérience et une qualité d’exécution incroyables.

Ce pays est sorti de la copie pour entrer pleinement dans l’ère de l’innovation. Les chercheurs chinois publient ainsi les deux tiers des articles sur l’utilisation de la data en matière de santé et de deep learning (méthodes d’apprentissage automatique, NDLR). Or, personne n’offre de stratégie, ni au niveau français, ni au niveau européen pour venir se battre face à la Chine sur ces marchés stratégiques. Voilà pourquoi dans un monde qui, demain, va dépendre de la data, votre patron – directement ou indirectement – sera chinois. C’est ce patron qui sera à la tête de la donnée, qui sera capable de la distribuer et d’en faire (ou pas) profiter ceux qui en auront besoin.

Faut-il redouter cette percée chinoise dans l’économie mondiale ?

Homéric de Sarthe, entrepreneur en France et en Chine, coauteur du livre "Pourquoi votre prochain patron sera Chinois"
Homéric de Sarthe, entrepreneur en France et en Chine, coauteur du livre "Pourquoi votre prochain patron sera Chinois" - Photo : Florent Poirier

Homéric de Sarthe : La Chine ne fait que récupérer une place qu’elle a longtemps occupée. Il ne faut pas oublier qu’elle a dominé l’économie mondiale pendant des siècles. Le pays s’organise ainsi pour reprendre progressivement ce rang de première puissance mondiale (selon de nombreuses études, la Chine devrait doubler les États-Unis d’ici à 2030 et s’imposer comme la première puissance économique du globe, NDLR).

Les Chinois considèrent qu’il faut être proche de ses amis, mais encore plus proche de ses ennemis. La meilleure façon d’y arriver selon eux, c’est par le capitalisme et la prise de contrôle d’entreprises hors de Chine.

Sommes-nous dès lors les « ennemis » des Chinois ?

H. de S. : Non pas directement. Toutefois, pour un Chinois, un Européen reste un étranger. Il n’est tout simplement pas un Chinois et peut représenter un danger potentiel. Il est dès lors important, vu de Pékin, de prendre le contrôle d’entreprises étrangères, en France par exemple. Pour autant, les Chinois n’ont pas envie de s’embêter avec les administrations locales, françaises par exemple. Ils préfèrent souvent investir sans prendre la direction opérationnelle de la structure. L’investisseur reste le pilier de l’entreprise, c’est lui qui a le droit de regard sur la stratégie et les chiffres de l’entreprise.

Avoir un patron chinois, est-ce finalement un si mauvais scénario ?

H. de S. : Pas forcément, mais il faut juste être prêt et se faire à cette idée. D’expérience, je préfère en tout cas avoir un patron chinois qu’un patron américain. Le patron chinois va davantage chercher à diversifier ses investissements. Il va alors avoir tendance à placer son argent dans plusieurs sociétés. Il ne va pas chercher à étouffer les activités de l’entreprise, ni à en prendre le contrôle à tout prix. Il est par ailleurs moins « court-termiste » qu’un entrepreneur américain. Les Chinois sont bienveillants, paternalistes, même s’ils sont exigeants. Les entreprises chinoises qui réussissent partagent les richesses avec leurs employés et ne cherchent pas à tirer toute la couverture de leur côté.

« À l’international, les Chinois jouent au jeu de Go, qui consiste à encercler l’adversaire… lequel, à force d’être entouré, devient de plus en plus dépendant. »

D. J. : À ma connaissance, il n’y a, à ce jour, aucune entreprise étrangère, rachetée par des Chinois, dont le dirigeant ait été remplacé par un Chinois. On les retrouve néanmoins plus souvent aux départements finance et comptabilité, pour contrôler les flux. C’est un fait marquant : méfiance de l’étranger, mais compréhension que le dirigeant local éveille moins la méfiance, et évite les ressentiments.

Le dirigeant de l’entreprise est garant de la stratégie et des résultats. Alors que les Anglais, les Américains, les Japonais, notamment, ont souvent du mal à ne pas remplacer le Français par l’un des leurs. Lorsque les Chinois rachètent des entreprises européennes, comme Fosun avec le Club Med ou encore JinJiang International avec Louvre Hotels Group, ils n’imposent pas leurs employés et ne viennent pas apprendre à ceux qui ont construit ces groupes comment gérer leurs affaires. Ils placent juste un homme qui contrôle le bon déroulement des plans.

Comment la Chine investit-elle en France, et plus largement en Europe ?

D. J. : Les Chinois ont des techniques d’investissements indirects beaucoup plus performantes que leurs investissements directs. Ils donnent en effet de l’argent aux organisations européennes. Cet argent est ensuite injecté dans notre écosystème.

La Banque européenne d’investissement a ainsi émis un fonds dédié aux start-up dans lequel Pékin a investi 250 millions d’euros. Par ce type d’investissements, la Chine a ainsi une visibilité sur nombre de technologies développées par des start-up européennes. Elle a contribué à leur financement à travers un véhicule européen. De grands groupes chinois investissent également en partenariat avec des acteurs locaux. C’est le cas du géant Didi Chuxing (le « Uber chinois ») qui s’est associé récemment avec l’estonien Taxify, plateforme européenne de VTC.

H. de S. : La France est par ailleurs une destination privilégiée pour les sièges européens de nombreux groupes chinois. Huawei est installé à Boulogne et a déjà établi quatre centres de R & D en France. Alibaba Cloud, créée en 2009, est à Paris depuis 2016. En 2018, la société chinoise organise son premier sommet sur le cloud à la Station F, l’incubateur de Xavier Niel, symbole de l’entrepreneuriat et des start-up en France, et invite sur l’estrade son partenaire Intel pour témoigner. Le monde sert de scène à la Chine… En mars 2018, China Mobile International officialise son lancement en Europe, au Shangri-La de Paris.

« L’Europe n’a aucune politique commune pour faire face aux Chinois. Or, si nous sommes faibles, ils ne nous respecteront pas. »

Quelles sont les particularités de ce capitalisme chinois ?

H. de S. : C’est un capitalisme d’État. De fait, l’économie chinoise est encadrée par des plans quinquennaux que valide le régime. Les entreprises sont ainsi très liées à l’État. La montée en gamme de la Chine s’est faite en lien étroit avec le gouvernement, ce qui lui apporte une stabilité et une efficacité que nous ne pouvons pas garantir dans notre système occidental.

Comment analysez-vous le projet de « Nouvelles routes de la soie », lancé par Pékin, qui vise à créer un ensemble de liaisons ferroviaires et maritimes entre la Chine et le reste du monde ?

D. J. : Ce projet est une façon de dire que, quoiqu’il se passe dans le monde demain, de toute façon cela rapportera à la Chine. Les Chinois jouent au jeu de Go, à la différence des Européens adeptes des échecs. Les règles du jeu de Go consistent à entourer l’adversaire… lequel reste indépendant mais devient aussi, à force d’être ainsi entouré, de plus en plus dépendant. C’est ce qui est en train de se passer avec la Chine.

Quelles réponses peut-on apporter, de Paris et Bruxelles, pour faire face à cette irrésistible montée en puissance de la Chine ?

D. J. : La Chine respecte les pays forts. Il faut donc se rappeler que l’on pèse face à elle. De fait l’Europe et ses 500 millions de consommateurs restent très intéressants pour Pékin. Un tel marché doit se négocier mais, hélas, nous n’avons aucune politique commune pour faire face à la Chine. Or, si l’on est faible, les Chinois ne vont pas nous respecter. L’Europe doit se réveiller et prendre conscience de son poids économique. Il faut être ferme pour pouvoir négocier d’égal à égal avec Pékin.


Livre Pourquoi votre prochain patron sera Chinois, Denis Jacquet et Homéric de Sarthe, éditions Eyrolles.

Denis Jacquet, entrepreneur
Pour Denis Jacquet, auteur du livre Pourquoi votre prochain patron sera Chinois, « la Chine est en avance sur tous les sujets qui vont faire le siècle à venir ». — Photo : DR

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